‹ Le sabot rouge (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · LE CODE CI\IL · texte numérisé non relu

LE CODE CI\IL

La Lizon était habituée à Tétrangeté des manœuvres employées par Derizelles. En la mettant au service de sa diplomatie domestique, il lui avait presque inoculé le sens de cette cautèle féconde en détours et toujours pourvue de quelque ruse nouvelle. Cette fois, cependant, il eut de la peine à lui faire comprendre l'efficacité du nouveau moyen d'action qu'il se proposait de mettre en usage. Elle le trouvait non-seulement violent, mais dangereux dans ses conséquences ; elle ne pouvait surtout croire qu'il lui serait possible de rentrer dans un pays d'où elle aurait été chassée. Même au prix du succès, ce rôle lui répugnait.

Derizelles dut mettre cr œp.n ; sa plus subtile per-

suasion^ il lui montra d'abord Isidore tout efifaré en ne la retrouvant plus à la maison à son retour; puis furieux contre sa famille, en apprenant la publique avanie qui lui aurait été faite, il le lui fit voir ensuite lancé à sa poursuite, la retrouvant dans la ville prochaine, où elle se serait arrêtée pour Tattendre, et la suppliant de revenir à tout prix dans cette maison d'où elle aurait été chassée comme servante, et où, lui Derizelles, la ferait triomphalement rentrer à son bras en la reconnaissant publiquement pour sa fille. La faconde du fermier, la vivacité du langage avec lequel il avait coloré le tableau de cette réhabilitation, eurent le résultat qu'il en attendait.

La Lizon consentit à subir Tépreuve.

Gomme elle en prenait rengagement, Isidore, pensif et ennuyé, battait la plaine déjà battue avant lui, et où il ne rencontrait que des pies bavardes et des corbeaux voraces, que la présence des fantômes flottants plantés dans les champs nouvellement ensemencés n'empêchait pas de venir piller la future abondance. Peu soucieux d'user sa poudre sur ce gibier de mazetteSy il arriva ainsi, sans avoir brûlé une amorce, dans ce bois de la Fontaine où, une année auparavant, il rencontrait la Lizon, en allant le soir à TafiFut des bécasses. Isidore n'était pas un personnage élégiaque; mais cependant, en se retrouvant dans ce lieu, il y fut assailli à son entrée par des souvenirs qu'il ne trouva qu'à demi importuns.

Isidore s'était assis auprès du lavoir construit au

LB SABOT ROUGE. iS7

bord de Teau. Son chien^ qui avait remarqué le peu d'ardeur qu'il avait montré à la chasse pendant la matinée^ avait^ pour la forme^ fait une ronde dans le bois, et n'y ayant rien trouvé, il était venu se coucher aux pieds de son maître, dressant cependant Toreille et remuant la queue chaque fois qu'un poisson sautait hors de Teau et s*y replongeait en la faisant bouillonner autour de lui.

On était alors aux approches du printemps, et son arrivée se révélait déjà par tous les aspects de renouveau que reprend la nature, à cette époque où elle ressemble à une femme qui dépouille ses derniers vêtements d'hiver en respirant les premières violettes*

De quelque argile que soit pétri Tètre humain , qu'il soit rustre ou poëte, il est des influences d'heure, de temps et de lieu, auxquels Thomme ne pourra se soustraire volontairement, qu'elles lui semblent douces ou qu'elles lui paraissent douloureuses. Peu à peu, et à son insu, Isidore se trouvait enveloppé par ces influences mystérieuses qui donnaient encore plus de Vivacité aux souvenirs de ses premiers rendez-vous avec la Lizon sur les tranquilles rivages de cette tranquille rivière, bordée de saules destinés à protéger, comme dans l'idylle, la fuite des Galathées rustiques. Par quelle fêlure de son enveloppe opaque Témotion entra-t-eUe dans le cœur d'Isidore? Il ne put s'en rendre compte, mais il n'en ressentit pas moins les effets. Cette rêverie fut troublée subitement par un bruit qui agita les roseaux voisins, d'où un canard

sauvage s*éleva lourdement. Avant qu'il eût pu donner à son vol toute sa rapidité, Isidore, qui ne stationnait jamais à la chasse sans avoir son fusil armé près de lui, mit Toiseau enjoué et fit feu. Le canard tomba au milieu de la rivière, où le courant remportait à la dérive. Dans cette circonstance, la présence de Tambeau était inutile, car, en sa qualité de cbien courant, le travail aquatique n^entrait pas dans son éducation. Isidore, tout au résultat heureux de son coup de fusil, se désolgit cependant d'en perdre le bénéfice, lorsqu'il fut aperçu et reconnu par le notaire du pays, qui chassait en bateau. Il se mit aussitôt à ramer dans la direction du gibier démonté, qu'il vint rapporter à Isidore, enle féhcitant sur son adresse, et en se félicitant, lui, de s'être trouvé à propos pour qu'il n'en perdit pas le fruit.

Isidore, par cela même qu'il était vaniteux et grossier, était sensible à toute formule de politesse ; il y voyait presque un témoignage d'humiUté. Il causa avec le notaire qui, nouvellement installé à Pontisy, cherchait à se créer des relations dans les communes qui étaient du ressort de son étude. Au milieu de la conversation, Isidore eut l'idée de profiter de cette rencontre pour consulter le notaire à propos des avantages que la Lizon exigeait qu'il fit à son père. Bien que le jeune homme ne se fût expliqué qu'à demi, le notaire comprit de quoi il était question, et, en vulgarisant pour les mettre à sa portée les termes de la loi, il lui fit le résumé des articles du code qui régissent

les donations. Au nombre de ces articles^ dont Isidore se faisait répéter le texte pour mieux s'en pénétrer, il en était un qui le frappa particulièrement : c'était celui qui^ traitant de la révocatioriy lui apprenait que la donation qu'il ferait à son père pourrait être révoquée par la naissance d'un enfant légitime.

n salua le notaire après l'avoir remercié, jeta son fusil sur l'épaule, et se mît rapidement en marche dans la direction de Saint-Clair.

Au moment où Isidore traversait le village pour rentrer chez lui, il remarqua une sorte d'agitation parmi les habitants. Rassemblés en groupes bruyants sur le seuil des maisons, ils semblaient à grand renfort d'éclats de voix et de gestes démonstratifs commenter entre eux quelque fait important qid devait intéresser Isidore, car lorsqu'il passait devant un de ces conciliabules ambulants, les propos, élevés au diapason le plus aigu de la médisance, s'éteignaient tout à coup dans une discrète sourdine.

Ces rassemblements tumultueux étaient causés par le départ de la Lizon, qui, une heure auparavant, avait dû quitter Saint-Clair à la suite de la démonstration faite par la famille d'Isidore.

Les choses s'étaient passées comme Derizelles les lui avait prédites. Au momentoù elle se livrait à quelques soins domestiques, les parents d'Isidore, guidés par l'oncle Louciot et suivis par tous les gens convoqués à l'avance pour être témoins de la scène, étaient entrés dans la cour de la ferme et avaient entouré la servante

dans un cercle où son regard ne rencontrait que des figures ennemies.

Ce fut ronde Louciot qui porta la parole, Désireuic de produire une sensation devant une assemblée nom* breuse^ il débuta par quelques-unes de ces lourdes phrases coulées dans les plus grossiers moules du lieu commun. Si, dans son discours, il ne remontait pas à la Genèse, comme Y Intimé, avant d'arriver au fait, il s'étendit en préliminaires tellement ambitieux que let assistants, croyant reconnaître dans cette grotesque éloquence les pompeuses formules du langage dont les marchands d'orviétan font précéder la débit deleuri drogues, se demandaient intérieurement si Torateur, au lieu de requérir contre la Lizon, n'allait pas finir par proposer à celle-ci de lui vendre un Qnguent pour lui faire tomber les engelures,

Louciot, s'aperoevant qu'il n'était pas compris, abandonna aussitôt le ton solennel pour aborder Tin* vective.

