‹ Le sabot rouge (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · ISIDORE · texte numérisé non relu

ISIDORE

Derizelles eut par hasard connaissance des démarches faites par la famille de son fils^ et il en fit un prétexte pour frapper sur Timagination de celui-ci un coup de vigueur qui aurait pour résultat de précipiter le dénouement de toutes ses manœuvres.

— • Écoute, mon cher garçon, lui dit-il un soir, il y a du nouveau.

— Quoi?

— Nous allons nous quitter.

— Nous quitter? fit Isidore qui sauta sur sa chaise. «^ Oui, garçon, cela est devenu nécessaire pour ma

tranquillité.

— Qu'est-ce qui vous tourmente? n'ètes-vous pas bien ici?

92 LE SABOT ROtJGE.

— On n'est vraiment bien que chez soi, répondit fientencieusement Derizelles.

— N'y ôtes-vous pas, chez vous?

— Eh ! non, mon cher garçon, je suis chez toi. Je sais bien que tant que nous ne serons que nous deux, tu ne me trouveras pas detropdans la maison, et qu'il ne te viendra jamais à l'idée de regarder si j 'ai la bouche plus grande que la miche, ou de compter mes pipes de tabac. Mais comme tu as le cœur sensible, tu finiras toujours bien par te marier un jour, et un de ces matins il va venir ici, amenée par notaire, une belle fille attifée de ses vingt ans, qui mettra ta volonté dans sa poche, une madame je veux qui ne te laissera pas Rendormir sur la nappe quand tu reviendras le soir bien fatigué de la chasse, et qui te prouvera clair comme un louis d'or neuf qu'un père qui n'a pas de bien à laisser à ses enfants est une charge pour eux.

-^ Mais, interrompit Isidore, qui n'avait jamais bien compris clairement la situation que la loi faisait i son père, vous avez toujours bien...

— Rien que ton amitié, et pas ça avec, répliqua Derizelles en faisant claquer l'ongle de son pouce sur une de ses dents; et prenant sous le manteau de la cheminée un de ces tubes de chanvre soufré qui servent d'allumettes, il ajouta en regardant son fils : Tu voiS; par exemple, ce brin de paille ; eh bien, une supposition que tu aurais mauvais cœur, tu pourrais m'empêcher de le brûler ; la loi t'y autorise.

— Mais, fit Isidore eu secouant la tète et en battant

LE SABOT RODGE. 98

lesol avec^onpied^ comment! comment!... puisque vous êtes mon père... Comment que cela se fait donc tout ça?

— Ça se fait, je te Vai déjà dit^ mon cher garçon^ ça se fait que ta chère et regrettée mère, que jlionore, ne m'a laissé que le souvenir de ses vertus.

— J'entends hien^ j'entends hîen, fit Isidore en hochant la tête. Mais la mère aurait dû songer..., car enfin, vous étiez son mari...

— Mon garçon, dit Derizelles avec un admirable accent de conviction, faut être respectueux pour la volonté des morts. Ta mère^ d'ailleurs^ avait la tète un peu faible dans les derniers temps, et peut-être at-elle cédé malgré elle aux conseUs de sa famille^ qui n'a jamais été bien disposée pour moi. En ce moment même, tes parents ne voient pas d'un trop bon œil que tu ne te mêles pas des afiàires et que tu m'en laisses la conduite. Mon beau-frère dit des choses mortifiantes pour ma probité; il a consulté un homme de justice, à ce que j'ai oui dire. Moi, vois-tu bien, mon garçon, tout ça m'ennuie. Pour lors, je vais boucler mes guêtres et tirer le pied pour aller dans un autre

pays.

•— Dans un autre paysl répéta machinalement Isidore. Pourquoi faire?

