CARACTERISTIQUE
DES aSUYRES
DE
M. GHAMPFLEURY
• Je ne sais pasde sentiment plus embarrassant que l'admiration. »
BAtDELAIRB.
Les précieuses ridicules, les imposteiu*s , les dons Juans, les maris malheureux, les avares, les pères de famille, les coquettes, les femmes savantes , les Y adius , les Trissotins y les gens qui raisonnaient par tarte à la crème, les malades imaginaires, les médecins, les courtisans, les bourgeois gentilshommes fu-
rent des personnages fort respectables à divers titres , et cependant Molière s'en moqua. Et ils étaient même des personnages si respectaiblés, qu'ils se fâchèrent beaucoup d'être raillés, et trouvèrent une infinité de gens , surtout de gens de lettres et de théâtre, disposés à se fâcher avec eux, sans compter les amis et les amis^es amis.
On fit une querelle acharnée à Molière ; on lui reprocha le peu de noblesse de ses sujets,, la familiarité du langage; ou l'appela coquin, grossier, irrévérencieux et impie. Aussi Molière poursuivit-il résolument sa voie.
Parmi les écrivains, ceux dont l'esprit personnel et puissant ne transige pas avec les vices, les ridicules et les faiblesses qui les entourent ; dont TinteUigence forte , curieuse et sans ménagement saisit à droite, à gauche, les êtres qui pajssent, et du coup les neiarque au front par un mot inefi&tçable, tel qoe vjl, grotesque^ avare, imbécile, débauché, infirixie,. fou, méchant ou bon; ceux-là ne peuvent a{)-> prendre leur secret à personne e( fairej bénéficier vingt autres écrivains de leur originalité, dâ leur vue perçante, de la vivsacité
imprévue de leurs sensations. Ceux-là on ne les aime pas , et ils vont seuls , à leur grand honneur.
Balzac fut aussi un de ces fiers solitaires de Tintelligenee. Ses allures joyeusement bousculantes d'homme robuste et décidé à se jouer des prétentioiis des faibles^ n'étaient pas propres à plaire à leur débilité. Les faibles s'inquiétèrent d'abord en entendant de loin son rire formidable, et ils s'irritèrent ensuite vio^ lemment; car Balzac, dans ses immenses enthousiasmes descriptifs, était mu par un instinct de farce dédaigneuse, et il s'amusa plus d'une fois à jeter une sorte de défi railleur à rimpuisMnce des irrités.
Incapables de considérer la réalité avec tranquillité et de manier la massue comique, . êtres craintifs, hommes ayant peur de l'homme ^^t de la vi(3, les poètes et les écrivains s^en éeaU^nt avec effroi, et cherchent des consolations à leur émoi et à leur timidité en faeonpaht des marionnette qu'ils agitent à leur f âBfeiime, leur faisant dire des dioses agréa- Ues et menteuses.
Point d'observation! Il faudrait s'avancer
courageusement au milieu de la vie et opérei^ paisiblement comme un chirurgien sur un champ de bataille , ou se montrer vaillant comme un marin au milieu d'une tempête.
Point de comique ! Le comique est trop cruel, trop hardi; il exige de lutter corps à corps avec les passions, les vices, les faiblesses, car Tobservateur est un ennemi public qui dit de dures vérités à chacun, arrache des masques et rit, montre des souillures et rit encore, console des gens vwtueux bafoués et cravache des coquins entourés de flatteurs, puis rit encore de la haine générale qui se tourne contre son audace. Héraut de la vérité, il pénètre partout, va aux' humbles, aux gens' dédaignés, les relève, et domine tout dei la hauteur du bon sens inflexible et du sûr jugement.
Sa récompense, c'est le savoir acquis, c'est la justice rendue à chacun. CEuvre amère et voluptueuse, nécessité impérieuse et enivrante Jdevoir pénible et réjouissant de la conscience,^ qui s'emparent de l'observateur, le tyrannisent et le jettent au-devant de l'homme pour le me-' surer, le juger, le disséquer, le décrire, et
enfin Je clouer dans le cadre d'une monographie impitoyable, d'un portrait sans merci, où les forts trouvent leur gloire et les faibles leur châtiment, par le fait seul de la réalité pure et sincère.