Cette fois il trouva de Técho ohes ses auditeurs. Chacune des injures accumulées dans son réquisitoire était bissée en chœur. Bien qu'elle fftt prévenue d^ o« qui lui allait arriver, la Lisson a'efitaya cependant, oar aux injures succédèrent les menaces, et la conclusion du discours de Louciot semblait faire appel mx vi(H lences.

Cette manifestation, qui devait avoir un certain eH" ractère de digaité, et qui aurait pu être d'un exemple profitable si elle eût été vérit«Aleroeo1i faite dous Viv^

LE SABOT RODGE. 13i

térèt des mœurs^ pe fut en réalité qu'âne brutale re« vanobe d'intérêts déçus et de vanités froissées. La mo« raie ét^t le dernier souci de Toncle dlsidore et U moindre préoccupation de ceux qui l'assistaient. L'unique but de Louciot était de faire disparaître du pays une femme qu^il croyait être un obstacle à rétablissement de sa fille^ et les autres lui prêtaient le concours dé leur présence moins pour le faire triompher que pour satisfaire leurs instincts de malveillance.

Comme elle était convenue de le faire, la Lizon dé^ Clara qu'elle consentait à se retirer^ et demanda seulement le temps nécessaire pour réunir les objets qui lui appartenaient. On ne lui laissa emporter que quelques vieux vêtements et une partie de linge. Il fallut Tinter* vention de Derizelles, qui apparut tout à coup^ pour qu'on lui permit de garder un peu de l'argent qu'elle avait économisé sur ses gages.

-^ Si vous voulez qu'elle s'en aille, il faut au moins lui laisser les moyens de partir, fit-il observer. Et, profitant d'un moment où l'attention des assistants était attirée ailleurs, il dit à la Lizon, occupée à nouer le paquet qui contenait ses bardes :

-^Va-t'en tout (iroit à Fontainebleau, et descends à l'auberge de TAne-Vert.

— " Ai-je bien fait tout ce que vous avez voulu? lui demanda-t-elle tout bas.

— Oui, répondit-il en lui adressant un regard significatif; mais tu s^is qu il reste encore quelque chose à faire,

Lorsque Isidore rentra chez lui, il y avait déjà près de deux heures que la Lizon était partie. Un groupe moqueur l'avait accompagnée jusqu'au commencement de la route qui va de Saint-Clair à Fontainebleau en traversant la forêt,

Isidore ne savait rien encore de ce qui s'était passé chez lui pendant son absence. Mis en appétit par sa promcDade matinale, son premier mot, lorsqu'à rentra, fut de demander à son père pourquoi le déjeuner n'était pas servi ; et, s'étant rappelé tout à coup qu'il avait quitté la Lizon un peu indisposée , il demanda si elle était malade.

— Mais... fit Derizelles en hésitant un peu, on ne t'a donc pas appris... tu ne sais donc pas...

— Quoi ?

— Enfin, mon garçon, pour aujourd'hui, pour demain, jusqu'à ce que nous ayons trouvé une servante pour remplacer la Lizon, faudra nous servir nousmêmes.

Ces paroles semblaient jusqu'à un certain point justifier les craintes qu'Isidore avait sur l'état de la Lizon. 11 se leva aussitôt et prit sa casquette.

— Où vas-tu, lui demanda son père, qui suivait des yeux tous ses mouvements.

— Je vais à Pontisy chercher le médecin, répondit Isidore, qui était déjà à la porte.

— Nous n'avons pas de malade ici, répondit Derizelles. La Lizon est partie; voilà pourquoi le déjeuner est en retard. Sans compter que le diner le sera peut-

être aussi ; car moi j'ai perdu lliabitude de m'occuper de cuisine.

— La Lizon est partie? fit Isidore; de sa volonté? ajouta-t'il précipitamment.

— - Faut pas mentir, répondit trancpiillement son père, on Ta un peu forcée^ je dirai même beaucoup.

— Pas vous, au moins, fit Isidore sur un ton tellement voisin de la menace^ que Derizelles crut devoir protester par quelques dignes paroles. *

— Mon garçon^ dit-il^ ce n'est pas ainsi que tu devrais me parler^ quand même j'aurais fait ce qui a été fait par d'autres que moi. Tu oublies que nous sommes sous le toit où a vécu ta chère et regrettée mère défunte, à qui tu aurais certainement causé bien des chagrins si elle était encore dans ce monde. Mais ce n'est pas moi qui ai renvoyé la Lizon, c'est l'opinion publique qui s'est manifestée par la voix de la parenté. La Lizon a compris que sa présence dans notre maison y était un sujet de scandale, une cause de discorde : elle a cédé, et^ en cédant^ elle a fait une action sage. Maintenant qu'elle est partie^ je l'estime presque. Cette soumission aux vœux de toute une famille, dont sa présence dans le pays dérangeait tous les projets^ prouve que son affection pour toi n'était pas intéressée, comme je le croyais et comme j'étais autorisé à le croire. Une femme qui n'aurait eu que des sentiments de cupidité n'aurait pas si facilement renoncé à

t'épouser ; car, dans les idées où je t'ai vu hier soir à

iZà LE SABOT ROUGE.

propos d-elle, il est probable que tu l'aurais prise pour femme si elle n'était point partie.

«- Je répouaerai encore quand je Tanrai trouvée, et je vais la chercher, interrompit Isidore.

«- Tu ne peux te marier que si je te donne mon consentement^ Qt Derixelles.

— Hier, vous me laissiez libre de faire ma volontéi

-« Hiey n'est pas aujourd'hui,

~ Mais hier vous aviex des doutes sur la Li^on, et tout à l'heure vous vene« de reconnaître que vous ravie? mal jugée. Oui, mal jugée, Ahl si vous saviez!

M pendant un moment il fut sur le point de faire connaître à son père les conditions que la Uzou lui avait elle-môme imposées pour consentir à l'épouser ; mais il s'arrêta, retenu par une instinctive pru* dcnce,

-^ Voyons, mon porc, oh est-cllc allée î demanda^ t-il; vous devez le savoir,

Derizelles avait bâte de voir son fils parti à la poursuite de la ÏMon; mais il devait cependant dissimuler ce désir«

Feignant alors d'être ému par Tagitation du jeune hommci U lui serra 1». main avec compassion,

•^ Ah î mon pauvre gardon, lui dît-il, ton chagrin me fait grand'pitié, et si j'avais quelque chose à don* ncr, je le donnerais de bon cceur pour te voir oublier cette fille-là. -«- C'est donc vraiment pour de bon que ça te tient là? ajouta-tril en frappant sur la poitrine d'Isidore,

LE BABOT tlOGGfi. 136

-^ Ecoute^ lui dit-il^ G*est peut^tre le chemia d'une sottise que jç vais f indiquer ; mais tant pis pour toi si tu la fais» Je sais que la Lizon est un peu liée avec la femme qui tient l'auberge de l'Ane^Vert, à Fontaine^ bleau^ et comme elle ne connait pas d'autre personne dans les environS) c'est sans doute là qu'eUe sera allée. Maintenant, comme ton onde Louciot va probable-* ment t'épier pour savoir si tu ne cours pas après elle» et qu'il pourrait t'arréter^ prends par les champs et les taillis pour rejoindre la route ; et, continua^t^il en tirant de sa poche la chcdne et la montre que la servante n'avait;pas emportées, remets à la Liion ces bijoux pour qu'elle puisse avoir au moins un souvenir de toi ; surtout, reviens quand tu lui auras dit adieu.