— Pour avoir la paix, d'abord ; et puis, mon garçon, comme je te le disais tout à l'heure, on ne sait pas ce qui peut arriver entre nous, et il faut que je prenne souci de mon avenir. Si j'étais caduc et impotent de

9À LE SABOT ROUGB.

mes membres, je ne m'en inquiéterais pas ; mais je suis encore actifs j'ai à peine cinquante ans, A cet âgelà; la vie d^un homme n'est pas finie. C'est pourquoi j'ai ridée de m'en aller faire de la culture en Amérique, oùje ferai peut-être fortune, comme ton parrain, qui a gagné un million dans les bois à sucre. Seulement, pendant que tu es encore le maître de disposer de ton bien, je te prierai de me prêter un millier d'écus pour acheter des outils et pour payer mon embarquement. Si Isidore ne se rendait pas clairement compte des raisons qui pouvaient obliger son père à le quitter, il comprenait encore bien moins les paroles habilement significatives qui accompagnaient l'emprunt paternel.

— Comment donc que vous dites cela ? Fendant que je suis encore maître de mon bien? Est-ce que je n'en serai pas le msdtre tant que je vivrai? demanda-t-il avec une visible inquiétude*

— Si tu me promettais d'être discret, mon cher garçon, fit Derizelles avec une solennité qui devait éveiller la curiosité de son fils, je te dirais bien quel* que chose ; mais je te connais, tu vas crier, et ça n'ar* rangera point tes aifaires, au contraire.

Isidore ayant protesté de sa discrétion, Derizelles lui apprit alors les démarches faites par l'oncle Louciot, et, abusant habilement de son ignorance en matières judiciaires, il lui laissa entendre qu'on pourrait peut-être obtenir contre lui un jugement de remise en tutelle. Pour mieux frapper l'imagination du jeune bomme^ |1 lui cita l'exemple 4'un garçon de^ eaviroqs

que sa famille avait fait interdire^ et il exagéra volontairement les conséquences de Tinterdiction en en faisant non-seulement une privation des droits civils, mais une privation totale de Fexercice des moindres volontés.

•— Vois le fils Faucheux, disait-il à Isidore, c'était pourtant un garçon bien aimable : il avait de l'éducation qui avait coûté cher, et il avait lu tant de choses dans les livres qu'on pouvait Tinterroger sur n'importe quoi, il trouvait réponse à tout. On ne peut donc pas dire que c'était un imbécile. Cependant, dans l'interrogatoire, on a trouvé le moyen de lui poser des questions pernicieuses qui l'ont embarrassé. On a trouvé qu'il achetait trop souvent des robes à une demoiselle de la viUe, et on lui a nommé un conseil. Ainsi, voilà un jeune liomme qui a sept ou huit bonnes mille livres de rentes, et qui ne peut changer une pièce de cent sous sans demander la permisson à un tas de notaires. Quant à la demoiselle, continua Derizelles en appuyant sur ses paroles avec une apparente in* tention, tu entends bien que le fils Faucheux n'en a plus entendu parler. C'est donc pour te dire, mon garçon, que lorsque je serai parti il faudra faire un peu attention à toi, si tu ne veux pas te trouver dans le même cas. Une supposition qu'on viendrait t'interroger, comme tu n'as pas beaucoup le maniement de la parole, tu répondrais peut-être de manière à faire croire que tu as l'esprit obscur. Si on te demande des renseiçnepent^ mv tes marchés, sur ^qb V6n-

tes, sur tout ce qui compose radministration, et que tu répondes uniquement : « Â la Saint-Rémy^ perdreaux sont perdrix^ a on dira : a Voilà un jeune homme qui se fait du tort à lui-même. 11 ne sait pas jouir de sa fortune utilement, il compromet son bien, et dans son intérêt comme dans Tiotérêt des gens à qui son bien et sa fortune pourraient revenir, s'il venait à décéder célibataire^ faut lui nommer un conseil pour le diriger. » Voilà ce qu'on pourrait dire, voilà ce qu'on dirait^ mon garçon^ acheva Derizelles, qui faisait du Code civil un tambour sur lequel il battait la générale pour effrayer la crédulité de son fils.

-» Mais^ exclama celui-ci, puisque vous les administrez^ mes biens, on ne doit pas être inquiet làdessus.