— Mauvais peintre qu'uii peintre vrai 1 s'éçrient ceux qui n'ont pas intérêt à la vérité : -—Mauvais peintre l crient en chœur les tristes, les maigres^ les infirmes, les grotesques, les vicieux, les hypocrites, les sots et les poltrons. Et ils s'arment de pierres pour lapider au passage l'insolent qui pare leurs coups et les renvoie hurlant des cinglements de son fpuet;
Quand l'âpre té de cette voie éloiprnc tout le monde, M. Champfleury s'y avauce hardiment en ce moment, et une pareille conduite indigne naturellement tout le monde , sauf les esprits vigoureux qui , sentant fortement la vie , savent la déguster, comme si tous leurs pores étaient une langue ou un palais ; et ce n*est p^s dans la race peureuse et lamentable des gens de lettres que ceux-là existent.
. Ainsi l'artiste le plus remarquable , avec M. Champfleury, que la nouvelle génération ai| vu yiaître; un poète d'un tempérament
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bien accusé, est une nature très^troublée ]^r les épouvantes secrètes que sèment la Mort , la Nuit, le Mal, Tlnconnu, et il se détourna désespéré de la réalité et de la vie, laissant s'échapper en grands cris dans ses poésies les inqiiiétudes qui le brisent. Ce poète prétend vainement que la sérénité du Beau préside à ses oeuvres ; elles sont les œuvres d'un homme effaré et tremblant qui gémit stérilement.
Quant à la plupart dès autres, ils se bornent à déserter leur devoir et à remuer, ai-je dit^ pour s*étourdir sur leurs fautes, de petite^ poupées qu'ils fabriquent plus ou moiiis biéâ à l'imâ^? de l'homme et auxquelles ils prÔteat de petites qualités, d^ petites méchancertés et de petites morales, de petits discours extrava^ gants, flatteurs et convenables pour des pou^ pées; ou bien les plus avancés observent de loin avec une lorgnette la lisière (îe la vie et en donnent quelque vague idée. -
Aussi cela les tuera-t41, et s'épuîsent^ils-eû une amusette bonne à attraper les badauds. Ceux qu'ils n'inquiètent pas leur battent dei mains , et perfidement les encouragent à peç^ sévérer dans ces jeux innocents.
M. Champfleury n'éerit pas pour les gens qui détesteat la vie, mais bien pour ceux qui l'aimeut. C'est pour le compte de ces derniers qu'il fait la chasse aux bourgeois , aux grotesques et aux prétentieux de toute espèce, qu'il décrit les joies de la vie familière et ses amertumes , qu'il recherche la couleur particulière donnée aux passions et aux instincts par l'habit boui^eois, la soutane du prêtre, le centre actif de Paris, les extrémités languissantes de la province, les crânes dénudés ou la perruque des vieillards, la naïveté s§iuvage des enfants , le prisme de la vie artistique ; qu'il se montre surtout avec ses richesses de joyeuseté et d'exquise finesse de ccBur, avec spn vif sentiment original qui tire une étincelle gaie, comique ou délicate de chaque détail , avec toutes les qualités enfin de l'observateur qui furent unanimement saluées à son début, alors qu'on ne prévoyait pas qu'il marcherait à l'écart des autres dans la grande voie nouvelle, luttant vaillamment, tenant l'arme du comique, avançant enfin, tandis qu'on recule presque partout, et honoré des injures sans nombre que mérite toute singula-
rite puissante, tout isolement vainqueur^ toute force qui ne veut s'appuyer que sur elleHooéme. Sa cause est la cause communô, gagnée dans toute l'Europe par de glorieux romanciers anglais, hollandais, russes, allema^uis, sitédois, etc. ; la cause de tous les hommes bien organisés. ■ ^
Pes esprits comme Dante, Virgile, MUton, quelles qu'aient été les vicissitudes de leur existence, n'en apparaissent pas moins df s esprits méthodiques, ordonnés, M^e^/at^,@t représentent le Beau par la disposit^n ^ te. syn^étrie de la pensée qu'ils dessinent; ai vte façon des architectes et des géomètres, jBe§|« universellement admis sans que personne^ au fond puisse pénétrer dans le sentiment de leurs oeuvres , y retrouirer des notions nçiwh velles et s'assimiler par suite le poëm^ $^
point d'en tirer une acquisition pour le cerveau et le cœur.
