‹ Le sabot rouge (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · LES REVANCHES DE CANTAIN · texte numérisé non relu

LES REVANCHES DE CANTAIN

Lorsque nous avons, au commencement de ce récit, montré Cantain comme un des hôtes les plus assidus ixk Sabot rouge, trente années s'étaient écoulées et la génération qui^ en le persécutant , Tavait obligé à quitter le pays^ s'était presque renouvelée. Il était revenu a Saint-Clair^ où il habitait la Maison de paille, qu'il avait fait rebâtir lorsque la mort de sa femme et rétablissement de sa seconde fille Héloïse, mariée au cabaretier Pampeau, étaient venus dater la nouvelle phase de l'existence qu'il avait adoptée à l'époque où nous le retrouvons.

A cette époque, le vieux Gantain^ qui n'allait plus au chantier depuis qu'il se prétendait attaqué de la mala^ die du sable^ vivait littéralement d'iadufftrles prohibées.

Il pratiquait surtout le braconnage aussi librement que s'il eût payé patente^ et lorsqu'un garde nouveau arrivait dans le pays^ Gantain avait l'habitude de lui prendre sa mesure, comme il le disait, par quelque témérité offensive qui était ordinairement une invitation à la prudence. Il était, en outre, le héros d'une foule d'histoires qui auraient pu fournir un dossier intéressant pour le procureur du roi,, et depuis longtemps déjà, lorsqu'une volaille manquait au poulailler ou qu'un lapin avait disparu du toit, on n'accusait plus le renard.

Mais si l'opinion pubUque désignait à voix basse le carrier comme étant l'auteur de tous ces larcins, ceuxlà mèibes qui en étaient victimes se refusaient à en aider la répression et s'abstenaient de toute déclaration hostile contre lui.

Cette impunité lui semblait assurée, grâce à la terreur traditionnelle que son nom excitait encore parmi les habitants de Saint*Glair, et surtout grâce à deux ou trois vengeances si habilement conçues et si habilement exercées qu'il avait été impossible de le poursuivre, faute de preuves.

Pampeau, dont la probité souffrait de la mauvaise réputation de son beau-père, hasardait quelquefois des remontrances.

— On se plaint de vous dans le pays, lui disait-il, et il se prononce de vilains mots quand on passe devant votre maison.

— De quoi se plaint-on? répondait cjrniquement le

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carrier. Je ne prends qae ce qu'il me faut ; et faisant allusion à Tivrognerie de son gendre : Tu devrais bien faire comme moi, lui disait-il.

Cantain, en effet, bien qu'il fit quotidiennement une énorme consommation d'eau-de-vie, ne se mettait jamais en état d'ivresse.

-»Mais au moins, répliquait Eustache^ moi je prends à même mon bien, et ce que je prends je me le paye. Vous avez beau être connu pour un maliu^ vous trouverez plus malin que vous. On vous piégera comme un renard, et on vous fera cuire du pain dur pour vos vieilles dents.

•— Les gens d'ici ne sont pas encore assez bétes pour me prendre ou me laisser prendre ; ils savent bien que je suis aussi utile dans le pays que les curés (4) qu'on met au milieu d'un champ pour épouvanter les oiseaux. Le jour où je n'y serai plus, tous les habits verts et toutes les culottes de peau du canton vivraient dans votre poche.

— C'est égal, disait le gendre avec inquiétude, méfiez-vous. Ça finira mal, cane vaut rien d'être en guerre avec la loi.

— Je suis en paix avec moi. Va-t-en dormir, poche à vin, répondait le beau-père.

Les prévisions d'Eustache Pampeau ne devaient pas tarder à se réaliser. Un jour de fête patronale du pays,

(4) Oo appelle ainsi, dans certaines campagnes» les mannequins habillés de noir que Ton place dans ies arbres à fruits au moment de la récolte.

un voisin de Cantain, nommé GuiUorin, que son voisi- . nage rendait plus souvent que les autres la victime du vieux carrier, Taccusa publiquement de lui avoir dérobé, la veille, un tas de bourrées dans son taillis. Excité sans doute par d^amples libations faites au café forain, il se montrait moins que de coutume ménager d^expressious compromettantes,

— Voyons, mon garçon, lui disait le gardenîbampêtre en essayant de le calmer, donne^moi des preuves de ce que tu avances, et je verbalise. Mais san^i preU'* ves, je ne puis rien faire.