— Eh ! mon Dieu I que tu as donc la tète dure ! reprit Derizelles ; puisque je te dis que c'est parce que ta famiUe suspecte mon administration que je m'en vas. Je te parle pour quand je serai parti, et, avant de partir, je te donne des conseils paternels comme c'est mon devoir ; ainsi, par exemple, mon cher garçon, tu seras sans doute obligé de renvoyer ta Lizon. Ton amitié pour elle ne flatte pas la morale. Je l'aurais déjà bien renvoyée de moi-même, mais je ne suis pas chez moi, et elle me l'a bien fait sentir, cette fille. Tu lui as donné une chaîne en or, et tu as attaché une montre à répétition à la chaîne ; tu me diras que tu as le moyen de faire des honnêtetés ; mais ça fait causer dans le pays, et la Lizon a tort de mettre sa chaîne

pour aller à l'herbe. Tu lui as acheté un bonnet de nuit avec des dentelles comme il n'y en a bien sûr pas aux rideaux de la sous-préfecture ; c'est bien joli ; seulement la Lizon devrait bien ne pas le mettre le jour. Mais tu me diras à ça que la coquetterie était le plus gros pépin que notre mère Eve a trouvé sous sa dent quand elle a mangé la reinette du diable. Eh bien, n'en faut pas plus long que cette chaîne et pas plus lourd que ce bonnet pour qu'on dise que la Lizon est nuisible. Tant que tu seras le maître, je sais bien que les propos te seront indifférents ; mais la présence de cette jeunesse dans la maison n'en est pas moins un motif qu'on peut faire valoir pour obtenir contre toi un jugement pareil à celui qui a privé le fils Faucheux de l'exercice de sa volonté^ et si on réussit, tu entends bien que la première chose qu'on fera sera de renvoyer ta Lizon.

— Tonnerre ! fit Isidore en abattant violemment son poing sur la table^ je ne suis donc pas libre d'avoir une servante et de l'avoir à mon goût I

— Une servante I fit Derîzelles en secouant la tète, c'est plutôt le contraire qu'il faudrait dire. Moi, si j'ai un conseil à te donner^ pour avoir la paix avec ta famille^ c'est de prendre femme et de renvoyer la Lizon, qui t'empêchera toujours d'en trouver une tant qu'elle sera ici. Dame^ reprit-il après un moment de silence, je sais bien que ce sera une perte pour la maison. J'ai manié bien des domestiques dans ma vie, je n'ai jamais rencontré une créature aussi intelligente^ aussi

active^ aussi intéressée du bien de son maître et aussi soumise que cette fille-là. Depuis six mois, c'est qua-< siment elle qui fait tout marcher ici. Elle s'est ima« giué d'apprendre à lire, elle écrit aussi lisiblement qu'un employé du cadastre et elle compte aussi juste qu'un percepteur. On ne peut pas la rencontrer une minute à rien faire^ et elle ne peut pas voir un accroc dans un vêtement sans qu'il lui pousse une aiguille au doigt ; elle est propre comme un chaudron neuf, et avec ça donc, plaisante de caractère^ toujours de bonne humeur^ une chanson ne lui coûte pas plus cher qu'un coup de soleil au bon Dieu. Une vraie femme, une bonne pâte de nature enfin* Aussi toutes les bêtes l'adorent. Est*ce pas Tambeau^ mon garçon? interrompit Derizelles en flattant le chien favori de son fils qui se détirait voluptueusement les membres devant le feu. Est-ce pas que la Lizon est une bonne fille ? Ah? quand elle n'y sera plus, tu t'en apercevras plus d'un fois au bouillon borgne de ta soupe. Et comme au nom de la servante, Tambeau avait joyeusement remué la queue, le père d'Isidore ajouta^ en tirant doucement les longues oreilles du chien : C'est qu'il comprend, cet animal; il comprend pourtant qu'il fera une perte aussi. Et posant en un seul mot le total des qualités et des vertus de la lizon, Derizelles murmura, comme s'il sa fût parlé à lui-même :

— Ah I si cette fille-là avait une dot, ce serait un trésor pour un homme ; mais aujourd'hui les hommes qui ont des éW8 veuleîit une femme cjui \mv en ap"

LB SABOT ROtIGB. 99

porte encore, et ceux qui n'en ont point sont encore plus exigeants; comme si Tordre et robéissance n'étaient pas la meilleure richesse d'une ménagère. . .Aussi, continua-t-il avec un accent de commisération, cette pauvre lizon n'a-t-elle guère de chance de se trouver pourvue^ car ce n'est pas le certificat que tu pourrais lui donner qui lui fera trouver un mari dans ce pays* ci^ et si cette fille tourne à mal quelque jour, dame^ entre nous mon garçon , ce sera un peu par ta faute.