Mais à côté, d'autres écrivains tels que Cervantes , Molière , Lesage, de Foe , l'abbé Prévost, Sterne, Diderot, Hoffmann , Balzac , ne sont plus le moins du monde architectes ou décorateurs , mais des curieux , des chercheurs, des révélateurs d'histoire naturelle et de psychologie. Désordonnés .comparativement, bien que leur but soit net et leur volonté arrêtée, ils accumulent des richesses, fondent des musées d'étude et ne s'arrêtent jamais, altérés de science et d'idées. Ils répandent partout leurs interrogations sagaces et lumineuses avec vivacité, violence et bonhomie à la fois. Leur organisation les ob^sèdé souvent de tant de besoins et de curiosités, qu'ils sont obligés de soulager leurs nerfs par des travaux multiples, variés, ana*ly tiques, où ils laissent le désordre matériel de la rapidité.
Les premiers sont des esprits en arrière, classant et enguirlandant sous un beau portique le fonds banal de sensations et de pensées constitué en leur temps. Les seconds sont
des esprits en avant qui accroissent et enrichis-^ sent le trésor de Tintelligence générale.
Chacun choisit ses pères nourriciers jparn^i les écrivains prédécesseurs dont il reeomalt que la nature est analogue à la sieniie. €'est ainsi que M. Champfleury se trempa par la fréquentation de Molière , d'Hoffmann , de Diderot, de Tabbé Prévost et de Balzac.
Son tempérament se dessina nettement, ël ij exclut de toute sympathie un assez grand nombre de livres célèbres. Il manifesta de bonne heure une nature tranchée qui n'est semblable à aucune autre, et qui ne succombe pas à la pression que l'opinion reçue par tout le monde exerce sur les esprits mous et indécis. .
Il est certaines admirations consacrées aux*^ quelles il n'a jamais voulu se rallier ;. mais 6r revanche, et dès son début, M. Champfleury s'imposa et soutint une lutte très-vive en faveur de Balzac, contre lequel un déchaînement général suscitait les attaques les plus inintelligentes^ Ce ne fut pas une des moindres preuves qdë donna M. Champfleury de ce grand tact akisr tique, de cette sûreté de jugement qui ne Htli
Qiit jamais fait défaut. 11 lutta pour Balzac, comme il a défendu depuis M. Courbet, dont la valeur eu tant que peintre n'est pas davantage contestable.
Dès en commençant, M. Champfleury sentit que la fontaine de Jouvence n'était plus dans Ld romantisme. Il cbercba une autre voie. Sa nature joyeuse et spontanée, élevée parmi ks rires de Molière, la chaleur de curiosité de Diderot, les tendresses et les simplicités franches de l'abbé Prévost, les caricatures aiguës d'Hoffinann, et. les merveilles nouvellement apportées par Balzac avec une supériorité railleuse, sa nature éprouva une vive répugnance pour la funèbre exhumation des vieilles défroques et la procession contre nature de littératures exotiques ou mortes. Il ne reconnut rien de yivace et de vivant dans cette célébration mortuaire, quels que fussent d'ailleurs les talents de ceux qui se consacraient illusoirement à l'impossible et à l'extravagant, ^chantaient le De profundis sur eux-mêmes sans s'en douter.
Toutefois, dans la jeunesse, on ne trouve pas du premier coup la certitude, et on éprouve
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un certain trouble à se définir soi-même et à suivre la route définitive. ^ 1
M. Champfleury produisit donc d'abord deé cauvres qui participaient à la fois de son troofalfi et de son désir de cbercher une issue.
.CUrni-Caillo^y entre autres, fut ^npreint d'une réalité si exagérée, si fantasque, que Vécole romantique accueillit ce petit livre eèmme devant apporter un espoir et un sou^
De pareilles avances, qui devaient flatteB beaucoup le jeune écrivain, pouvaient le per^ dre; mais les travaux de ses premières années môQtrèrent, au contraire, au milieu de cei^ taînes os,çillation$ d'espril , que M. Ghampr fteury ne tarderait pas à protester vigourèu-^ sèment au nom de la simplicité et de li| sincérité viriles. . . >
5 fte^ ballades, de petites nouvelles, les une» maniérées, les autres d'une réalité impo^iblCi) \^^ : qu'felfe pouvait appiyraîtÊe à un esprit jg^inei^' accpnipagnèrent Chien-Cmllou et marp quèrent Iqs premières hésitations de Yélm». Çep^dant l'observation sérieuse goetts^t évki dem^§D|t la place qu'occupait alors une fan*^
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tasque humeur de jeunesse , toute satisfaite d'elle-même, toute fière de montrer son nez à b ieàiêtre, qui se bâtait d'enregistrer de vagues impressions, se heurtait à son manque de ressources, frémissait d'imiter, mais éclatait parfois en fusées de divination, d'instinct obaervateur, de délicatesse et d'originalité.