— Des preuves! répétait le paysan, mais j'en ai de toutes chaudes. Le tas de bourrées est eucore chez lui, sous sou hangar ; je les ai vues en montant sur mon toit. Si tu osais faire ton devoir comme je dis ce que je pense, ajouta-t-il en se retournant vers le garde champêtre, tu recevrais ma dénonciation.

— Un autre jour que tu seras de sangfroid et que tu auras des témoins, viens me trouver, tu verras si je boude, répondit le garde. En attendant, je te conseille de ne pas crier si haut Nous sommes auprès de la maison de Cantain, il pourrait t'entendre, me deman* der mon témoignage, et je ne pourrais pas nier que je ne t'aie entendu tenir de mauvais propos sur son compte, en lieu public, ce qui constitue un délit.

Et il ajouta tout bas en désignant la maison du carrier :

— Je souhaite que le vieux ne t'ait pas entendu,

— Tu crois donc que j'ai peur ! fit GuiUorin excité

par la. contradiction et aussi par la présence de quelques-uns de ses voisins,

•— Peut-être pas aujourd'hui, mais demain ou un autre jour tu regretteras ce que tu as dit tout à l'heure, Ahf si tu étais sûr, encore I mais quand on n*est pas sûr, faut se taire.

— Eh bien, fit Gutllorin avec une colère croissante que Wvresse excitait encore, je veux que ce gueux-là sache ce que je pense de lui, ce que nous pensons tous et ce que personne n*ose dire ajouta- t-il, en provoquant par un regard l'adhésion des paysans, qui, en se rendant à la fête, s'arrêtaient pour l'écouter et se demandaient tout bas de quoi il s'agissait. Et s'étant baissé, il ramassa à terre un morceau de plâtre, puis il se dirigea vers la maison du carrier, qui était à quelques pas de la sienne, et il écrivit sur la porte en grosses lettres :

MAISON d'un voleur.

Tous les spectateurs de cette scène s'approchèrent l'un après l'autre pour lire l'injurieuse inscription.

— Mon garçon, lui dit le garde-champêtre qui l'avait suivi, tu es en train de faire des bêtises. Et comme il faisait un mouvement pour effacer ce qui venait d'être écrit, Guillorin se plaça entre lui et la porte.

. — Non, dit-il, exalté lui-même, par sa propre audace, ça y est, ça y restera.

Cependant le bruit du tumulte extérieur pénétrant jusqu'aux oreilles de Cantain, le fit sortir de sa mai-

son. Gomme il paraissait sur le seuil, le chien Toto^ qui rôdait dans le groupe, s'élança dans la cour.

En ouvrant sa porte, le carrier avait aperçu l'inscription et Guilloriii, que sa brusque apparition avait fait légèrement pâlir, sans que celui-ci reculât pourtant.

Le premier regard de Gantain s'était promené lentement sur tous les assistants ; et comme il semblait poser à chacun d^eux une interrogation muette et menaçante à la fois, tous, les uns après les autres, firent un geste négatif.

— C'est donc toi? demanda le carrier à Guillorin en même temps qu^illui montrait la porte.

— Eh bien, oui, c'est moi; après? fit celui-ci en s'avançant vers le carrier. Voleur, c'est mon opinion; veux-tu que je la signe?

— Si tu veux, répliqua tranquillement Gantain. Et ramassant le morceau de plâtre que le paysan avait jeté à ses pieds après avoir écrit, il le lui tendit en lui disant :

— Tiens, voilà ta plume.

— Veux-tu que je mette aussi la date? dit Guillorin exaspéré; et il ajouta le quantième du mois au bout de sa signature.

— Ça n'était pas la peine, je m'en serais souvenu, va, répondit Gantain.

Et s'adressant aux paysans, dont le rassemblement devenait d'instant en instant plus nombreux, il dit à naute voix en leur désignant la porte de sa maison :

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T^ Y a-tril ici quelqu'un qui veuille approuver récriture qui est ci-dessus?

-->- Âhl les lâches I exclama Guilloria en voyaut que tout le monde gardait le silence autour de lui.

— Eh bien, Courraut, mon bonhomme, fit Cantain en sa retournant vers le garde-champôtre et en lui montrant Tinscription faite par Guillorin, toi qui es l'autorité, fais ton métier; voilà un délit, et les témoins ne manquent pas, j'espère» ajouta-t-il m se retournant vers l'assemblée. Allons, Courraut, mon bQQhommie, verbalise^

— Non, répondit le garde-champêtre ; voilà leg gendarmes qui arrivent, ce sera leur affaire.