— Je reviendrai avec elle, mon père, fit Isidore.

-- Ah I là-dessus^ je suis tranquille^ fit Derizelles. Tu sais bien qu'elle n'osera plus remettre le pied dans le pays.

Sans rien vouloir entendre de plus^ Isidore suivant le chemin que lui avait indiqué son père, couri|t sur les traces de la fugitive, qu'il rejoignit à moitié chemin de la route de Fontainebleau.

La Lizon avait dû s'arrêter en chemin^ brisée par les émotions de la journée. Il la trouva assise sur le paquet qui contenait ses hardes. Une femme qui revenait du marché était au{)rès d'elle et semblait lui donner des soins. La Lizon n'entendit pas même la voix d'Isidore qui l'appelait avec une tendresse inaccoutumée.

— Mais qaVtrelle donc^ demanda-t-il avec inquiétude à la paysanne.

— Mauvais sujet I répondit celle-ci^ qui connaissait les relations des deux jeunes gens ; vous ne vous en doutez pas ?

— Tout à coup la Lizon se releva, porta la main à sa poitrine^ reconnut Isidore^ et poussa un grand cri où il y avait autant de joie que de douleur.

Elle venait pour la première fois de sentir tressaillir sa maternité.

— Ah? lit à son tour Isidore, se rappelant la consultation du notaire : maintenant je puis donner mon bien à mon père; mon enfant le lui reprendra.

Lorsque Isidore avait rejoint la Lizon sur la route, il avait voulu la ramener sur-le-champ à Saint-Clair; mais fidèle à la promesse qu'elle avait faite au fermier, celle- ci refusa de le suivre.

— Je ne retournerai à Saint-Clair que pour être votre femme, et maintenant plus que jamais, ajouta-t-elle en faisant allusion aux événements de la journée ; je ne vous épouserai que si votre père donne lui-même un démenti aux mauvaises choses qu'on a dites sur moi, en venant me demander que je sois sa bru.

Isidore ne discuta plus les conditions qui lui étaient imposées. Mais, sans faire connaître à la servante les raisons qui le disposaient à faire les concessions qu'il lui avait refusées la nuit précédente, il exigea d'elle qu'elle n'instruisit, pas son père de son état avant la célébration de leurmaiûagc.

Après avoir installé la Lizon à Taul^erge de VÂne- Vert y à Fontainebleau^ il repartit pour Saint-Clair.

Bien que Tlieure fût déjà avancée, Derizelles n'avait pas voulu se coucher sans avoir vu son fils, pour savoir de lui quel avait été le résultat de sa rencontre avec la Lizon.

Isidore fut bref. Il annonça nettement que Topposition qu'il trouvait dans sa famille n'avait en rien modifié ses sentiments pour sa servante, et qu'il était décidé à l'épouser dès qu'elle-même y aurait consenti ; et, n'ayant plus de motif pour se taire , il instruisit alors Derizelles des conditions spécifiées par la Lizon en sa faveur.

— Comment I s'écria le fermier en feignant admirablement une surprise émue... Cette pauvre fille qu'on accusait, que j'accusais moi-même tout le premier, elle veut...

— Oui, interrompit Isidore, elle veut que vous restiez parmi nous, et comme elle connaît l'indépendance de vos goûts et de votre caractère, elle exige que vous ayez une existence libre et assurée, et elle ne viendra ici que lorsque vous aurez accepté...

— Mon cher garçon, fit Derizelles, j'espère que tu ne m'as pas fait l'injure de croire un seul moment que je pourrais consentir à accepter un pareil sacrifice. D'ailleurs, ajouta t-il avec un accent de doute, je ne sais pas si ce que tu me proposes est permis par la loi.

— Ne suis-je donc pas maître de mon bien? demanda Isidore.

*— Maître unîquc, maître absolu.

— Ëh bien, alors, n*aî-je pas le droit, si c*est ma volonté, de faire une libéralité à mon pèret

*— Il n^y a qu^un notaire qui pourrait te renseigner positivement là-dessus, fit Derizelles. Mais, d'après le peu que je connais de la loi, je m'imagine que, pour être régulières, ces sortes de libéralités doivent être acceptées par les personiies à qui elles sont faites, et, pour mon compte, tout en te sachant gré de ta gêné* rosité,je refuse.

— Voua refusez ? dit Isidore avec un véritable éton-* nement.

— 11 y a de méchantes gens partout, mon chet garçon, dit Derizelles avec componction, mais il y en a ici plus qu'ailleurs. Cette pauvre Lizon a pu le voir tantôt. Que n^a-t-on pas dit sur elle? Si j'acceptais ta générosité, oq ne voudrait jamais croire que c'est de ton plein gré et seulement guidé par ton bon cœur que tu as agi. On dirait, au contraire, que c'est moi qui,

'pour donner mon consentement à ton mariage avec la Lizon, ait exigé l'abandon de ta fortune.

■— Entendons-nous : d'une moitié seulement, Ittter» rompit Isidore avec vivacité.

«*Tu ne pourrais pas donner plus, reprit son pète.

Ce n^était pas sanii but que Derizelles agissait ainsi. 11 savait bien que son refus provoquerait l'insistance d*Isidore, qui, en effet, rassuré sur les conséquences de Tacte qu'il allait faire, insista et obtint de son père

LE SÂBOT ftOUGË. Ul

que celui-ci l'accompagnerait che2 le notaire de Pûa>tisy.

Le lendemain, comme Isidore venait le prendre pour le conduire à Pétude, Derizelles trouva «Dcore asiee de sang-froid pour simuler une dernière résistance fondée sur la crainte qu'il éprouvait, disait-il, de voit son acceptation mal interprétée dans le payst

Avant de procéder àFactepour lequel son ministère était requis, le notaire donna connaissance à ses clients de tous les articles et clauses qui régissent la donation entre-vifs.

Répétant à Isidore ce qu'il lui avait déjà apprlà dans la consultation de la vente : Vous savez, lui dit-il^ que du jour, de l'heure même où votre père, ici présent, aura accepté le bien que vous vous proposez de lui donner, il en aura la libre et entière jouissance.

— Le cher garçon, interrompit Derizelles, sait bieil que je n'accepte ses dons que pour les faire prospérer par mon intelligence des affaires, et qu'ils lui reviendront un jour, augmentés de tout ce que je leur aurai pu faire rapporter. Et tout en parlant il serra la main à son fils.

^^ Et votîs, lui dit le notaire, vous Savez qu'il existe des cas où la loi autorise celui qui a donné don bien à le reprendre.

■^ Je ne connais pas la loi, fit Derizelles; mais j*imagine que si mon fils m'oblige presque, comme il le fait aujourd'hui, à accepter ses libéralités, ce n'est pas dans l'intention de me réclamer plus tard un bien qu'il

i^O LE SABOT ROUGe.

m'offre de sa propre volonté. J'y vais franchement, moi, ajouta-t-il en se retournant vers Isidore. Si cela devait amener des difficultés entre nous, j^aimerais mieux ne pas aller plus loin. Et s'étant levé, il fit mine de chercher sa casquette, conune s'il avait Tintention de se retirer.

Le notaire l'obligea à se rasseoir.