Grandeur et Décadence d'une Serinette j Pauvre Trompette^ les Noirau^ les Confessions de Sylvius j des pantomimes , diverses fantaisies entorè, contenues dans les volumes des Contes domestiques et des Contes vieux et nouveaux^ remontent À cette époque « bienheureuse m où, eonsme le disait l'auteur, « tout ce qui tombe de la plume semble parole d'Evangile. »
M. Gbampfleury dégageait peu à peu sa personnalité dans ces œuvres dont il a pu dire, ainsi que de toutes celles qui ont suivi : « Chaque <$hose a été écrite a son heure avec croyance. »
En effet, c'est par la croyance à la réalité qa'il èstparyenu à y puieer de8 richesses, nmives, et à y rencontrer tant de personnages eurieuit , de faits psychologiques singulier» maintenant gravés dans ses livres. Et cette
croyance à la réalité commençait dès lors à s'affermir et à l'échauffer.
Sortir des limbes, animer le souffle d'ob* servation qui n'avait encore paru qu'à l'état d'une petite brise arrivant par bouffées légères et intermittentes, en £aire un courant vigoureux et constant qui menât la nauf tout droit au pays à découvrir, tout ce travail nécessita de nouveaux efforts, et ces efforts allèrent bientôt en croissant , à la façon des coups de bélier qu'on redouble à mesure qu'on sent l'obstacle leur céder.
La révolution de 1 848 donna du mouvemeofr à la jeunesse littéraire ; chacun chercha à s'a^ vancer, mieux pourvu et en progrès snr soimême. M. Champfiieury encouragea/ par les eonseils et par l'exemple, plus d'un écrivain de sa génération à sortir de l'ornière déjà trop creusée, et il publia les Oies de NoëL
Ce ronoan contenait des personnages pria dans la réalité simple et plus étudiés. L'appa-r rition d'une' franchise comi<}u6 biefi. décidée signala aussi l'œuvre. On y vit certain usuneri oertàin maître de danse ^ certain huissier et certain notaire dont les manies, les gestes,, les
paroles accusaient déjà Tivement la figure réelle.
Cela commençait à ne plus être le comique \ague des années d'inexpérience, qui se perd, se retrouve, filtre çà et là, sans pouvoir se creuser un lit, et se compose d'emprunts aux vaudevilles, de complaisances extrêmes envera la drôlerie et d'arabesques folâtres qui ne dessinent pas une physionomie et ne fixent pas une idée.
Le livre se distinguait surtout par une simplicité fraîche, une odeur de rosée, un sentiment de la nature comme vert, lumineux et plein de soleil , qui firent que l'éloge de « talent printanier » s'allia au nom de M. Champfieury.
Depuis quelque temps, d'ailleurs, le roman-» cier avait entrepris une étude. qui a la sigiiir» fication d'un point de départ, L'importaoce d^une base dans sa vie littéraire ; je veux parler des Excentriques^ êtres détraqués et tourmentés, que M. Cbampfleurj suivit et poursuivit dans tous les coins de Paris.' Cette étiule de types accentués, menée avec soin et joie, contribua beaucoup à développer en lia
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là netteté du sens comique , et lui apprit à le diriger avec adresse comme un flambeau qui éclaire curieusement un personnage et le fait ressortiç^
C'était bien la marque d'une intelligence déjà sûre qui choisissait un exercice propre à l'assouplir pour ses futurs travaux.
11 n'y eut pour ainsi dire point recherche d'art dans ce travail, mais il servit à régulariser et à asseoir le grand sens si complet et si persistant chez M. Champfleury. A la suite de telles investigations, il possédâmes moyens d*analyse consciencieuse ; il sut comment appliquer le comique, toujours intellectuellement et d'une façon irrésistiblement agressive, sur les êtres qui se présenteraient à lui gonflés d'une idée, d'un instinct, d'une manie maladifs. Il apprit à connaître, à exprimer les trébuehements , les discours pathétiques , les ignorances candides, les convoitises ardentes qui leur donnent l'aspect de gens ivres. L'ob*servation des déceptions, des mécomptes, deë méprises dont ils sont affligés, de lewrs entre-^ prises impossibles, de leurs chemins toujourè barrés par un obstacle bouffon, lui révéla lli
clef des conditions essentielles du comique.
