‹ Le sabot rouge (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · LE CŒUR ET LA BOURSE · texte numérisé non relu

LE CŒUR ET LA BOURSE

Tous les raisonnements que lui avait dictés Derizelles pour vaincre son fils ayant Tun après l'autre échoué contre Finstinctive défiance témoignée par celui-ci, la Lizon fut un instant sur le point d^apprendre à Isidore que l'abandon d'une moitié de son bien était une condition exigée par son përe pour donner son consentement à leur mariage. Mais elle comprit que cette révélation lui attirerait infailliblement Tinimitié du fermier, qui, voyant ses espérances déçues, se montrerait alors aussi rigoureux qu'il s'était montré tolérant, et userait de tous les moyens que lui fournirait l'autorité paternelle pour amener une rupture définitive entre elle et Isidore.

Espérant d'ailleurs que Derizelles, instruit de la résis-

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tauce de son fils^ saurait bien imaginer quelque nouveau moyen d'action pour l'obliger à céder^ la Lizon préféra resterdiscrète etfidèle à des intérêtsau triomphe desquelles ceux de sa passion même se trouvaient liés. Cette discussion nocturne s'était prolongée jusqu'à une heure si avapcée que les deux jeunes gens se trouvèrent surpris par le jour avant que la persistance de l'un eût pu vaincre la résistance de l'autre. Ce fut Isidore qui, le premier, mit fin au débat ; en voyantraube blanchir aux carreaux de la salle, il commença à faire ses préparatifs de départ pour la chasse. Gomme il mettait ses guêtres. Tune des boucles mal attachées lui étant restée dans la main, il pria la Lizon de la lui recoudre.

-^ Attendez, lui dit-elle, il faut que j'aille chercher mon dé.

Comme elle montait à sa chambre, elle rencontra Derizelles qui rôdait déjà dans les escaliers, et à qui elle raconta brièvement l'insuccès de sa démarche.

— Tu n'as pas su t*y prendre, dit le fermier d'un ton bourru.

— J'ai fait tout ce que vous m*aviez dit de faire, j'ai dit tout ce que vous m'aviez dit de dire ; est-ce ma faute s^il refuse î répondit-elle humblement.

Derizelles parut réfléchir un moment.

— Attends qu'il soit parti, dit 41 à la Lizon. Quand nous serons seuls et tranquilles, nous aviserons.

— Et sHl refuse toujours ? demanda-t-elle, sans oser pousser plus avant son inquiète interrogation.

Son visage exprimait alors une telle défaillance

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morale ) que Derizelles jugea prudent de rencourager par une parole sur laquelle il serait toujours temps de revenir à Toccasion.

-^ Tu seras ma bru quand même) lui dit»il paternellement , sans vouloir toutefois s'expliquer da-* vantage.

La servante, un peu rassurée, redescendit auprès d'Isidore, qui, pour combattre les ejQfets malsains d'une épaisse matinée de brouillard, se ouatait intérieurement la poitrine avec un croûton de pain trempé dans un verre d'eau-de-vie.

— Dépèchotts-nous, dit-il avec impatience, en posant sa jambe guêtrée sur une chaise.

La Li2on se mit à genoui pour être plus à l'aise et commença à recoudre la boucle détachée.

Ce n'était pas sans effort qu'elle pouvait faire entrer l'aiguille dans l'épaisseur du cuir mouillé ; aussi les points se succédaient-ils avec lenteur sous sa main un peu tremblante, Isidore, qui ne se rendait pas compte de la difficulté du travail, continuait à battre une ttiesure précipitée d'impatience avec le pied qu'il avait posé sur le sol.

Soit que l'incommodité de la position, qui l'obligeait à avoir la tête baissée , lui eût porté le sang au cerveau, soit que les fatigues d'une nuit d'insomnie eussent épuisé ses forces, la Lizon, lâchant tout à coup son aiguille, s'affaissa aux pieds d'Isidore, qui ne s'aperçut de cette prostration subite qu'au moment où le mouvement des mains de la servante avait cessé.