Si peu familier qu'il fût avec Texercice de la réflexion^ Isidore devait être frappé par ces dernières et signifiicatives paroles. Dans ces circonstances, elles devenaient^ en efifét, une provocation directe à sortir du mutisme duns lequel le jeune homme s'était obstinément renfermé depuis le jour où la Lizon^ lui faisant des conditions^ l'avait mis en demeure d'obtenir de son père un consentement à leur mariage immédiat. Malgré la sauvage passion qu'il éprouvait pour elle, et bien qu'il crût à la menace qu'elle lui avait faite de le quitter si au bout de trois mois il ne l'avait épousée^ Isidore n'avait pu trouver dans sa volonté assez de force pour entreprendre une lutte avec l'autorité paternelle. Persuadé de l'impuissance des efforts qu'il pourrait tenter, il restait dans cette situation^ comme un homme arrêté par un mur à pic dont l'escalade est impossible. Si Derizelles l'eût sommé de renvoyer Lizon^ sous peine de se retirer lui-même^ Isidore eût certainement laissé partir son père pour conserver la

servante auprès de lui. Mais là expiraient les concessions qu^il était disposé à faire à celle-ci^ et lorsqu'elle lui demandait quand il solliciterait le consentement nécessaire à leur union, il se bornait à lui répondre :

— Jamais mon père ne voudra. Attends que je sois libre de ma volonté, je t'épouseraL

Cette résistance obstinée d'Isidore contrariait singulièrement les projets de Derizelles^ qui ne pouvait pas, en effets mettre un prix à une chose qu'on ne lui demandait pas. Il fut donc obligé de renoncer à ses premiers plans. Une ruse nouvelle fut ourdie d'accord avec la Lizon. Il fut convenu d'abord que le fermier aurait avec son fils un entretien^ dont Funique but était de lui laisser comprendre qu'il se montrerait disposé à consentir à son mariage au cas où il en ferait la demande. Cette demande faite et le consentement obtenu, la Lizon devait agir à son tour.

En écoutant le discours paternel, dont chaque mot avait été pesé à Tavance^ la seule pensée qui s'était dégagée nettement dans l'esprit d'Isidore, c'est que le départ de son père, auquel il croyedt sérieusement^ pouvait le livrer à sa famille^ et^ comme le fils Faucheux, dont la dolente figure avait été habilement évoquée à ses yeux, il se voyait déjà dépossédé de son bien et soumis à la rigide dépendance de ses parents, dont le premier acte de volonté serait de le séparer de la Lizon^ pour laquelle sa passion sauvage était arrivée en ce moment au paroxysme.

Aussi^ lorsqu'il entendit son père aborder le cha-

LE SABOT RODGE. iOi

pitre des qualités et des vertus ménagères de la servante^ Isidore^ se rappelant que quelques jours seulement le séparaient du terme que celle-<îi lui avait fixé, fit un héroïque appel à toutes les puissances de sa volonté et deinanda à son père l'autorisation d'épouser la Lizon. Derizelles^ qui depuis un moment regardait son fils comme le chasseur regarde la pièce de gibier qu'il vient de tirer^ leva les bras au ciel et feignit un profond étonnement.

-^ Comment^ mon garçon^ fit-il après un court silence, tu serais. véritablement dans ces idées-là! Mais cette LizoQ est plus pauvre que la besace d'un gueux.

Comme il s'y attendait bien^ Isidore combattit une à une toutes ses objections avec les arguments que lui-même avait employés précédemment. Cependant, comme il craignait que son fils, en le trouvant trop promptement facile^ ne recherchât la cause de cette facilité, il dut pour la forme feindre une sorte de résistance.