Depuis, beaucoup des personnages grotes* ques de M. Champfleury ont relevé de cette classe si bien accusée des excentriques, et si féccHide en infortunes amusantes.
L'excentricité, avec son fonds de naïveté sauvage, ses prétentions, ses lacunes de raisonnement, ses tyrannies et ses revers, se: retrouva bientôt de pied en cap chez Tadmiral:^ bourgeois Loncle de radinirable Trio des Che^ nizelles jdans des conditions de réalité, d'ironie joyeuse, aiguë et féline^ hors ligne.
Ces essais divers, la publication des nouvelles intitulées Madame d' Aigrizelles et les Propos amoureux marquèrent à M. Champrâeury une place spéciale dans la littérature.
« Le réalisme montre ses cornes, » dit-il, .entraîné à accepter cette désignation par la* ^ quelle la critique voulut lui imposer pour ainsi dire la préméditation d'un système. Oe fgt justement une preuve de grande force, qu'à côté même de Balzac dont il se proclama l'élève , par enthousiasme et dévouement passioBnés pour la justice de* la cause d'un ^ran4„ homme injurié, qu'à côté de Balzap,
M. Gbampfleury pût se créer un apanage par^. ticulier qui nécessita une dénomination particulière.
Le courage, la sérénité, le puissant labeur de Balzac donnèrent à M. Chamf^eury la volonté définitive et précise de son œuvre, la volonté d'une hardiesse, d'un labeur inces-r sauts dans la voie dé l'observation , oii il portait im autre tempérament et un tempéra-* ment aussi résistant, aussi actif que cellil de Balzac, étant armé enfin à la &çon de Molière*
Dès que le mot réalisme eut été prononcé par la critique, dès qu'il fut prouvé que M. Champfleury apportait une force person-r nelle et neuve et qu'il combattait pour son propre compte, il fut attaqué, et n'a cessée de l'être désormais avec un redoublement de colère à chaque pas qu'il fait.
Je me rappelle l'étrange sentiment d'envie, de résistance et de critique qui me saisit lors*» que je lus ses œuvres pour la première fois, sentiment que j'ai retrouvé presque partout chez les aiitres littérateurs. Mais je ne tard;ai pas à comprendre que se montrer personnel^ posséder à soi un pays où nul autre ne peut
parvenir à mettre le pied et prendre possession, c'était un crime impardonnable parmi tant de gens qui courent les mers de la publicité sans pouvoir trouver une petite île de laquelle dire : Elle est à moi. On lui niait sa possession avec . le mécontentement de compagnons d'aventure qui n'ont pas eu une si belle part de butin, ne sont pas devenus riches et craignent de ne le devenir jamais.
Le roman intitulé les Aventures de Mademoiselle Mariette fut le signal des attaques.
Rassemblant la masse des idées acquises des observations faites 5 des sensations éprou* vées à ce moment de sa carrière, M. Champifleury éleva un monument curieux à la vie artistique et littéraire de l'époque.
Ce roman apparaît comme une sorte de Journal de Dangeau par la précision dés détails et de Mémoires de Saint-Simon pour la vérité des révélations. 11 peut être considéré comme un doeumeint historique du xix^ siècle^ un témoignage fidèle de l'état des idées, àm esprits et des sentiments dans la vie littéraire > au commencement de la s^îonde moitié du siècle.
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Certes le romancier n'écrivit ce livre que pour se reconnaître lui-même et se soulager de ses impressions, mais la puissance de la^ réalité y a ajouté cette autre importance dont je parle.
En outre, la foi au travail et à l'énergie y éclate en paroles simples mais tellement convaincues, tellement animées qu'on en con-^ serve toujours la vibration «i dedans de soi. L'homme convaincu qu'il se développera et qu'il grandira parce qfu'il est dans le vrai,. a'y montre pleinement et ne redoute aucune franchise.
, Ce fut alors à peu près qu'on commença à critiquer le style de M. Champfleury, qui n'a cessé depuis d'être attaqué sur <^ point ; comme Balzac.
En définissant plus haut les écrivains en afriére et les écrivains en avant, je reconnaissais aux premiers l'ordre , la régularité , r^lité de l'esprit, tandis que j'attribuais au^ seconds un (certain désordre, une inégalité inhérente à la nature, à la multiplicité de leurs tr^ayaux. Ne semblé-t-il pas qu'on pourrait comparer ceux-ci à des savants qui vont pliéé
sous le poids d'une idée et des recherches qu'elle exige ? Préoccupés du but et de leurs travaux, ils négligent leur costume et ne s'inquiètent pas de 'quelques taches. .