— C'est parce que je suppose que vous ignorez les dispositions de la loi qu'il est de mon devoir de vous les faire connaître, lui dit-il ; une donation est un acte important.

— C^est un acte qui donne ?... fit Derizelles.

-— Et qui assure légalement la jouissance du don.

— Eh bien, nous sommes d'accord, fit Isidore, pressé de finir.

Cependant son père s'était ravisé , et il demanda , quelles étaient les cbconstances prévues par la loi où la donation pouvait être annulée.

— Celui qui a donné son bien peut en exiger la restitution, dit le notaire, si celui auquel il en a fait don se montre ingrat.

— Ah I fit Derizelles avec un geste d'approbation, voilà qui est bien prévu, la loi est juste. Mais, ajoutat-il en tendant de nouveau la main à son fils, Isidore sait bien que je ne lui fournirai jamais l'occasion de se repentir.

Isidore acquiesça de la tête, plutôt par maintien que par conviction.

— Une donation, continua le notaire, peut encore

LE SABOT ROUGE. Ui

être révoquée de plein droit par la survenance d'un enfant légitime ou légitimé du donateur.

Derizelles eut besoin de mettre en œuvre toutes ses facultés de dissimulation pour cacher la pénible impression que lui causait cet article du code dont il avait jusque-là ignoré Texistence. U comprit rapidement que toutes ses ruses et contre-ruses l'avaient amené à se faire prendre lui-même dans un piège. U jeta sur son fils un regard d'inquisiteur comme pour lire dans sa physionomie si celui-ci était , comme luimême, ignorant de Tarticle qui pouvait rendre la donation illusoire, au premier enfant qui naîtrait de son mariage avec la Lizon. Mais l'attitude d'Isidore dérouta ses soupçons. Appuyé contre la croisée, et comme s'il attendait qu'on l'appelât pour donner sa sigaatare, le jeune homme semblait profondément préoccupé par la lutte qui venait de s'engager dans un angle de la vitre entre un gros bourdon chasseur et une petite mouche.

Isidore, interpellé par Derizelles et craignant que celui-ci ne revînt sur son consentement s'il venait à concevoir quelque doute sur la sincérité de sa donation, demanda s'il n'était pas possible d'introduire dans l'acte une convention par laquelle il renoncerait à tout retour contre le bien abandonné à son père, même dans le cas où il se marierait et où il naîtrait un enfant de son mariage.

Derizelles, un peu rassuré par cette démonstration, feignit de ne pas insister, bien qu'il eût hâte de voir

1A3 LE SABOT IlOUGE.

Inscrire la clause qui le garantissait contre toute éventualité. Il ne pouvait supposer que son fils n^avait fait cette proposition qu'en toute sécurité. En effet, pour être bien fixé sur la nature et les conséquences de Pacte exigé parla Lizon, après l'avoir quittée la veille, Isidore avait acheté un code à Fontainebleau, et pendant la nuit il avait étudié la matière qui l'intéressait ClVec autant d'application que s'il se fût disposé à subir un examen à la Faculté de droit.

*— Ce que vous proposez ne peut pas se faire également, dit le notaire à Isidore.

Et comme il feuilletait son code, le jeune' homme fut sur le point de lui soufiler I — C'est Farticle 965.

Derîzelles, à qui on avait indiqué Tarticle, lut d'une voix que l'inquiétude faisait un peu trembler :

((Toute clause ou convention par laquelle le donateur (T aurait renoncé à la révocation de la donation, pour a survenance d'enfant, sera regardée comme nulle et t( ne pourra produire aucun effet, d

*— C'est-à-dire, mon cher garçon, fit Derizelles en retirant ses besicles et en répétant lentement ses paroles comme pour se donner le temps de réfléchir, c'est-àdîre que la loi, comme je te le disais hier soir, ne me parait pas être d'accord avec ta bonne volonté à mon égard, et que, dans certains cas qu'elle a prévus, tu aurais toujours la possibilité d'exiger que Je te rende ton bien.

Isidore, eu entendant ces paroles, commença à

LE SABOT ROUGG. HZ

craindre guo son père n'eût deviné ses intentions.

Il se trompait cependant, Derizelles avait été con* vaincu de sa sincérité par l'office spontanée qu'il lui avait faite un instant auparavant. D'ailleurs, et à tout risque j il avait déjà pris son parti d'accepter quand même la douation,

Ck)mme le notaire^ qui avait tout en parlant minuté l'acte constitutif de la donation^ oommençait à en donner lecture aux parties^ il fut interrompu par l'entrée de son maître clerc, qui venait l'informer qu'on le demandait immédiatement au village de Saint^Clair pour recevoir un testament*

-« J'y vaiS; dit le notaire en voulant reprendre sa lecture.

«^ Mais, monsieur^ insista le olerc^ c'est que le cas est pressé ; le père Richôme n'en a pas pour une heure,

— Comment, fit Derizelles avec étonncment, mou voisin Richôme ! mais je l'ai rencontré tout à l'heure dans les chemins de Pontisy.

--- Oui, reprit le clerc ; mais tout à l'heure en voulant monter dans le bâtiment qu'il fait construire, il est tombé sur un coin de pierre. Lecuréy est déjà. C'est lui qui fait demander monsieur, ajouta-t-il en se retournant vers son patron.

-.« Vous m'excuserez, dit celui-ci à Derizelles et à son fils. Mon clerc va vous achever la lecture de l'acte; vous n'aurez plus qu'à signer.

Et il sortit aussitôt.

iià LE SABOT ROUGE.

Une heure après, comme le père et le fils rentraient à Saint-Cler, ils y apprirent la fin de leur voisin Richôme, qui était mort après avoir eu, toutefois, le temps de tester. •

— Eh I fit Derizelles en lui-même, si la Richôme a tout le bien de son homme, et quand même elle n'en aurait que la moitié, c'est une riche veuve !

Et tout d'un trait, poussé par une idée qui venait de naître dans son esprit prompt au calcul, il courut chez sa voisine pour lui présenter ses compliments de condoléance.

Mis légalement en possession des biens de son fils, Derizelles n'en était pas moins resté très-inquiet pour l'avenir.

Soupçonneux comme tous les gens rusés, il se demandait si, une fois mariée, la Lizoï?, n'ayant plus de raison qui l'obligeât à être discrète, n'instruirait pas Isidore de la part qu'elle avait dû prendre dans les intrigues paternelles pour arrivera être sa femme, et il craignait qu'au premier berceau qui entrerait dans le ménage, il no fût sommé de restituer à l'enfant le bien si subtilement arraché au père.

Au nombre des combinaisons qui s'étaient offertes à son esprit inventif pour se garantir contre cette menaçante éventualité, il en était une qui lui avait été fournie par la mort subite de son voisin Richôme dont la veuve avait été coquette lorsque lui-même avait été galant.

A cette éi oque, en effet, plus d'une fois dans les

LE SADOT RODGE. 165

veiQées où l'aigre bourdonnement de la chronique villageoise se mêle au ronflement sourd des rouets^ le nom de Derizelles et celui de la veuve Richôme s'étaient trouvés malicieusement rapprochés.

Ce n'était donc pas sans but que Derizelles s'était présenté l'un des premiers pour porter des consolations à la veuve^ qui, à l'expiration de son deuil, ne man« qaerait sans doute pas de trouver des prétendants à sa main. Le père d'Isidore avait calculé qu'en se mettant loi-môme sur les rangs^ il aurait peut-être plus de chance que les autres pour être accepté^ puisque, outre les préférences que pourraient lui attirer des. précédents, il se trouverait encore en état d'apporter à la veuve une fortune au moins égale à celle qu'elle pouvait elle-même attendre de la succession du défunt.

