RÈGLE ADOPTÉE
les repos du vers indépendamment du discours, ils sont tous également familiers et agréables à l'oreille, puisqu'ils figurent tous dans tous les vers. Chaque vers, abstraction faite du contenu, présente une coupe au troisième trochée, ou une coupe au troisième dactyle, aussi bien qu'une coupe penthémimère. C'est en considérant la distribution des repos importants du discours, que nous appelons celle-ci coupe fréquente ou normale, celles-là coupes rares ou surprenantes. Ce qui flatte l'oreille, ce qu'il importe d'assurer par l'attribution de la syllabe élidante, c'est la rencontre du repos du vers avec le repos du discours le plus convenable, et qui se trouve le plus fréquemment à cette place. Soit le vers :
Et dici potuiss | et j non potuisse refelli
si nous groupons les mots de manière à séparer les membres par la penthémimère | et non par la coupe au troisième dactyle j, c'est qu'étant donné le repos du discours mesuré par les membres, la première est plus conforme que la seconde à l'instinct rythmique du lecteur et à l'usage du poète ; prises en elles-mêmes, elles se valent. Supposons un repos du discours beaucoup plus faible, par exemple celui qui sépare les membres duc j o duc. . . ^^ \ -Z~z : en pareil cas, c'est la coupe au troisième dactyle qui convient le mieux et se rencontre le plus souvent : c'est la coupe penthémimère qui est choquante et rarement employée.
En résumé, dans les cas d'élision-synalèphe, nous trouvons un repos du discours flottant, pour ainsi dire, entre deux repos du vers, et nous pouvons le fixer en l'une ou l'autre place par l'attribution de la syllabe élidante. Cette attribution se fait suivant la conformité du vers et du discours, en observant le principe général de convenance proposé plus haut (p. 186). Il est utile de montrer, par quelques exemples, comment nous l'avons appliqué dans le détail.
Voici d'abord des exemples, où les coupes en concurrence
sont, d'une part des coupes importantes et fréquentes, telles que la penthémimère, la trihémimère, l'hephtliémimère, d'autre part des coupes où l'on ne trouve presque jamais un repos important du discours : les coupes au deuxième trochée, au deuxième dactyle, au troisième trochée, au troisième dactyle, au quatrième trochée : appelons-les des coupes rares. Si le repos du discours est de longue ou de moyenne durée, on attribue la syllabe élidante de manière à obtenir une coupe fréquente.
Prenons comme exemple le vers X, ^29:
Viue ait haec potière tujo et \ non ausa parente Dicere conticuit promissaque numina firmat
Les membres comprennent deux vers entiers ; le repos convient donc mieux à l'hephtliémimère j qu'à la coupe au troisième dactyle j, et il faut l'attribuer à la première. Il y a lieu de compenser l'élision, c'est-à-dire de rattacher la conjonction et au premier membre.
Les circonstances sont très différentes dans le vers
[Mandere uos uestros] scit|e et j sentite [colonos].
(XV, i4a.)
Les membres du repos sont composés des deux impératifs, qui sont, non seulement très courts l'un et l'autre, mais étroitement unis par le sens. Un repos du discours si peu sensible est mieux placé au troisième dactyle | qu'à l'hephthémimère |. C'est donc la coupe la plus rare, qui est ici la plus convenable, et qui doit être choisie. La syllabe élidante est, à la différence du vers précédent, comptée dans celui-ci avec le second membre.
Plus les coupes concurrentes sont voisines par l'importance, ou plus précisément par l'aptitude à recevoir le repos du discours qu'il s'agit d'attribuer, plus il est difficile de choisir entre elles. Dans lés exemples précédents, le choix se fait sans hésitation, car le caractère des deux coupes est très diffé-
rent : l'une est fréquente, l'autre rare. Il n'en est pas de même pour ceux qui vont suivre. Les coupes en concurrence, qui sont la trihémimère et la cOupe au premier dactyle, appartiennent, il est vrai, à des catégories différentes, la première à la troisième, et la seconde à la quatrième ; mais elles reçoivent toutes deux assez fréquemment des repos notables du discours. Voici les deux vers en question :
Et sensji et \ dixi sociis
Et sens|i et j docui [scd quid docuisse iuuabat]
Ils se prêtent bien à une comparaison, car la syllabe élidante est la même, les conditions de syntaxe et de style sont identiques. Malgré ces ressemblances, nous ne choisirons pas la même coupe dans les deux.