— Écoute^ mon garçon, lui dit-il^ je ne veux retirer à la lizon aucune des qualités que je lui ai reconnues avant de savoir que tu songeais à elle : ton caractère^ tes goûts^ ton insouciance de tes intérêts nécessitent absolument dans la maison la présence d'une femme intelligente, active et zélée. Un mariage aura ceci de bon pour toi, que ta famille n'aura plus aucun prétexte pour te tourmenter : puisque si tu es inhabUe à administrer ton bien, tu amas une femme pour te remplacer. Tu pourras vivre à ta guise, disposer de

ton bien^ personne n'aiira rien à y voir. Voilà les avantages que tu pourras tirer de ta nouvelle position^ sans compter que tu auras la satisfaction intérieure d'avoir fait œuvre dlioimête homme et donné des gages à la morale en épousant une fille dont la réputation est compromise par ta faute. Mais il ne faut cependant pas exagérer la probité. En réalité tu n'es tenu à rieii envers la Lizon. On ne se marie pas pour un jour. Ne regretteras-tu pas plus tard d'avoir uni ta destinée à une fille qui sera peut-être mal considérée dans le pays à cause de... Enfin, le monde est méchant, et on n'oubliera pas ce que la Lizon aura été avant d'être ta femme. Es-tu bien sûr que ton aiffection pour elle te fera résister à toutes ces tracasseries? Es-tu bien sûr, fit Derizelles avec insistance, que son afiection pour toi est dégagée de tout calcul intéressé ? Je ne dis pas que cela soit, mais cela peut être, et tout le monde le dira ou le pensera, ajouta le fermier, qui n'éveillait pas sans dessein cette idée de défiance dans l'esprit de son fils, et qui observa avec plaisir que celui-ci semblait s'y arrêter.

— Dans la circonstance, reprit-il, il est de mon de* voir de te mettre en garde contre les entraînements de la passion. Ainsi donc, mon cher garçon, réfléchis, médite, la chose en vaut la peine. Je pourrais, en usant de mon droit, refuser mon consentement à ce mariage. La Lizon n'est pas la bru que j'avais rêvée. Mais si tu crois cependant qu'elle te rendra heureux, ' je ne me consolerais pas d'avoir été un obstacle à ton

iranheor. L'idée de tim contentement fera ta «onsobttioû de mon exil.

«^ Comment I fit Isidore^ vons nous qnitterieEt ^ Ah! plus que jamais! exclama Derizelles; car tn comprends bien que je ne pourrais pas^ sans ni6 ecnûpromettre^ rester dans une maison dont la midtresse aurait été ma servante... Non, non. Elle prendrait trop sa revanche.

Sur les dernières paroles de ce discours, prononcé avec une onction paternelle^ Derizelles serra cordiale» ment la main de son fils et le quitta en l'engageant à réâédiir.

Gomme il en avait tous les soirs l'habitude avant de remonter chez lui, le fermier alla faire fhx tour dans son écurie et dans son étable, où iltrouva la Lizon occupée à doBuer à boire aux bestiaux et fort inquiète de con« naître le résultat de son -entretien avec son ,fils. Après lui en avoir raconté tous les incidents, Derizelles lui donna ses dernières instructions sur le rôle qu'elle devait jouer auprès d'Isidore pour obtenir de lui la concession qui était le but de toute cette diplomatie. — Si tu sais ^y prendre, lui dit-il, tout peut être convenu ce soir, signé demidn, et dans un mois on t'appellera madame.

La Lizon se dirigea aussitôt vers la pièce basse où Derizelles avait laissé son fils.

Elle trouva le jeune homme à demi accroupi sous le manteau de la cheminée et se livrant à un monologue intérieur dans lequel il repassait toutes les observations

iH LR SABOT ROOGE.

qai venaient de lui être adressées par son père relativement à son projet matrimonial. Par leur nature même, ces observations ne pouvaient qu'encourager Isidore à persévérer dans ses idées. Son mariage avec la servante aurait pour conséquence inévitable de le brouiller avec sa famille^ mais il le mettait en même temps à Tabri des persécutions dont il croyait son célibat menacé. Son père le quitterait^ mais cette sépation ne lui causait plus qu'un souci médiocre^ puisque son père avait déclaré lui-même que la lizon était en état de diriger sa maison et d'administrer son bien. Nature taillée dans un bloc de pur égoîsme, Isidore était prêt d'ailleurs à tout sacrifier à la satisfaction des instincts qui le dominaient. Avant tout^ et à quelque prix que ce fut, il voulait assurer la sécurité de sa vie, l'indépendance de ses actions. Parmi toutes les hypocrites raisons que son père, feignant de désapprouver ses projets de mariage, avait mises en avant pour paraître l'en éloigner^ ime seule arrêtait l'esprit d'Isidore et pinçait douloureusement la fibre de sa vanité : c'était la supposition que la Lizon l'épousait imiquement par intérêt. Il était depuis cinq minutes plongé dans le bain glacé de la défiance^ lorsque le chien Tambeau^ qui était couché à ses pieds, flaira rapproche de la servante et poussa un jappement joyeux qui fit relever la tête à Isidore. Il aperçut la Lizon debout devant lui ; son attitude était grave.