Le ^tyle de M. Champfleury contient ça et là d'involontaires négligences, il en contient aussi de volontaires. Tel qu'il est cependant^ on ne saurait le modifier, et ces négligences y ajoutent au contraire plus de bonhomie.
Les esprits corrects $e résignent à sacrifier le nouveau et roriginal à leur bien-aîmée cor^ rection. Ils Tachètent ainsi, et c'est un peu cher. De même, les autres paient au prix de quelques incorrections, les précieuses trouvailles qu'ils font dans les champs de la nouveauté, de la délicatesse, de la sensibilité et de l'originalité, et c'est assurément meilleur marché. .
D'ailleurs, le style subit aujourd'hui dea ti^ansformations et n'a pas encore son droit divin. Une multitude de nuances, ou de sensations, ou d'idées, sont nées de l'observation, et s'Jiabillent incomplètement avec des mots trop ' étroits qui ne furent point faits pour elles. De» ellipses deviennent nécessaires. Des alliances.
inusitées de mots qu'on n'alliait pas autrefois, trouvent légitimement leur raison d'être.
Il mé suffit de reconnaître que le style de M. Champfleury a des allures calmes, sensées, pénétrantes, expressives, délicates ou brutales , parfeitement appropriées à ce que Téerivain veut dire.
Une simplicité précise, d'une justesse presque toujours absolue. Parfois, un peu d'embarras, qui ne messied pas à la naïveté de certains tableaux. Une douceur tendre, ex— quise, pour les physionomies de femmes. Une ironie composée d'innombrables mailles, qui enveloppe, à la façon d'un filet, garrotte et livre un personnage , pieds et poings liés , au rire. Une clarté et une patience de développement excellentes pour l'analyse soit des sentiments de l'homme, soit des mécanismes de la vie sociale. Une joyeuseté tout individuelle et toujours en éveil, donnant un relief singulier aux moindres détails. Voilà ce qui frappe dans le style de M. Champfleury et y communique une tournure spéciale, tout^à-fait tranchée.
L'écrivain s'est développé en M, Champ-
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fleury parallèlement à Tobservateup. C'est à cause même de ce progrès sur les premières années, que les négligences échappées aux fatigues d'un esprit tendu par l'observation accrochent davantage l'œil du lecteur^ si toutefois il faut beaucoup croire à la sincérité des attaques dirigées contre le romanciçr à l'heure actuelle.
A l'époque où il terminait Mademoiselle Mariette y M. Champfleury écrivait dan^ ses «préfaces : « Ce que je vois entre dans ma tête, descend dans ma plume et devient ce quej'ai vu. » Il se laissait aller librement au hasard du spectacle de voir^ quoique l'étude des Eœcentnqws eût déjà développé le germe d'une volonté de recher<iie que l'auteur appelle scientifique, et qui s'impose pour méthode de regarder, d'aller au-devant des choses et de se mettre ea voyage de découvertes, M. Champfleury avait subi passivement, en quelque sorte» les influences de la réalité ; maintenant il allait se faire l'observateur actif, tel que nous l'avons montré en tête de cette étude. Il allait embrasser ce grand rôle, si périlleux au milieu d'une société en tumulte.
Les Souffrances du Professeur Delteilj Kvre étom^ant de simplicité, de précision et àe comédie bienveillante ou rude, appartient encore à une digestion de souvenirs qui agit instinctivement et prépare la réflexion et la méthode observatrice.
Plus que les Aventures de madefnoiselle Mariette cependant, ce roman releva de Timpersonnalité scientifique et réfléchie, qui sert de base aux fortes enquêtes de l'observation.
A son tour, plus que le professeur Delteilj le livre des Bourgeois de Molinchart marqua la transition que j'ai expliquée. Ce livre fut comme un début un peu embarrassé, gêné par lès nécessités d'une analyse plus savante qui essayait ses formules,
Les Bourgeois de Molinchart remplissaient néanmoins un large cadre de la vie bourgoise. Us étaient la première tentative d'un groupement philosophique de types, servant à exprimer complètement un côté de la vie, im grand aspect de la société, un important milieu humain .
M. Charapfleury se préoccupait surtout de dessiner des types simples, non compliqués,