Au vers III, 611, l'élision doit, semble-t-il, être compensée, de manière à placer à la trihémimère |, après le second et, le repos qui sépare les deux membres ; au contraire, au vers VII, 858, il faut placer ce repos après le premier dactyle |, et laisser la syllabe élidante à la seconde proposition. On a signalé plus haut (Introduction, p. 27) le caractère propre des diverses catégories de coupes. Les coupes de la troisième catégorie, telles que là trihémimère, ont pour fonction propre de marquer les divisions principales du vers, lorsque celui-ci est divisé en trois parties, chaque partie comprenant deux temps marqués : 2 H- 2 -h 2 . Les coupes de la quatrième catégorie : coupe au premier trochée, au premier dactyle, etc., qui séparent le premier temps marqué des autres, ne marquent jamais une division entre hémistiches, mais une subdivision à l'intérieur de lhémistiche soit binaire à trois temps (1 -+-2) soit ternaire à deux temps (1 -j- 1). Dans le vers III, 611, le repos à la penthémimère (après dixi) est nul. Le vers n'est donc pas divisé en deux hémistiches de trois temps marqués ; 3 H- 3; il appartient bien plutôt au système ternaire
2-1-2-4-2. A la vérité, les deux premiers hémistiches sont réunis entre eux, et séparés du dernier ; la seconde des deux coupes principales (ici l'hephthémimère, après sociis) l'emporte sur la première, la trihémimère, et par ce groupement des temps marqués en /j -+- 2, le vers est différent du type ternaire parfait
Tota frémit j uocesque refcrt | iteratque quod audit
Mais un groupe de k temps marqués se subdivise naturellement en 2 -h 2 ; l'oreille prévoit et attend cette division ; en fait, les vers à hephthémimère principale ont presque toujours une trihémimère bien marquée (et réciproquement). C'est pourquoi, dans le vers III, 611, l'instinct rythmique commande de placer, s'il est possible, un repos du discours à la trihémimère. Or la frontière des deux membres Et sensi et et dixi sociis est précisément indécise: on peut la placer soit avant le second et, après le premier dactyle, soit après, à la trihémimère : il y a lieu, on le voit, dans le cas présent, de choisir cette dernière coupe.
Au contraire, dans le vers VII, 858, c'est la coupe au premier dactyle qui l'emporte. Le repos principal du vers est à la penthémimère, il le divise sans aucun doute en deux parties ; aussi convient-il d'y effacer autant que possible les coupes propres au système ternaire : c'est ce que nous obtenons en préférant à la trihémimère la coupe au premier dactyle. Cette disposition a d'ailleurs l'avantage d'assurer, dans l'ensemble du vers, la symétrie des deux hémistiches ; il importe, en effet, que leur correspondance logique soit accusée par la correspondance du rythme : or la coupe ternaire du second hémistiche, rhephthémimère, n'a point de repos du discours ; celle du premier, ou la trihémimère, n'en doit point avoir davantage.
Nous avons observé successivement des exemples où les coupes en concurrence sont, l'une fréquente, l'autre très rare :
ainsi la penthémimère et la coupe au troisième dactyle : le choix entre elles se fait aisément ; puis des exemples où les coupes, toutes deux fréquentes, appartiennent à des catégories différentes : le choix est naturellement plus difficile. Quand les coupes appartiennent à la même catégorie, et sont toutes deux presque également usitées, il n'y a plus aucun motif qui permette de choisir entre elles. Soit le vers XV, 660 :
Perspic|e et ] usque nota uisu
On peut placer le point de séparation des membres soit au premier trochée |, soit au premier dactyle ;. Ces deux coupes sont de la quatrième catégorie: elles conviennent aux mêmes repos du discours, et les reçoivent à peu près aussi fréquemment. 11 est donc indifférent d'attribuer la conjonction au premier ou au second membre. Sans doute, les deux dispositions étaient également bien reçues des auditeurs, et le récitant nuançait le débit de manière à les proposer l'une et l'autre à l'oreille. Entre les deux, nous conviendrons de choisir celle qui respecte le groupement syntactique des membres : dans ce vers et dans tous les autres du même genre, nous attribuerons le repos du discours à la première des deux coupes concurrentes ; nous le placerons avant la conjonction, au point |.
Il est impossible, on le voit, de proposer, pour le traitement des vers à élision, une règle générale, fondée sur des caractères apparents, qui s'applique à tous les exemples, et dispense de les examiner en détail. Les caractères apparents de l'élision, ce sont, en effet, d'une part les coupes entre lesquelles le choix doit se faire, d'autre part le mot élidant, qui se trouve indivis entre les membres. Or, de deux coupes données, par exemple la trihémimère et la coupe au premier dactyle, c'est tantôt l'une tantôt l'autre qui l'emporte ; de même, une syllabe élidante donnée, par exemple la conjonction et, peut être rattachée tantôt au premier membre, tantôt au second. Chaque élision présente donc un problème distinct, qui doit
Cahen. là
io,4 projet d'un dictionnaire
être étudié et résolu pour lui-même ; la solution s'obtient en considérant l'ensemble des caractères logiques et rythmiques des membres. Nous avons proposé tout à l'heure quelques exemples de ces discussions ; il serait trop long et peu utile de les réunir toutes ici.