— J'ai à vous parler, dit-elle.

— Moi 'aussi, j'ai à te parler, répUqua Isidore a^ec

vivacité en attirant la jeune fille sur la chaise posée en face de la sienne au coin de Tàtre. dont il ranima la flamme à demi éteinte.

— Et d'abord, fit-il avec un emportement presque farouche, m'aimes-tu, seulement, toi? Es-tu bien sûre de m'aimer ? Pourquoi m'aimerais-tu ? Je ne suis pas beau, je n'ai pas d'esprit, je suis lourd, brutal, je ne sais ni chanter, ni danser. Je n'aime pas à rire, ni à causer. Je sais ce que toutes les filles du pays disent de moi, et ce qu'elles disent tu dois le penser.

Pris subitement d'un doute sur la sincérité de l'attachement de sa maîtresse, Isidore, qui, dans le dialogue, ignorait l'art des nuances et des transitions, posait les questions comme on donne un coup de poing. Devant cet interrogatoire furibond, la Lizon demeura d'abord interdite. Sonsilence exaspéraIsidore,quis'attendait sans doute à quelque véhémente protestation de tendresse. Toutl'oragede passion amassé par la résistance que lui opposait la Lizon depuis deux mois éclata soudainement. Il se mit à marcher à grands pas dans la chambre, heurtant les meubles du pied, frappant du poing sur les murailles, mêlant l'injure aux reproches, les supplications aux menaces.

— Voyons 1 s'écria-t-il en faisant un retour oSensif vers la servante, presque terrifiée par cette irruption de colère, voyons I parleras-tu, race du diable I

— Il est enragé, murmura la Lizon eflfrayée.

— Enragé ! oui I parce que tu m'as mordu, tu m'as mordu là ! tiens, là ! ajouta-t-il en écartant sa veste et

en frappant de la main à Tendroit du cœur sur sa robuste poitrine.

— Voyons , fit la Lizon sérieusement alarmée , qii'avez-Y0U8 ? Qu'est-ce que vous voulez ?

— Donne-moi à boire ! j'étrangle, fit Isidore se lais^ sant tomber sur une chaise, comme épuisé de ses propres violences . Et comme le chien Tambeau , instinctivement inquiété par ces accès du fureur^ s'était approché et lui léchait une de ses mains qu'il laissait pendre^ Isidore Tenvoya brutalement rouler d'un coup de pied.

La Lizon^ qui s'était levée pour aller chercher de Teau, en remplit un verre qu'elle présenta à Isidore.

— Voyons I lui demanda celui-ci après avoir bu d'un seul trait ; ça f amuse donc de me voir dans cet état-là?

La Lizon, chez qui depuis un moment l'émotion avait succédé à Tefiroi, répondit en montrant les grosses larmes qui ruisselaient le long de ses joues.

— Tu pleures et tu ne m'aimes pas! Comment arranger cela 7 dit brièvement Isidore^ revenant à ses doutes.

— Qui vous dit que je ne vous aime pas ? J'en supporte pourtant de bien dures à cause devons^ répondit 4a servante. Quand je suis venue ici^ j'étais honnête fille. Maintenant toutes les murailles du pays injurient mon nom^ et le pavé du chemin se soulève de mépris sous mes pieds. Aussi j'en ai assez de cette vie-là. Demain je demanderai mon compte à votre père et je m'en irai d'ici.

•^ Tu t'en iras» fit Isidore deyenu Uème.

— C'est nécessaire, répliqua la Lizon arec un accent plein de résolution.