En effet, on entendit ie bruit rapproché d'un pas de chevaux, et deux gendarmes, envoyés à Saint-Clair pour maintenir l'ordre dans la fête, parurent sur la route.

En apercevant un groupe dans lequel semblait se manifester quelque agitation, ils pressèrent le pas de leur monture et arrivèrent bientôt devant la maison où presque tout le pays était rassemblé.

— Qu'y a-t-il ? demanda le brigadier au garde-champêtre.

Courraut raconta ce qui se passait.

Les deux gendarmes parurent se consulter. Ils furent interrompus par Guillorin, qui renouvela son accusation avec véhémence.

— Voyons, avez-vous des preuves ? demanda le brigadier en quittant la selle.

— Si TOUS voulez entrer dans cette cour, continua Guillorin en désignant Gantain, vous y trouverez les bourrées que cet homme m'a volées. Il y en a vingtsept; elles sont sous le hangar.

— Vous niez, vous? dit le brigadier au çai'rier.

— Tiens ! fit-il, cette raison 1 Est-ce qu'on n'est pas libre d'avoir des bourrées chez soi, svxtout quand on les achète ?

— A qui les avez-vous achetées? demanda vivement le brigadier.

— A lui, répliqua Gantain avec une vivacité égale. Et il désigna parmi les assistants un des voisins de

son beau-père.

— Est-ce vrai? demanda le gendarme à l'homme désigné.

Celui-ci parut hésiter un moment. Mais sa femme lui serra le bras et lui dit tout bas :

— Dis qi^e oui, mon homme.

— Voyons, est-ce la vérité? fit de nouveau le brigadier.

— C'est vrai, répondit le paysan en baissant les yeux devant Guillorin.

— Feignant I&i celui-ci en frappant du pied.

— Vous, d'abord, pas de sottises, lui dit un des gendarmes.

— Tenez, brigadier, reprit Guillorin pâle de fureur, si vous voulez faire perquisition, j'ai un moyeu de prouver que les bourrées sont à moi. Qu'on les délie

l'une après Tautre^ il y en a une dans laquelle on tlrouvera un lièvre caché.

— Un lièvre ! dit le brigadier; mais la chasse est fermée.

— Je sais bien que je me dénonce, continua Guillorin avec la même agitation, mais ça m'est égal. Si je te fais prendre, ajouta-t-il à voix basse en s'approchant de Cantain, je serai poursuivi comme braconnier, mais tu seras condamné comme voleur.

— Ouvrez-nous votre porte, vous, dit le brigadier à Cantain; nous allons bien voir.

Mais avant que la porte fût complètement ouverte, le chien Tolo, qui était entré dans la cour du carrier au moment où celui-ci en sortait, s'échappait par-dessus le mur de la plaine en emportant le lièvre, que son flair subtil lui avait fait trouver dans les bourrées remisées sous le hangar.

FOnCB A IK toi

L'assurance avec laquelle Cantain soutenait l'accU'* sation dirigée contre lui, l'absence de la preuve invoquée par son dénonciateur, l'état d'ivresse dans lequel se trouvait celui-ci, Tespèce de démenti donné à ses paroles par l'attitude des autres paysans qui s'abstenaient volontairement de charger le carrier, laissèrent les gendarmes dans le doute, et ils se i étirèrent sans avoir verbalisé contre Cantain.

Comme celui-ci le pressentait bien, les gens de Saint-Clair avaient d'ailleurs une raison pour tolérer son maraudage. C'était une sorte de prime accordée tacitement à la terreur que le vieux carrier inspirait aux gardes d'alentour. Comme nous l'avons dit au

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commencement de ce técit, ils apportaient dans leur service une réserve extrême qui était presque un encouragement att braconnage ouvertement pratiqué dans la commune.

Leur audace était devenue telle, que l'autorité^ qui s'était montrée indulgente dans la crainte dé renouveler le conflit grave qui déjà une fois avait ensanglanté rauberge du Sabot Rouge, se décida à prendre des mesures rigoureuses.

Tous leâ gardes dont le 2èle fut soupçonné douteUl furent destitués par radminislration.