Si ce projet réussissait, et Derizelles se promettait bien de ne rien négliger pour le faire réussir, il devait se trouver à l'abri des conséquences fâcheuses d'une révocation de la donation qu'il avait entre les mains, car dans le cas où il se verrait obligé' de rendre son bien à son fils, la sécurité de son avenir n'en restait pas moins assurée par son mariage avec une femme dont la fortune personnelle n'avait à craindre aucune

reprise.

Seulement, une difficulté nouvelle se présentait. En supposant qu'il fût accepté par la veuve Richôme, Derizelles ne pouvait l'épouser qu'à l'expiration du terme légal,c'est-à-dire dix mois après la mort du défunt

et si le ^mariage d'Isidore avait lieu immédiatement^ la conséquence naturelle qu'on en pouvait prévoir et qui devait servir de base à la révocation de l'acte passé récemment, aurait eu le temps de se produire avant que Derizelles fut en état de ne plus en redouter les effets.

Malgré les obstacles qui rendaient si douteux le 3uccës de cette combinaison^ Derizelles s'y fût attaché peut-être avec toute la ténacité d'un homme qui a confiance dans les efforts de sa volonté^ lorsque le hasard vint subitement lui démontrer l'inutilité de tous ces stratagèmes.

La Lizon, qu'Isidore pressait de revenir à Saint-Qair, avait déclaré ne vouloir y reparaître qu'à la condition que son futur beau-père viendrait la chercher luimême comme il en avait pris l'engagement avec elle lorsqu'elle était partie, et seulement le jour où elle pourrait lire le premier ban de son mariage affiché à la porte de la mairie.

Sommé de s'exécuter, Derizelles dut donner régulièrement le consentement qu'il était nécessaire d'avoir avant de procéder aux formalités d'usage, n obtint cependant que son fils garderait le secret sur son prochain mariage jusqu'au moment où il serait sur le point de s'accomplir. En gagnant ainsi du temps, il espérait toujours qu'il ferait naître ou que le hasard lui fournirait quelque circonstance dont il pourrait profiter pour prolonger le célibat d'Isidore.

LÀ COUSINE RIÉLIB.

Cependant Toncle Louciot faisait de fréquentes apparitions dans la maison de Derizelles, et^ chaque fois qu'il s^y montrait , il mettait sur le tapis la question du mariage entre sa fille et Isidore^ qu'il se plaignait de ne pas voir chez lui.

— Attendez^ attendons, il faut attendre, murmurait Derizelles. Ce garçon était très-aflfolé de cette créature ; ce n^est pas en quinze jours qu'il a pu l'oublier. £t puis au fond, comme il sait que c'est à cause de vous que la Lizon est partie d'ici, il vous garde rancune. Vous savez, les jeunes gens, ça ne voit que son plaisir, cane connaît que sa passion. Isidore ne peut pas se persuader qu'on a agi pour son bien : il le comprendra.

Plus tard; il rendra justice aux bonnes intentions de sa famille ; mais ce n'est pas l'affaire d'un jour. Et Derizelles finissait comme il avait commencé^ par : — Attendez, attendons^ il faut attendre. Et le bonhomme Louciot^ à demi convaincu^ s'en allait répéter le même refrain à sa fille Mélie» dont la patience n'était pas la vertu capitale.

L'auberge de TAne-Vert était ordinairement fréquentée par les paysans des environs de Fontainebleau^ qui, les jours de marché, venaient y remiser leiurs voitures ou y mettre leurs bêtes à l'écurie. Ces jours-là^ c'est-à-dire deux fois la semaine, la Lizon^ qui habitait une sorte de mansarde donnant sur la cour de l'auberge, évitait de sortir de chez elle pour ne point être exposée à rencontrer quelque personne de Saint-» Clair.

Un matin^ Mélie ayant été envoyée à Fontainebleau par son père pour y prendre du fumier au relais des messageries^ la charrette qu'elle conduisait avec assez d'indolence fut accrochée par la lourde diligence de Montargis. La jeune fille fut renversée assez rudement pour qu'on la relevât évanouie. Cette chute avait eu lieu devant l'auberge de l' Ane-Vert, et l'aubergiste^ témoin de l'accident^ avait transporté la fille de Louciot chez lui pour la secourir. Mais jugeant quc^ dans la circonstance^ les soins d'une femme seraient préférables, et la sienne se trouvant absente, il appela la Lizon qui descendit en toute hâte.

Celle-ci voulut s'éloigner en reconnaissant la cou-

8ine dlâidore; mais rinstmctive pitié féminine la retint auprès de Mélie, qui d'ailleurs était en ce moment hors d'état de la reconnaître. Cependant, la femme de Taubergiste étant rentrée^ la Lizon la pria de la remplacer auprès de Mélie^ dont elle avait vainement frotté les tempes avec du vinaigre^ sans pouvoir la faire revenir. Comme elle allait sortir, la jeune fille, frappée par le son de sa voix, ouvrit tout à coup les yeux et les fixa sur elle avec un étonnement inquiet. La Lizon ayant disparu comme une vision, Mélie dont les facultés intellectuelles n'étaient pas encore remises de la commotion qui avait causé son évanouissement, aurait pu croire, comme Taubergiste essayait de le lui persuader, qu'elle s'était trompée en croyant voir la servante de son oncle ; mais une circonstance inattendue vint presque aussitôt démentir les ^paroles de la bonne femme. Au moment où la Lizon montait l'escalier pour regagner sa chambre, elle rencontra Isidore, qui était venu chez elle pendant qu'elle donnait des soins à sa cousine.

— Ah ! cette fois, dit celle-ci en se dressant sur son lit lorsqu'elle reconnut la voix d'Isidore qui parlait à la Lizon; cette fois, je ne me trompe pas, c'était bien elle, puisque c'est lui I •

— Qui ça lui? qui ça elle ? fit l'aubergiste avec embarras.

— Je sais ce que je veux dire, allez, répondit Mélie, qui venait de se mettre debout et secouait ses vêtements. Déjà oublieuse de sa chute, elle descendit dans

150 LE SABOT tlOUGE.

la cour de Pauberge, où elle s'assit sur une borne au coin de Técurie, eu attendant que des rouliers, qui avaient été témoins de son accident, eussent achevé de relever la charrette. L'un d'eux, qui s'occupait à recharger le fumier, qui s'était répandu dans la rue, poussa tout à coup un juron exprimant plus Teffroî que la colère, et, jetant aussitôt sa fourche à terre, il appuya fortement sa large main sur son bras nerveux, où il écrasa une mouche noirfe et velue; dont la piqûre avait déjà marqué son épiderme d'un point noir. — Qu'avez-vous? lui demanda MéUe, attirée auprès de lui par son cri, et inquiétée parla pâleur qui s'était répandue sur son visage. — Mais, sans lui répondre, le roulier se précipita dans la cuisine où flambait un feu actif. S'emparant avec rapidité d'une pincette qu'il trouva dans un coin de l'âtre, il la plongea dans le brasier incandescent. Son silence et la rapidité de ses mouvements exprimaient une invincible terreur. Comme il retirait du feu la pincette rougîe à blanc, il mit en saillie, par une vigoureuse tension du bras, son biceps herculéen, sur lequel le point noir causé par la piqûre de la mouche semblait déjà s'être étendu, et, d'une main ferme, il y porta le fer fumant, qu'il tint appuyé fortement sur la même place, jusqu'à ce que la douleur cuisante causée par cette cautérisation prolongée l'eût obligé à lâcher la pincette, qui retomba sur le carreau, rougie encore, non plus par le feu, mais par le sang de la plaie qu'elle venait d'ouvrir.