-^ Mais moi, je ne veux pas tu t'en ailles I reprit Isidore en serrant avec violence le bras de sa maltresse. Ëcoute! tu ne sais pas ce qui se passe?

•— Je sais ce que vous allez dire; ce soir, en venant par hasard dans la cuisine, j'ai entendu votre conversation avec votre père.

— Tu as entendu jusqu'au bout ?

«** Jusqu'au dernier mot.

— Alors tu sais que mon père consent à ce que je t'épouse î

— Je sais aussi que le jour où je deviendrai sa bru, il est résolu à quitter sa maison et le pays. Vous appelez ça un consentement, vous? fit la Lizon en haussant les épaules. Écoutez, reprit-elle, nous marier ensemble dans ces conditions-là, ce serait allumer nous-mêmes le feu de notre enfer. Pour que je vous rende heureux dans votre ménage, il faudrait que je sois heureuse moi-même, et je sens que je ne pourrais pas l'être en me sachant décriée par tout le monde.

— Quand tu seras ma femme, le premier qui dira un mot !... fit Isidore avec menace.

•"« Ëh bien, voilà justementpourquoi je ne veux pas vous épouser, répliqua la lizon. Tout ce que votre père vous disait tout à l'heure m'a fait réfléchir. On me méprise maintenant, on me haïrait si j'entrais dans votre familie pour y apporter la discorde entre elle et

VOUS. Quand on saura que j'ai refusé d'être votre femme, et qu'on me verra quitter le pays, alors on ne pourra plus dire ce que disait votre père, ce que vous croyez vousrmême en ce moment^ ce que vous croiriez toujours, parce qu'on ne se lasserait pas de vous le répéter; on ne pourra point dire que je vous ai aimé à cause de votre fortune.

DanstoutcequeluidisaitlaLizon, Isidore necOïûprenait qu'une chose : c'estqueledésintéressementqu'elle manifestait donnait un démenti aux instincts de cupidité que lui attribuait Derizelles^ et auxquels il avait cru lui-même.

— Ah I s'écria-t-il en l'étreignant dans ses bras^ si mon père pouvait f entendre^ comme il reviendrait sur les mauvaises pensées qu'il a eues !

— Si votre père m'entendait, répondit la servante en se dégageant^ il ne me croirait pas sincère. Les paroles ne prouvent rien, ce sont les actes qui prouvent. Et rentrant sur le terrain où elle devait poser la question. — Cependant si vous le vouHez, dit-elle ^ peut-être y aurait il un moyen de persuader à votre père que je ne suis pas ce qu'U suppose et que mon affection pour vous est étrangère à votre bien.

— Quel moyen ? fit Isidore.

— Vous savez quelle est la situation de votre père, reprit la Lizon; il ne possède rien, et il parle d'aller à l'étranger pour y gagner sa vie ; à son âge, c'est dur de quitter son pays et sa famille.

— Mais je ne le renvoie pas I C'est lui qui veut s'en

aller... D'ailleurs^ mon père est encore jeune; il est industrieux, et peut-être aura-t-il le temps de faire fortune là-bas!

— Faire fortune ! fit la Lizon avec un accent de doute. Tenez ! je suis précisément d'une province d'où beaucoup de gens sont partis pour aller aux îles. Ceux qui partaient riches en revenaient pauvres ; ceux qui partaient pauvres n'en revenaient pas. Vous ne savez donc pas ce que c'est que ces pays-là ? des pays où il y a une peste qui vousfait mourir tout jaune, etdes serpents qui vous font mourir tout bleu, sans compter tous les autres animaux sauvages !

— Ah 1 fit Isidore avec une subite convoitise, comme on y doit faire de belles chasses !

— Et voilà tout ce qui vous vient à l'esprit quand vous savez que votre père peut se trouver exposé à tant de dangers I dit la Lizon presque indignée par cet égoïsme, — Mais, ajouta-t-elle en lui secouant le bras avec force, vous ne l'aimez donc pas, votre père, hein?

— Mais si; je l'aime bien, puisque c'est mon père, répondit Isidore du même ton avec lequel il aurait dit à son chien : Apporte !