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Peu familier avec le spectacle d'un évanouissement^ le jeune homme resta un moment indécis sur ce qu'il devait faire ; il eut cependant Fidée de tremper un linge dans le sceau de cuivre où pleurait goutte à goutte le robinet d'une fontaine. Penché vers la Lizon^ toujours immobile^ il lui en mouilla les tempes et le visage. La subite fraîcheur de cette lotion fit ouvrir les yeux à la jeune fille, qui essaya de se relever; mais elle ne put y parvenir sans le secours d'Isidore. L'ayantprise entresesbras^ il la porta sur unechaise, au coin de la cheminée^ et d'une voix qui témoignait plus d'étonnement que d'inquiétude, il lui demanda ce qui lui avait pris,

— Je ne sais pas^ répondit-elle ; il m'a passé comme un brouillard rouge devant les yeux, et puis j'ai entendu tout à coup des bourdonnements dans mes oreilles, comme si jelesavaismisesàla/i^wtère (i) d'une ruche. Et voyant qu'Isidore paraissait ne pas tenir en place en entendant les coups de fusil qui commençaient à retentir dans la plaine voisine, elle ajouta :

— Ce ne sera rien maintenant, vous pouvez vous en aller.

— Si tu avais besoin de moi pourtant, faudrait me le dire, j'attendrais que tu sois tout à fait remise, répondit-il en continuant son équipement, que l'incident avait interrompu. Et, fouillant dans toutes ses poches

(1) Sorte d'ouverture pratiquée au bas de la ruche pour laisser .entrer et sortir les abeilles.

Tune après Tautre pour y constater la présence des objets dont il faisait usage en chasse^ il murmura en s'adressant à lui-même : — Voyons, je n^oublie rien?| — J'ai ma pipe ? — Oui, la voilà ! — J'ai mon briquet? Oui, je Iç sens. Et s'approchant de la servante, qui le suivait des yeux, il lui tendit la main en lui disant :

— Eh bien, Lizon, au revoir... A tantôt !

— A revoir encore aujourd'hui, répondit celle-ci; mais je vous ai parlé sérieusement cette nuit, et si vous n'y prenez garde, ce ne^era plus à revoir, ce sera adieu que je vous dirai. Et , voyant qu'Isidore semiilait par son attitude mettre ses paroles en doute, elle ajouta :

— Vous ne me croyez pas ; eh bien, vous verrez I

— Mais, fit Isidore, tu tiens donc absolument à nous ruiner pour notre entrée en ménage?

— Je tiens à ce que votre père me donne le bras pour aller à Féglise, dit la Lizon.

Isidore ne voulut pas sortir sans faire une apparente concession à cet instinct de délicatesse, trop subtil pour qu'il pût l'apprécier.

— Écoute, fit-il, je réfléchirai, je consulterai, et si ce que tu exiges, peut se faire en prenant des garanties pour l'avenir, eh bien, nous verrons l

— Tâchez de voir vite, alors, dit la Lizon en se levant pour accompagner le jeune homme jusqu'à la porte. Mais à peine était-elle debout qu'elle sentit les jambes lui manquer ; elle n'eut que le temps de se rasseoir pour ne pas tomber. Isidore, qui avait déjà son fusil

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' sur Pépaule, le posa sur un meuble pour revenir à elle.

— Décidétneiit, ça ne va pas ce matin, lui dit-il en lui témoignant cette fois plus de sollicitude qu^il n^en avait montré d'abord.

— Franchement, non, ça ne va pas trop, répondit la Lizôn. Mais ça passera avec un peu de repos. Je ne suis pas habituée à ine priver de sommeil.

— Veui-tu que je passe à Pontisy et que j^envoie le médecin?

— Une domestique n'a pas le droit d'être malade, dit la Lizon. Et, faisant un effort de volonté, elle parvint à se mettre debout, et fit même quelques pas dans la salle.

Isidore, rassuré de nouveau — et il ne souhaitait pas mieux que d'avoir une apparence de motif pour l'être — siflBia le chien Tambeau, qui grattait dans les cendres, et sortit en adressant à la servante un geste d'adieu amical.

Elle était seule à peu près depuis cinq minutes, lorsqu'elle vit pai?Siîti*e Derizelles. En apprenant qu'elle avait échoué dans sa tentative auprès de son fils, le fertniet s'était rendu aussitôt chez son beau-frère Louciot, qui, dans l'état d'hostilité où ils étaient vis-àvis l'un de l'autre, parut assez surpris de le voir entret (îhez lui, et lui témoigna son étonnement par un accueil d'une cordialité douteuse.