Cette mesure causa à Saint-Clair un grand émoi quand elle y fut connue*

La veille du jour où il devait quitter le village, le garde destitué étant venu le matin prendre le vin blanc au Sabot Rouge y y trouva Cûntain, attablé, se-» Ion sa coutume, devant une chopine d'eau-de-vie et fumant un vieux bout de pipe noirci qui semblait rivé à ses dents.

-<- Eh bien, père Cantain, lui dit le garde en s'as* seyant en face de lui, vous savez la nouvelle?

^ Je sais quô mon Voisin Guillorin a descendu encore une biche cette nuit, derrière sa maison. Tu as dû entendre le coup ?

Le garde secoua la tète affirmativement.

--• Il va bien, Guillorin, continua le carrier. C'est la seconde grosse bète qu'il démolit depuis un mois, sans compter les petitesi Dame I il a raison, ce garçon, faut qu'il se fasse de l'argent pour payer les frais du

procès-verbal que les gendarmes lui ont fait l'autre jour.

— Il ne s'agît pas de ça, reprit le garde en choquant son verre contre celui du carrier. On me destitue I

— C'est une perte pour la commune, dit Gantain tranquillement ; tu seras regretté, mon garçon.

— Je le croîs, reprit le garde ; car vous allez voir du changement après mon départ ; mon remplaçant est un gaillard qui n'a pas froid aux yeux, et, comme il est étranger au pays, il n'aura pas de ménagement à garder. Ainsi, avant de partir, si j'ai un conseil à vous donner à tous, c'est de vous tenir sages.

— Eh I fit Gantain en levant les épaules, je suis bien vieux pour me corriger. Ton remplaçant fera comme les autres. Toi aussi, dans le commencement, tu étais assez roide ; on ne rencontrait que tpi, c'était gènantpour ceux qui allaient se promenerla nuit dans les bois. Mais tu as fini par comprendre qu'il valait mieux rester auprès de ta femme ; on t'a averti d'abord.

— Oui, fit le garde en tressaillant comme ému par un souvenir, on m'a averti, il y a même un grain d'avertissement qui est resté dans la crosse de mon fusil. C'était du double zéro.

— Si tu n'avais pas compris cette fois, on aurait été obligé de redoubler l'explication avec du numéro à sanglier, qui est également bon pour le gendarme, dit Gantain en buvant son eau-de-vie.

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— Ainsi^ fit le garde, si je n'avais pas consenti à fermer les yeux sur les délts^ vous m'auriez tué.

— Faut que tout le monde vive^ mon garçon, dit Cantain ; et il ajouta : Explique nos usages à ton collègue.

— En attendant^ reprit le garde, je vous conseille de vous méfier. Voilà dix ans que mon collègue brûle de la poudre arec les Arabes^ et j'ai l'idée qu'il n'aura pas peur de la vôtre.

— On verra bien fit le carrier.

Deux jours après, le nouveau garde choisi par l'administration vint s'installer à Saint-Clair. C'était un grand garçon d'une trentaine d'années^ qui avait le teint brûlé parle soleil de l'Afrique, où il avait servi pendant plusieurs années. Il s'appelait Chantereau et il était célibataire. La maison qu'il habitait était justement voisine du ScAot Rouge ; aussi le lendemain de son arrivée, avant de commencer sa ronde dans la partie de forêt confiée à sa surveillance, il entra à l'auberge et prévint Eustache Pampeaa que, jusqu'au moment où il serait complètement installé chez lui, il prendrait ses repas au cabaret. En apprenant que Chantereau devait diner le soir au Sabot Rouge ^ Cantain, qui, selon son habitude, voulait lui prendre sa mesure, dit à sa fille Héloîse :

— Tu mettras deux couverts à la table. Je veux voir sa figure au travers d'une bouteille, à cet homme-là; et comme il faut tâcher d'avoir sa pratique, tu nous feras un diner de gibier. Tout en parlant, il ouvrit sa

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blouse et tira uli faisali et un levraut qu'il donna à Héloïse. — J'espère> lui dit-il, que, pour âes vingtcinq soud, il ne se plcdndra pas d'être mal nourri ; aUâsi, s^il ne paye pas le gloria au dessert, è'est un rat.

Dans la journée, le bruit se répandit à Saint*Clair ■ que le beau-^père d'Eustache Pampeau devait diner avec le nouveau garde et qu'il le régalait de gibier. Tous les braconniers voulurent être témoins de cette bravade de leur doyen, et, le soir, la salle dé Tôuberge était trop petite pour contenir tous ceti:2t qui avaietit voulu assister au spectacle annoncé.