Cette oi»ération achevée, le roulier fit signe qu'on lui donnât un verre d^eau qu'il prit avec avidité des mains de Mélie .

— Merci, lui dit-il, en poussant un soupir de soulagement ; et comme se parlant à lui-même, il ajouta en regardant son bras, qu'il enveloppait dans un mouchoii: : maintenant, il n'y a plus de danger.

— Il y en avait donc ? lit la jeune fille, qui ne se rendait pas encore bien compte de la gravité de l'accident.

— Vous n'avez donc pas vu que la mouche qui m'a piqué est une mouche charbonneuse , une bête à charogne. J'ai eu un frère qui a été mordu par une de ces mouches ; dix heures après, il est mort aussi noir que le drap qu'on m'aurait jeté sur le corps demain, si je n'avais pas pris mes précautions. Maintenant, ma fille, un conseil. Votre fumier aura peutêtre servi de Utière à quelque animal crevé en corruption, n peut encore y avoir de ces venimeuses bêtes dedans : à voire place, je ne l'emporterais pas.

— Merci de votre conseil ; il est bon, je le suivrai. Ah I ça fait mourir, ces bêtes-là, répéta Mélie en rentrant dans la cour, où elle trouva sa charrette attelée* Comme elle y montait, en levant les yeux vers la maison, elle aperçut Isidore, qui avait imprudemment mis la tête à la fenêtre de la chambre occupée par la Lizon.

— Eh ! mon cousin! s'écria-t-elle avec autant de dépit que de raillerie, en faisant claquer son fouet, je retourne à Saint-Clair. Voulez-vous que je vous attende ?

i52 LE SABOT ROUGE.

Isidore referma la fenêtre sans lui répondre.

— Qu'est-ce que cela fait qu'elle nous ait vus ici ensemble? Elle nous verra bientôt de plus près à Saint- Clair, puisqu'après demain notre premier ban sera lu au prône.

— C'est égal, dit la Lizon avec inquiétude, j^aimerais mieux qu'elle ne soit pas venue ici.

Lorsqu'elle fut sortie de Fontainebleau et qu^elle s'engagea dans la route solitaire q^ii traverse la forêt, Mélie accrocha les rênes au taquet de la charrette, et, s'abandonnaut à la pacifique allure de son mulet patriarcal, familiarisé depuis douze ans avec tou«^ les détours et toutes les ornières du chemin, la jeune fille appuya ses coudes sur ses genoux, sa tête dans ses mains et commença à pleurer si abondamment que ses larmes, qui tombaient à gouttes chaudes et pressées, faisaient le bruit d'une pluie sur l'étoffe tendue de son tabUer.

Mélie n'était point une fille sotte, ni une méchante nature. Elle avait alors vingt-deux ans, et dès Tàge adolescent elle avait été bercée par Tespérance qu'elle serait un jour la femme d'Isidore. Cette union avait d'ailleurs été le vœu de sa tante Derizelles, qui lui avait témoigné toujours un attachement presque maternel et s'était plu d'avance à développer en elle tous les instincts d'ordre^ de travail et d'économie qui constituent la bonne ménagère.

Cette utile prévoyance avait porté ses fruits et de bonne heure détourné la jeune fille des penchants fri-

voles où la jeunesse et Texemple auraient pu Tcntrainer.

Ainsi Mélie n^allait jamais au bal le dimanche ; elle fréquentait peu les fêtes et les assemblées, et se tenait dans une grande réserve vis-à-vis des garçons du pays, mais tout cela sans morguiB apparente , sans vanité prétentieuse, naturellement.

Puritaine sans connaître ni le mot ni la chose^ tout en étant fort soigneuse d'elle-même, les soins qu'elle prenait de sa personne, s'arrêtaient aux limites où commence la coquetterie, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir un bon goût que les femmes et les filles du pays ayant quelque raison de se défier du leur, venaient consulter dans les circonstances où elles devaient se montrer avec quelque apparat.

Sans appartenir à la race poétique et mélancolique des Gretchen d'outre-Rhin, dont les yeux deviennent bleu à force de regarder le ciel, Mélie aimait la solitude, non pas la solitude contemplative qui incline vers la rêverie, et excite Tâme à une maladive inspiration vers l'éternel inconnu, mais l'isolement occupé, actif, laborieux. Elle lisait aussi volontiers quelquefois, et les livres que le hasard avait ouverts sous ses yeux et (ju'une génération entière avait feuilletés avant elle, comme l'attestaient les noms de ses ancêtres inscrits siu» les marges et les couvertures en encre jaunie par le temps; ces livres n'étaient point de nature à donner à son imagination des ailes qui dussent l'emporter au

delà des modestes sphères où elle était appelée à vivre.

ibà LE SABOT AODGË.

C'étaient pour la. plupart de vieux et nadfs récits populaires^ comme les colporteurs en répandent déuis lôé campagnes avec le double Liégeois et VAlmandch boiteux, œuvres grossières, plus grossièrement im^ées encore^ mais dans lesquelles la poésie se trouvait cependant, peut-être parce qu'on n'avait pas cherché à l'y mettre.

Ces lectures innocentes avaient suffi cependant pour lui faire comprendre quels étaient la véritable nature et le nom véritable du sentiment qu'elle éprouvait pour son cousin^ et qui était presque natif^ puisqu'il plongeait ses racines jusque dans les plus lolntiadns souvenirs de leur commune enfance.

Encouragée d'ailleurs par ses parents, elle se livrait avec sécurité à la douceur de cette passion paisible, et bien qulsidore ne parût guère y répondre, elle ne s'inquiétait pas de cette froideur, sachant que è'il ne songeait pas à elle, il ne songeait pas non plus à d'au^très.

' Sa passion, tranquille et patiente, éprouva les premiers symptômes d'inquiétude et d'agitation à l'époque où la liaison clandestine de son cousin avec la nouvelle servante fut connue dans le pays. Elle n'en voulut cependant point à Isidore ; mais à dater de ce jour, elle conçut pour la Lizoïi un ressentiment sourd et contenu qui devait, avec les circonstances, arriver jusqu'à la haine.

Cette haine vivace, fortifiée chaque jour par la jalousie, s'était apaisée cependant quand Mélie avait

LE SABOT ROUGE. i55

cessé de voir celle qui en était Tobjet. Croyaut n'avoir plus à la craindre, en ne voyant plus une rivale dans la servante, elle s'était presque émue de pitié à la pensée du sort aventureux auquel celle-ci lui semblait devoir être destinée, et, partageant les espérances de son père, elle pensait qu'Isidore, étant dégagé de l'influence de la Lizon^ l'oublierait bientôt pour se rapprocher d'elle, elle qui, dans sa pensée, avait toujours été auprès de lui.

La rencontre qu'elle venait de faire à l'auberge de l'Ane-Vert avait donné un brutal démenti à ses espérances.

En retrouvant la Lizon dans un lieu aussi prochain de Saint-Clair, et en retrouvant surtout Isidore auprès d'elle, elle avait compris que leur séparation n'était qu'apparente et qu'elle ne serait sans doute que momentanée ; et en même temps- qu'elle recouvrait toute sa haine pour la Lizon, redevenue sa rivale, elle éprouva pour son cousin un sentiment de mépris dédaigneux, en songeant à la pitoyable faiblesse dont iT donnait la preuve en courant après une fille qui avait été publiquement chassée.