— Eh bien, oui, beau-frère, c'est moi, fit Derizelles en s'asseyant sans y être invité. Faites venir un pichet de votre petit jus de pierre à fusil ; les bonnes idées

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pouséent mieux quand on les arrose. Et comme la Me de Louciot était accourue en reconnaissant la voix de son oncle, Deri^ellesPattira auprès de luietl^embrassa sur le front en lui disant :

— Mélie, tu es ma nièce, pas Vrai î Ëh bien, je trouve çtue ça n*est pas encore assez pour mon amitié.

— Hem, grommela dans ses dents le beau-frère Louciot : Baisers de Judas !

Si Derizelles n'avait pas entendu ou avait feint de ne •pas entendre le défiant aparté du père de Mélie, celleci avait parfaitement saisi le sens des paroles de son oncle, et elle en témoigna une joie qui faisait plus d^honneùr à sa nsuveté qu'à son éducation.

— Mon enfant, dit Derizelles quand elle eut servi le vin blanc, laisse-nous seuls ton père et moi ; nous avons à parler de choses que les filles sages comme toi ne doivent pas entendre.

Mélie disparut en sautant comme une chevrette ivre de brou.

— Çà, beau-frère , fit Derizelles en tendant son verre à Louciot, trinquez avec moi de bonne intelligence ; ce serait faire injure à votre bon vin que de le boire en faisant la grimace.

— Dam ! écoutez donc, beau-frère ; on ne sait jamais si vous êtes un sou ou un jeton.

— Je suis franc comme cette boisson franche, répliqua Derizelles en élevant son verre dans un rayon de soleil qui traversait la chambre comme un flèche lumineuse.

— Qu^avez-vous à me dire ? demanda Louciot en s' accoudant sur la table et en attachant un regard d'inquisiteur sur le visage de son parent.

— J'ai à vous dire que je n'ai pas voulu vous croire autrefois quand vous avez deviné le manège de cette Lizon du diable avec mon garçon, et que je m'en repens 4 l'heure qu'il est.

— Ah ! ah I fit Louciot avec la satisfaction d'un homme qui entend reconnaître trop tardivement les conseils qu'il a donnés et qu'on n'a pas voulu suivre ; vous convenez maintenant que j'avais bien flairé.

Derizelles joignit les mains et prit une physionomie si paternellement désolée^ que tous les doutes de son beau-frère s'évanouirent.

— Voyons, demanda-t-il, que veut-elle, cette coquine-là ?

— Ce qu'elle veut! fit Derizelles, enchérissant sur le mépris manifesté par son beau-frère ; vous vous en étiez bien douté autrefois : elle veut tout et elle aura tout, si les gens d'honneur de la famille ne^ s'entendent pas entre eux pour désensorceler mon pauvre garçon, qui n'était guère qu'imbécile, et qu'elle a rendu fou.

L'oncle Louciot approuva par un hochement de tête significatif l'appréciation qu'il venait d'entendre faire de soù neveu.

L'entretien des deux beaux-frères fut de courte durée et se termina par une réconciliation scellée dans

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la haine qu'ils avaient^ Tun^ en toute franchise^ et l'autre en apparence^ témoignée cotitre la Lizon. Derizelles sortit de chez son beau-frère après avoir obtenu de lui ce qu'il voulait en obtenir. Louciot s'était engagé à provoquer dans toute la parenté d'Isidore une manifestation à laquelle on s'efforcerait d'associer tous les pères de famille du pays, et qui aurait pour but d'obliger la Lizon à le quitter définitivement. Cette démonstration devait avoir lieu le jour même'.

Derizelles sortait de chez son beau-frère lorsqu'il entra dans la salle, où peu d'instants auparavant la Lizon venait d'être quittée par Isidore. Il ne prit presque point garde aux traces de fatigue et à l'abattement, cependant visibles, que la passagère indisposition de la jeune femme avait laissées sur son visage.

—Maintenant, lui dit-il, et avec la brutalité d'un homme pressé d'aller au fait, raconte-moi un peu en détail ce qui s'est passé entre toi et mon garçon. Il refuse ce que tu as demandé. Mais comment ? pourquoi 7 Quelle raison donne-t-il? et d'où vient qu'il raisonne? Tu n'es point sotte, tu dois savoir ce qui se passe dans son esprit. Allons, réponds ! fit-il avec impatience.