A cinq heures, Ghantereau, ayant aehevô sa tour» née, entra au Sabot Rouge^ où il trouva un couvert dressé avec plus de recherche et de symétrie qu'il ne s'attendait à en rencontrer dans un cabaret* Il était accompagné d'un de ces petits chiens d'Afrique qu'on appelle des chiens jaunes, et qui sont quelquefois d'ex-^ cellentes bètes courantes. Le chien, qui ^'appelait i/6ti«^ajfa^eut dèsson entrée des mots avec Toto, au" quel il voulait disputer sa place au foyer. Toto, qui avait le génie de Tégoïsme, commença par grbgner et remua avec une vivacité pronostiquant la colère le * pompon que sa queue formait au bas de son échine^

Moustaffa^ comme s'il eût compris que, n'étant pas chez lui, il devait céder la place au maître de la maison, se reculait déjà à Textrémité de la Vaste cheihinée. Cette retraite fit supposer au caniche inhospita^ lier que le chien du gardd avait peur de lui, ët^ «'étant

élaneé par un bond rapide» il vint lui moifdre les pattes de derrièrei MoustafiEa se retourna rapidement et fit à son tour à Toto une morsure si profonde qu'il vint se jeter en grognant dans les jambes de Gantaini

-^ C'est bien fait^ lui dit le carrier en le bourrant^ fallait pad j aller^

— Je crois^ dit Chantereau, que voilà deux bètes qiiine seront jamais bien ensemble» C'est fâcheux^ entre voiâins.

— Oui^ dit Cantain^ parce que si on ne se plaît pal la première fois qu'on sô rencontre^ çà ne vient jamais bien après. C'est pour les gens comme pour les bà« tes.

— Ça, c'est vrai tout de môme> répliqua le garde l qtiand je suis entré au régiment, j'ai trouvé un camarade à qui ma figure ne plaisait paë; il me l'a dit de trop près^ et nous avons fini par aller ndufe faire la barbe avec un sabre : ce pauvre garçon^ c'est la dernière fois qu'il a été rasé.

Tout en parlant avec une fanfaronnade volontaire^ Chantêreau avait tiré sa pipe de son cârniel*. S'étant aperçu qu'elle ne tirait pas suffisamment^ il demanda à Eustache une paille pour déboucher le tuyau »

•^ Tetieâs, lui dit Cantain, en lui offrant un collet en fil dé kiton) ptemz donc ça; ça vous sera pluâ com-» mode.

En cô mdmeut tous les assistants, assis aul tables voisineë, tendirent le oou et observèrent l'attitude du garde.

— Faut que je l'essuie^ dit-il en passant le collet dans un pli de son mouchoir : il y a encore du poil frais après ; il en pourrait entrer dans le tuyau de ma pipe et m'en venir dans la gorge; came gênerait pour manger. Où donc ayez-vous trouvé ça? demanda-t-il au carrier^ tandis qu'il faisait ployer le fil de laiton entre ses doigts.

— Dans ma poche, répondit le carrier. Si vous le trouvez trop gros pour votre tuyau, j'en ai un plus petit.

— Merci, celui-là me suffira. Et Chantereau^ ayant ployé le collet^ le mit dans son camier. Eh bien I avons-nous unbondiner ce soir, la mère? dit-il en appelant Héloïse Pampeau.

— - Un ordinaire du pays^ répliqua Gantain: la viande de boucherie est si chère et le boucher demeure si loin, qu'on a été obligé de nous cuisiner un levraut et un faisan.

— En ce temps-ci, dit le garde, c'est du gibier cher aussi.

— Oh ! fit Gantain, quand on ne le paye pas I

— C'est comme si on l'avait pour rien, répliqua Chantereau.

Gomme Héloïse apportait les deux pièces de gibier qui devaient composer le diner, le garde lui dit :

— Ma bonne femme, je n'aime à manger que le gibier qu'on a tué en temps de chasse. Si vous n'avez pas autre chose, donnez-moi un morceau de fromage et une chopine de vin ; je m'en contenterai.