Nous appelons élision-synalèphe compensée, l'élision-synalèphe dans laquelle la syllabe élidante est comptée avec le premier membre.
Exemple :
Et finxit uultum et | meruit formosa uideri
Le premier membre mesure 10 unités rythmiques à partir du début du vers, il doit avoir pour signe o10 : le second mesure i3 unités à partir de la fin, il a pour signe 13o ; entre les deux signes principaux prend place le signe accessoire d'égalité = .
Il reste à compléter la formule par un dernier signe, propre a indiquer l'élision et sa nature. Dans l'élision compensée, la détermination du repos se fait en retirant une syllabe au second membre pour la donner au premier : il y a addition au profit de celui-ci, et soustraction au détriment de celui-là. Le meilleur moyen de faire reconnaître l'élision compensée, est donc d'ajouter le signe de l'addition au signe du premier membre, et le signe de la soustraction au signe du second. La formule complète du repos cité est la suivante :
Prenons encore l'exemple :
Et sensi et | dixi sociis
le premier membre comprend les 6 premières unités rythmiques du vers (o6), le second les 8 suivantes (o6 u); ils contiennent chacun 2 temps marqués, et, bien que le nombre des unités de durée rythmique y soit différent, ils sont réunis
SIGNES DE l'ÉLISION-SYNALÈPHE 10,5
parle signe d'égalité = (v. p. 17/i). En ajoutant les signes distinctifs de l'élision, on obtient la formule :
oiz=o6-u.
Quant aux élisions-synalèphes dans lesquelles la syllabe élidante est comptée avec le second membre :
Et dici potuisse | et non potuisse refelli
nous les appelons élisions-synalèphes non compensées.
Dans ces exemples, le premier membre ne s'accroît point d'une syllabe au détriment du second, et celui-ci n'est point diminué d'une syllabe au bénéfice du premier. Il n'y a donc pas lieu d'employer, pour en noter le caractère propre, les signes de l'addition et de la soustraction : H- et — . Tls ne se distinguent des groupes rythmiques ordinaires, que par le fait même de l'élision, par la disparition de la syllabe élidée. Aussi n'y a-t-il, entre l'élision-synalèphe non compensée etl'élisionapocope :
Adspicio noscoqae \ adeunt regemque salutant
(v. ci-dessus p. 181) aucune différence, si l'on considère seulement les caractères rythmiques, c'est-à-dire la longueur des membres qui résulte de la distribution des syllabes, la durée du repos qui les sépare et sa place dans le vers. Les deux cas ne se distinguent que par la nature delà syllabe élidée, qui est dans l'un l'enclitique que, dans l'autre la dernière syllabe de l'infinitif parfait actif -se, c'est-à-dire par une circonstance d'ordre grammatical et prosodique. Or, les faits de grammaire et de prosodie sont en dehors de notre étude, et nous n'avons pas à en tenir compte.
La logique nous commanderait donc, semble-t-il, d'appliquer à l'élision-synalèphe non compensée le même symbole qu'à l'élision-apocope, c'est-à-dire l'apostrophe ', et de traduire les deux vers par la même formule :
Il paraît cependant préférable de distinguer les deux sortes d'élision au moyen de signes différents, pour la plus grande commodité des lecteurs. En effet, le traitement des groupes à élision ne se décide point par une règle simple ; beaucoup d'entre eux sont d'une appréciation difficile et incertaine. Or, les difficultés se rencontrent presque toujours dans les synalèphes, et presque jamais dans les apocopes ; ainsi, la distinction que nous maintenons entre les deux est utile au lecteur qui veut examiner par lui-même les différents cas : elle lui permet de discerner aisément les exemples les plus dignes de son attention. Quant aux lecteurs curieux de prosodie et de grammaire, le classement des syllabes élidées suivant leur nature a pour eux une grande importance : il leur sera utile de le trouver ébauché dans ce travail. Aussi convenons-nous d'employer pour l'élision-synalèpbe non compensée un signe qui rappelle celui de l'apocope sans se confondre avec lui: ce signe sera la double apostrophe ". Le groupe rythmique
Et dici potuisse | et non potuisse refelli se traduit donc par la formule :
dans laquelle la double apostrophe représente la syllabe finale du premier membre, effacée ou plus ou moins atténuée par l'élision (élision-synalèphe non compensée). Quant aux groupes qui contiennent une élision-apocope , leur formule ne diffère de la précédente que par l'apostrophe, qui est simple. Exemple : le vers
Adspicio noscoque | adeunt regemque salutant
qui a pour formule :