— Eh bien alors, pour vous, pour vos parents, pour tout le monde, pour moi-même, surtout, que votre père soupçonne de mauvaises intentions à son égard, et qui n'en ai que de bonnes, il faut l'empêcher de partir. S'il veut nous quitter, c'est qu'il lui répugne de rester dans une maison où il ne se sentirait plus le

maître et où il pourrait croire qu'on le garde heau^ coup plus par contrainte que par bonne volonté, Je comprends bien toutes ces inquiétudes, elles sont natU" relies ; mais elles disparmtraient sans doute si votre père était sûr d'avoir, après votre mariage, une exis* tence indépendante, s'il possédait enfin un bien qui fût à lui. *— Ces paroles dites, la Lizon attendit un moment, espérant peut-être qu'Isidore lui épargnerait la difficulté de la proposition en allant au devant de luimême, mais celui-ci parut manquer d'initiative. Jusque-là, tout en se sachant riche; il n'avait qu'imparfaitement compris queUe était, en matière d'intérêt, sa véritable situation vis-à-vis de son père; mais, en la lui expUquant, Derizelles avait développé chez son fils l'instinct de la possession, qui avait engendré celui de la cupidité.

— Écoute, Lizon, dit Isidore après avoir réfléchi î Mon père m'avait demandé de lui prêter mille écus pour s'embarquer. Eh bien, s'il veut rester avec nous, au lieu de lui prêter ces mille écus, je les lui donnerai; il me les rendra quand il voudra, ajouta-t-il naïvement.

— Vous ne m'avez pas compris, Isidore, répondit la Lizon. Il ne s'agit pas d'une humiliante aumône, qui blesserait votre père, mais d'un acte de justice qui réparerait l'oubli de votre mère. Il faut abandonner à votre père une moitié de votre bien.

Cette proposition, nettement articulée, fit faire au j eune homme un haut-le-corps très-prononcé.

LE SABOT aOUGE. ili

— Ncj sereaî-vQus pas encore assez riche de la part qui vous restera? dit la Wzon,

— Mais, non, répliqua Isidore. Mais, nonj je serais au contraire plus pauvre de celle que j'aurais donn^,

— La servante, qui ne s'attendait pas ii cette résistance, commen^it à s'en alarmer sérieusement.

-^ Ab! dit^ly^us n'êtes pas un bon fils, vous ne seriez ni un bon mari ni un bon père; car si vous avez une grosse fortune, vous avez un bien petit cœur ! Vous n'aimez que vous !

-*• Et toi ! ajouta le jeune homme, sans protester autrement contre cette accusation d'égoîsme,

■—Vous dites que vous teneas à moi? Vous ne le prouve? guère^ puisque vous me refuse?: la première chose que je vous demande.

— Mais ce que tu me demandes, c'est la moitié de mon bien, de notre bien, du bien des enfants que nous pourrons avoir. Quand on entre en ménage, on n'est que deux, d'abord, mais on doit s'attendre à se trouver davantage, et il faut être prudent, fit Isidore, qui, après avoir supposé un moment que la servante voulait l'épouser par intérêt, trouvait maintenant qu'elle exagérait trop son désintéressement.

Derizelles n'avait pas été sans prévoir les objections que son fils pourrait faire ; aussi, d£ms la prévision de celles-ci, avait-il armé la Lizon d'un argument pour les combattre.

— Eh bien, dit la servante en répondant à l'allusion

il2 LB SABOT ROUGE.

faite aux conséquences naturelles du mariage^ est-ce qu'àlamortde votre père, lebiendontvousTaurez laissé jouir pendant sa vie ne vous reviendra pas ? à qui voulez-vous qu^il le laisse.

— A sa femme, répliqua Isidore. Écoute donc, mon père est encore assez jeune pour trouver à se marier, surtout s'il a du bien.

Cette fois la Lizon n'eut rien à répondre, car Derizellcs n^ayant pas prévu que son fils pourrait faire cette supposition, n'avait fourni à sa servante aucun raisonnement pour la détruire.

Elle demeura donc fort embarrassée devant Isidore, dont l'esprit avait acquis soudainement une singulière lucidité et qui déduisait avec beaucoup de s£mg-froid et de justesse toutes les conséquences que pourrait avoir l'acte qu'on lui proposait.

Page 1