Et sans paraître prendre garde à l'attention hostile et presque provocatrice dont il était l'objet, Chantereau^ s'étant reculé à un coin de la table, acheva tranquillement le modeste repas qu'on lui avait servi. Tout en mangeant^ comme il coupait des bouchées de pain qu'il donnait à son chien, Toto vint à son tour faire la quête autour de lui.

— Toi, mon garçon, lui dit Chantereau en lui tirant légèrement l'oreille, tu n^as pas faim ; je t'ai aperçu tantôt, dans la forêt, en train de ravager une rabouil- 1ère ; tu as au moins deux lapereaux dans le ventre. Si je t'y rencontre encore, je te campe un coup de fusil, parole d'honneur.

— Oh ! oh! faudra voir, faudra voir, dirent deux ou trois voix, parmi lesquelles celle de Cantain.

— Eh bien, si tu veux voir ça, tu n'as qu'à venir dans la forêt, tu le verras, fit le garde feignant de répondre au chien. Va digérer ta chasse, ajouta-t-il en repoussant Toto vers la cheminée.

Comme il se levait pour s'en aller, Cantain lui dit ironiquement :

— Vous ne payez rien, avant de nous quitter?

— Si vous voulez me dire votre nom et votre domicile, je vous paye un procès-verbal, pour avoir des engins prohibés dans votre poche,

— Je m'appelle Pierre Cantain, domicilié à Saint- Clair, répondit le carrier en se levant.

— Ahl vous êtes Pierre Cantain I fit Chantereau en le regardant; très-bien I Votre affaire est dans le sac.

ajôutâ-^t-il quand il eut éerit quelques lignes sur un feuillet de son portefeuille.

"** Vous Voulez la guerte? lui dirent deux du trois carriers en quittant leur plade.

Comme J'ai été soldat, je n'ai pas peur^ répondit l6 garde. Mais nous ne l'aurons que Si Vous me la dé^ clarez. Et il sortit en sifflant sou chien.

Lé lendemain^ en faisant sa tournée matinale dans la forêt^ Chantereau aperçut Toto qui était retourné à la tàbouillère où il l'avait vu la Veille. Il lui tira ùtt e(mp de fusil à trente pas. Un instant il pensa l'avoir manqué^ car^ au moment où il ajustait, il avait senti son bras fouetté par une branche d'arbre ; mais ayant VU le chien rouler sous le conp et rester ensuite immobile, il continua son chemin.

Cette exécution avait eu un témoin. Une petite fille, qui faisait brouter une chèvre, entendit la détonation et Vit le chien tomber. Elle attacha alors sa bètô à un arbre et^ prenant ses sabots dans ses mains pour dott^ iït plus vite> ella descendit toute effarée au eabaret de Saint-Clair, où le cabaretîer versait Une tournée à des carriers 4

•^ Mon parrain> cria-t-elle en entrant, on vient de tuet TôtOi

— Ah l ce malheur, ût Eustache en se dressant ^ qui çâ î OÙ ça? ajouta-t-il.

— Notre voisin , le garde, avec son fusil, répondit l'enftmt, souillant entre chaque phrase.

(»- Tu peux Tassigner et le faire condamner à des

dommages-intérêts, dît up des c^trriers à Pampeau. On n'a pas la droit da tuar nn ohien^ à moma qu'il iie soit anragé,

-t^i^ preuve qu'où n'en a pas le droit, c'est que las autres gardes n'osaient pas tirer dessus^ ajouta un autrei Tu peux nous faire assigner en témoignage. Nous dirons que ton chien amenait du monde chez toi pour voir ses tours; tu peux demander cent écus.

Pendant qu'on montait la tète à Pampeau pour qu'il assignât le garde-ohampêtre en dommage et intérêts, £antain arrivait au Saht Bouge pour y prendre sa ration d'eau-de-vie quotidienne. En apprenant le meurtre de Toto, il murmura entre ses dents et en faisant allusion à Ghantereau :

-** Décidément, il faut que ce gredin>-Ià soit averti, ou nous n'aurons pas la paix. Il y a de la lune ce soir; j'irai en forêt; s'il vient me gêner, tant pis pour lui, je l'avertirai.

Pampeau, dont l'humeur était ordinairement si pacifique, était furieux de la mort de son chien. , «^ Toi, dit-il en se tournant vers sa filleule, tu vas .me conduire à l'endroit où est resté Toto. Jeveux l'enterrer dans mon jardin.