Au miheu du trajet, le mulet, ne se sentant plus dirigé, s^arrêta et s'endormit à l'entrée d'une carrière où Louciot l'amenait souvent quand il venait chercher des écalles de pavé que l'on emploie à Saint-Clair et dans les environs pour la construction des murs de clôture.

Mélie était si péniblement préoccupée qu'elle ne

s'aperçut mèmç pas que la charrette était arrêtée. Ce fut une femme de Saint-Clair^ sortant d'un taillis où elle venait de couper un fagot qu'elle traînait derrière elle, qui le lui fit remarquer*

— Hé, Mélie, lui cria-t-elle, est-ce que tu attends ton cousin? Je Taî vu passer tantôt : il allait du côté de la Pyramide, ajouta-t-elle en étendant la main dans la direction de Fontainebleau.

— Je le sais bien, répondit Mélie en activant du fouet son paresseux animal, je l'ai rencontré tout à l'heure.

La femme qui venait de lui parler était la même qu'Isidore avait, peu de jours auparavant, trouvée auprès de Lizon, lorsque l'indisposition de celle-ci l'avait obligée de s'arrêter dans sa fuite.

— Tu devrais bien prendre ma bourrée dans ta charrette, dit-elle à la jeune fiUe, dont elle avait remarqué le trouble.

Bien qu'elle eût préféré être seule, Mélie lui proposa de la reconduire jusqu'à Saint-Claîr.

Pendant le trajet, sa compagne, qui était curieuse et bavarde, l'interrogea sur son prochain mariage avec Isidore.

— Qui vous a parlé de cela ? dit Mélie avec humeur.

— Mais c'est ton père qui en parle.

En efiet, depuis que la Lizon avait quitté le pays, Loucîot, crédule aux promesses de son beau-frère, avait, par des propos mystérieusement indiscrets, fait

supposer que le mariage de sa fille avec son cousin Isidore était chose arrêtée.

Hélie se borna à démentir les propos paternels et essaya de détourner l'entretien d'un sujet qui^ en ce moment surtout^ lui était pénible ; mais sa compagne le ramenait toujours à Isidore.

— Ton cousin est un bon parti, disait-elle ; c'est le meilleur parti du pays; et maintenant qu'on l'a débarrassé de cette Lizon^ bien sûr que toutes les filles d'ici vont lui couiir après. Pour ça, bien sûr I

Lorsqu'elle avait prononcé le nom de la servante, la compagne de Mélie s'était aperçue que celle-ci avait fait un geste de mépris, et, croyant lui être agréable en lui parlant d'elle avec malveillance, elle ajouta sur un ton de mépris dédaigneux : « Cette Lizon, pourtant, elle faisait bien la fière autrefois; elle avait des chaînes de montre, elle portait de la dentelle à ses bonnets; et dans six mois elle sera peut-être forcée de mettre son enfant dans un hôpital, faute d'avoir des langes pour l'envelopper.

— Son enfant 1 dit Mélie en se retournant brusquement. Elle est donc...

— Sans doute interrompit sa voisine; c'est moi qui lui ai appris son état le jour où ton cousin, qui courait après elle, nous a trouvées ensemble sur la route, tiens auprès de ce tas de cailloux. Prends garde ! ton mulet va butter dedans.

— Un enfant ! murmurait Mélie en elle-même. Ah ! maintenant il ne la quittera plus. Et, pressant l'allure

du mulet^ elle Tobligea presque à prendre le galop.

— Eh I lui dit sa compagne qui se trouvait rudetnent secouée par les cahots, tu nous fait courir comine si nous aUions à la noce.

A rentrée du village, Méiie rencontra son père, (jui allait au devant d'elle, ayant appris par un Voisin revenu de Fontaibleau Taccident qui lui était arrivé.

Le premier regard de Louciot fut pour sa charrette, et, la voyant intacte, mais vide, il demanda à Mélie pourquoi elle ne rapportait pas le fumier.

— Quel fumier? répondit celle-ci, dont l^esprit n'était pas à la question de son père.

— Eh bien, qu'est-ce que tu as donc été faire à Fontainebleau ? demanda Louciot.

— J'y ai été faire une belle découverte, allez! répondit Mélîe. Et lorsqu'elle fut rentrée avec lui dans leur maison, elle lui raconta avec un accent de véhémence qu'il ne lui connaissait pas encore tout ce qu'elle avait appris depuis le matin, sans omettre la révélation que venait de lui faire éa compagne de route.

Louciot eut instinctivement l'idée qu'il était la dupe de son beau-frère, et que celui-ci était instruit du séjour delaLizon à Fontainebleau et des visites que lui faisait son fils.

— Je vais chez ton oncle, dit-il à Mélie.

— Je vous accompagne, répondit celle-ci. Lorsque son beau-frère et sa nièce entrèrent chez

lui, Derizelles était lui-même fort soucieux^ Le matin

même avait eu lieu Touverture du testament de feu Richôme^ et sa veuve, peu avantagée, restait avec une foi-tune dont la modicité contrariait singulièrement les plans formés par le père d'Isidore. En outre, son imagination ne lui avait encore fourni aucun moyen pour retarder le mariage de son fils, et il avait pris avec celui-ci l'engagement de l'accompagner le lendemain à la ville pour ramener la Lizon. A ces préoccupations d'intérêt capital s'ajoutait un ennui domestique. Un de ses chevaux, le meilleur de l'écurie, était malade, et le vétérinaire qu'il avait envoyé cherché à Nemours, n'était pas encore arrivé. *

Louciot entra nettement en matière.

— Où est mon neveu? demanda-t-il avant même de s'asseoir.

Dès l'arrivée de son beau-frère et de sa nièce, Derizelles, dans leur attitude et dans leur physionomie, avait deviné qu'ils n'étaient pas venus chez lui uniquement pour lui dire bonjour, et par le premier mot que lui adressait son parent, il soupçonna le véritable mo^ tif de cet interrogatoire; aussi fit-il intérieurement appel à toute sa subtilité pour ne pas se laisser surprendre.

— Isidore! dit-il naturellement, mais où voulezvous qu'il soit? pas au travail^ bien sûr; il est à la chasse, pardi; à la chasse aux oiseaux, carabo ; à la fchasse aux perdrix, carabi, chantonna-t-îl en prenant Mélie par la taille et en l'attirant vers lui pour l'embrasser sur le front. Puis, changeant de ton tout à

coup : — Je chante, et je n'ai pourtant pas le cœur à la joie. Figurez-vous, beau-frère, que notre meilleur cheval, une bête sans prix...

— Isidore n'est pas à la chasse, interrompit Mélie, qui se dégagea des bras de son oncle.

— Qui nous a coûté, — quand je dis qui nous a coûté, continua Derizelles, c'est façon de parler, — qui a coûté quatre-vingts pistoles, eh bien...

— Isidore est à Fontaibleau, reprit Louciot en s'approchant de son beau-frère, et en tirant celui-ci par un des boutons de sa veste pour provoquer son attention.

— Eh bien, beau-frère... ce brave animal, qui vous déchirait un arpent de terre vierge en moins de temps qu'il n'en faut à un arpenteur pour le mesurer...

— 11 ne s'agit pas de votre cheval, fit Louciot impatienté.

Mais, sans paraître prendre garde à l'interruption, Derizelles reprit :

— Un de mes voisins qui me l'avait emprunté pour transporter du pavé, me Ta surchargé, et àTheure qu'il est, mon animal est sur le flanc et j'ai peur d'être forcé de l'abattre. Voyez-vous, beau-frère, les bêtes, c'est comme l'argent : on ne devrait jamais les prêter.