La Lizon lui fit alors, sans oublier aucune circonstance, le récit de la lutte qu'elle avait engagée avec Isidore, et rapporta presque textuellement à son père les motifs sur lesquels le jeune homme avait appuyé sa résistance.

Un refus net, dans lequel il n'aurait vu qu'un parti

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pris d'obstination, aurait moins inquiété Derizelles que cette résistance motivée, prévoyante et surtout pleine de défiance. Il demeura tellement frappé du changement subit qui s'était opéré dans le caractère de son fils, qu'il eut un moment l'esprit traversé par le soupçon que la Lizou l'avait peut-être trahi auprès dlsidore, et ce soupçon fut si vif qu'il ne put â*empêcher de Texprimer à la servante.

Gomme uu instant celle-ci avait eu Tidée d^instruîré le jeune homme de l'entente qui existait entre elle et son père, elle rougit légèrement de cette supposition; mais, par un seul mot, elle détruisit tous les doutes que Derizelles avait pu concevoir sur sa discrétion.

— A quoi cela me servirait-il de vous trahir ? lui dit-elle. Je sais bien que je ne puis rien sans vous.

L^accent avec lequel elle lui parlait exprimait une si réelle conviction d*impuissance, que Derizelles comprit qu'elle n'avait pas cessé d'être ce qu'elle s'était montrée toujours dans leurs rapports mystérieux, c'est-à-dire le souple et docile instrument de ses volontés quelles qu'elles fussent. Ce fut seulement alors qu*il s'aperçut du malaise qu'elle semblait éprouver.

— Lizon, ma fille, lui demanda-t-il doucement^ tout ça te chagrine, pas vrai 1

— Quoi ? fit-elle en sortant de sa rêverie.

— Mais cette incertitude de savoir si tu seras ou si tu ne seras pas sa femme.

— 11 en sera toujours ce que vous voudrez, répondit-elle avec résignation*

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Ici Derizeiles hésita un moment; car^ tout assuré qu'il pût être de son obéissance servile, il avait à faire à la servante une proposition qui était de nature à révolter tous ses instincts d'amour-propre. Dans toute chose difficile à exprimer^ c^est l'entrée en matière qui offre ordinairement le plus de difficultés. Comme Derizelleâ méditait un début, la Lizon lui abrégea ellemême ce moment d'embarras en lui rappelant que le matin il lui avait promis de chercher un moyen qui pût forcer Isidore à consentir aux conditions qu'il avait refusées^ même après la menace qu^elle lui avait faite de le quitter»

— Mais^ mon enfant^ fit Derizeiles, s'il t'a refusé, tnalgré cette menace, c'est qu'il ne croit-pas que tu Tcxécuteraô, et tant qu'il te verra ici, il résistera.

*^ Alors, fit la Lizon, qui commençait à comprendre, il faut donc que je parte? Mais où irai-je ?

— Pas assez loin pour qu'il ne puisse pas te re* trouver*

— Et s'il ne me cherche pas? dit la Lizon avec inquiétude. Si on l'empêche de me chercher? ajoutât-elle avec défiance.

Derizeiles comprit qu'il était urgent de la rassurer sur les conséquences de ce départ.

— Ne t'es'tu pas toujours trouvée bien des conseils que je t'ai donnés? lui demanda-t-il. Si mon fils songe à t'épouser, n'est-ce pas moi qui lui en ai indirectement donné l'idée ? Allons, rappelle-toi.

La servante inclina la tête eu signe d'affirmation.

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— Alors, puisque j'ai le désir que tu sois ma bru, puisque j*ai des raisons pour que cela soit, continua-til sans se soucier de déguiser le cynisme de sa pensée, comment peux-tu craindre que je puisse te conseiller une chose qui contrarierait des projets dont je désire autant que toi la réussite ; il ne s'agit point d'ailleurs d'un départ qui pourrait faire croire à Isidore que ton attachement pour lui a pu s'amoindrir; il s'agit d'une fuite à laquelle tu te trouveras obligée, forcée ; en un mol, tu seras chassée.

— Chassée! fît la Lizon.

— Oui , répliqua Derizelles , et pour que tu ne t'eflfrayes pas, je te préviens d'avance.

Il l'instruisit alors de son rapprochement apparent avec la famille d'Isidore. Il l'avertit même de la manifestation hostile dont elle devait être l'objet dans la journée, et ne recula point à lui faire l'aveu que c'était lui q^i l'avait provoquée.

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