•r^ Oui, mon parrain. Je lui planterai un petit cime*tiére, ça m'amusera, répondit l'enfant. Et elle ajouta avec une petite mine de convoitise t Nest^-ce pas que V0U3 me donnerez son habit de marquis pour mon poupart? C'est comme ça qu'on fait avec les habits du monde, quand ilest défunt.

802 LE SABOT HOUGB.

Mais àrinstantmèmeoùron sollicitait son héritage, Toto reparaissait dans la salle du Sabot Bouge. Son maître pensa d'abord qu'il avait été seulement blessé et venait mourir au logis. Eu voyant sa gueule et sa barbe sanglantes, Ëustache lui lava la tête dans une écuelle, et chercha vainement la plaie de la blessure. Il ne trouva aucune trace de plomb* Mais en même temps que Teau dans laquelle on étanchait Tanimal se colorait, Pampeau vit surnager une infinité de poils dont la présence lui expliqua bientôt la rotondité exagérée des flancs de Tanimal, qui avait toute une fa-* mille de lapereaux dans le ventre.

Voici ce qui était arrivé : — Au moment où le garde Tavait couché en joue, Toto, s'étant rappelé un de ses anciens tours, avait fait le mort, et Chantereau, le voyant resté sur la place avait cru l'avoir tué.

— Ah I ce malheur ! fit P^ampeau, qui employait toujours cette locution, même lorsqu'elle était le plus contradictoire avec les circonstances; si Toto meurt cette fois, ce ne sera que d'une indigestion.

Le soir même, un peu avant le lever de la lune> Cantain sortait de chez lui, armé d'un vieux fusil à canons courts, rouilles, et qui avait à lui seul tué peutêtre plus de gibier que tous les chasseurs du département. L'aflEut auquel se rendait le carrier était situé au bord d'une grande pièce voisine de la forêt. Pour n'être pas aperçu du gibier qu'il venait y attendre, Cantain avait creusé une fosse dans laquelle il pouvait se cacher jusqu'à mi-corps. Pour que cette fosse ne

fit pas soupçonner un affût, il l'avait comblée avec du fumier recouvert d'une couche végétale. Mais le matin, en faisant sa ronde, le hasard avait conduit Chan* tereau sur cette pièce.

Les précautions prises pour dissimuler la présence du trou qu'il avait découvert en sentant le fumier céder sous SCS pas avaient fait comprendre au garde à quel usage il était réservé. 11 était allé d'une seule traite à Fontainebleau et avait demandé l'assistance de la gendarmerie pour faire une capture certaine. Aussi, lorsque le carrier arriva à son afiût^ il y avait près d'une heure qu'il était attendu par Chantereau^ accompagné de quatre gendarmes cachés dans les taillis voisins. 'Ceux-ci le laissèrent déblayer la fosse du fumier qui la recouvrait, et lorsqu'ils l'y eurent vu descendre, ils s'avancèrent en le cernant, sur un coup de sifflet du garde.

Cantaiu ne vit d'abord que Ghantereau. U pensa l'effrayer en lui faisant siffler une chevrotine aux oreilles; mais au moment où il.faisait feu il tombait lui-même dans la fosse, la tête ouverte par un morceau du canon de son fusil, qui avait éclaté entre ses mains. Quand les gendarmes et le garde accoururent pour s'emparer de lui, ils le trouvèrent immobile, U mourut entre leurs bras pendant qu'ils le transportaient à la mare de Pontisy.

Le jour où on l'enterra, le Sabot Rouge réalisa une des plus belles recettes qu'il eût faites depuis son existence; et, en entendant sonner la messe du carrier

défunt, les gens de Saint-Clair se disaient entre eux.

— Il semble que nos cloches n'ont jamais eu une aussi belle voix.

Quand à Toto, il mourut lui-même pea de temps après^ aveuglé par le bec crochu d'une buse à laquelle il avait voulu disputer une proie. Cependant, avant sa mort) il avait eu le temps de fonder une dynastie dont le représentant perpétue la vorace tradition paternelle.

Le Sabot Rouge existe encore, et c'est bien la plus fantastique auberge que puisse rencontrer le voyageur.

Il n'y a pas plutôt un litre de vin dans la cave, qu'il est bu par Eustache Pampeau. Il n'y a pas plutôt une côtelette dans le garde-manger, que l'héritier de Toto Ta dévorée.

Quant au braconnage, il a été surtout détruit par la destruction que les braconniers avaient faite eux-mêmes du gibier.

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