— Mon neveu est à Fontainebleau, je vous dis, insista Louciot.

— Possible encore, bien possible, fit Derizelles. Et se grattant le sommet de la tête : — Attendez donc! En effet, j'ai entendu 'dire l'autre jour à mon fils qu'il

avait besoin d'aller en ville pour renouveler sa provision de poudre. £t, prenant soudain un aceeut de contrariété : — S'il m'avait prévenu qu'il irait aujourdliuî, je lui aurais dit de me ramener le vétérinaire de Fontainebleau, qui est bien plus renommé que celui de Nemours. Il est vrai qu'il est plus coûteux; mais je ne regarderais pas à un é eu de plus ou de moins pour voir ma pauvre bête sur pied. Ah ! je en peux pas vous dire comme ça m'inquiète, achevat-il]en se prenant la tète entre les mains.

Et les gestes de Derizelles, son visage, son accent, exprimaient, en effet, une inquiétude tellement sin* cère, que Louciot fut lui-même dupe de cette absorption simulée, qui n'était qu'un prétexte dont le père d'Isidore se servait pour retarder l'interrogatoire dont il se sentait menacé, et pour avoir le temps de préparer ses réponses.

— Sans doute, fit Louciot, sans doute, on tient à ses bètes, c'est tout naturel,et moi-même j'ai eu peur tantôt pour mon mulet, quand on m'a appris que Mélie avait été accrochée à Fontainebleau par la voiture de Montargis. C'est même à la suite de cet accident qu'elle a fait une rencontre à propos de laquelle nous venions...

— Comment, ma pauvre fille, dit Derizelles en regardant MéUe avec solicitude, tu as versé! Tu n'as point eu de mal ; au moins, il n'y parait pas.

— Il n'y paraît pas, cependant j'en ai eu tout de même, mon oncle, répondit la jeune fille; mais ce n'est pas à cause de ma chute.

162 LE SâBOT RODGE.

— I/enfant souffre, beau-frère, interrompit Louciot en désignant sa fille, et c^est à cause de mon neveu; elle a rencontré son cousin à Fontainebleau, savezvous avec qui?

— Avec la Lizon, mon chère oncle, ajouta précipitamment Mélie ; avec la Lizon^ qui n'est point partie !

Derizelles secoua la tête en signe de doute.

— Elle est à Fontainebleau... elle y demeure... à FAne-Vert, où mon cousin va la voir... je le sais... je les ai vus... dit Mélie, mettant volontairement une lacune entre ses paroles pour les rendre plus affirma tives.

— * Ah ! ah ! ah? s'écria Derizelles en faisant parcourir à cette interjection toute la gamme de Tétonnement douloureux.

Et, se laissant lourdement tomber sur une chaise, il abattit avec lenteiur ses bras le long de son corps, conmie s'ils eussent été brisés par l'accablement soudain que cause une mauvaise nouvelle inattendue; puis, jetant tour à tour sur son beau-frère et sa nièce un regard plein de désolation, il ajouta en leur serrant la main à tous les deux :

— Cette fille-là est donc venue au monde pour notre malheur à tous?

— Mais vous ne vous doutiez donc de rien? demanda Louciot, déjà à demi convaincu de la bonne foi de Derizelles.

— Moi ! reprit celui-ci ; mais c'est-à-dire, fit-il en se retournant vers sa nièce, que si le chagrin de cette

pauvre et chère enfant ne me témoignait pas de la vérité de ses paroles, c'est-à-dire que je n'y croirais pas.

Louciot ouvrait la bouche pour parler, mais il hésita^ et^ désignant Mélie par un geste discret^ il dit tout bas à son beau-firère : — Vous n'auriez pas un brin d'occupation à lui donner?

— Ah ! fit Derizelles avec découragement, dans une maison où le garçon n'est bon qu'à chagriner sa famille, et où les bêtes sont malades, vous comprenez que ce n'est pas la besogne qui chôme... Nous avons ici du travail en retard de quoi fatiguer dix bons bras, et il n'y a que les deux miens, qui ont fait leur temps. Aussi depuis que la Liz.., depuis que cette créature est partie, on n'a pas seulement eu un instant pour ranger le linge de la dernière lessive. Ah ! continuat-il en regardant Mélie, bien qu'il semblât s'adresser particulièrement à son père, il est temps qu'il arrive ici une femme qui ait intérêt à empêcher la ruine de la maison. Enfin, vous m'entendez, beau-frère, ajouta Derizelles en prenant la main de Louciot, qui secoua la tête comme pour faire signe qu'il était d'ac** cord avec sa pensée.

Mélie, ayant compris que son père désirait rester seul avec son oncle, se proposa pour aller mettre le linge en ordre dans les armoires. Comme eUe en demandait les clefs à Derizelles, celui-ci, en les lui dondaiit, l'embrassa paternellement, et lui montrant la ceinture de son tablier :

IG'i LE SABOT BOUGE.

— Ah ! chère enfant, lui dit-il, il y a longtemps qu'elles devraient être accrochées là. Et comme elle se dirigeait vers la porte :

— Ah ! mon enfant, écoute un peu. H y a dans un coin de l'armoire une bouteille de ratafia que ta chère et regrettée tante défunte avait distillée elle-même peu de temps avant qu'elle t'ait fait porter une robe noire; tu prendras bien garde de la casser... On ne la débouchera que le jour... où ton cousin te fera porter une robe blanche.

Derizelles , qui, pour se] conserver sa liberté d'action, avait voulu dissimuler jusqu'au dernier moment, s'aperçut bientôt du succès de sa comédie. Si défiants qu'ils fussent l'un et l'autre, son beau-frère et sa nièce étaient demeurés convaincus qu'il ignorait la continuité des relations de son fils avec la servante.

Lorsqu'ils furent restés seuls, Louciot, frappant sur l'épaule de Derizelles, qui semblait plongé dans ses réflexions, lui dit à demi-voix :

— Vous ne savez pas encore tout

— Qu'est-ce qu'il peut y avoir encorede plus désolant pour moi, pour nous, que ce que je viens d'apprendre ?

— Le mal est pourtant plus grand que vous ne le pensez, beau-frère.La Lizon a été renvoyée trop tard. ..

— 11 est inutile de revenir sur le passé, fit Derizelles. Je suis déjà convenu, et je conviens encore que j'aurais dû vous écouter autrefois; mais c'est du présent qu'il faut nous occuper.

— Vous ne me comprenez pas, beau-frère, reprit

LE SâBOT ROUr.E. |65

Louciot. Quand je dis que la Lizon a été renvoyée trop tard, je veux dire que maintenant il y «a une raison pour qu'Isidore soit encore plus attaché à elle qu^il ne Tétait auparavant.

Derizelles commença à dresser l'oreille et son visage exprima une inquiétude qui^ cette fois, n'était pas feinte. Il somma son beau-frère de s'expliquer plus clairement.

— Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre, fit Louciot en baissant la voix ; eh bien^ oui^ ajouta-t-il^ c'est comme je vous le dis. La Lizon...

n n'eut pas même besoin de compléter sa révélation. Derizelles avait compris.

Eu une seconde il envisagea toutes les conséquences de cette nouvelle situation. Il vit son fils^ père d'un enfant que son mariage allait légitimer^ venir lui réclamer^ au nom de cet enfant^ la restitution d'un bien dont il n'aurait pas eu le temps de jouir.

Le désespoir que lui causait Tavortement probable de toutes ses longues et pénibles combinaisons lui troublaient tellement l'esprit^ que, ne songeant plus même à la présence de son beau-frère, il s'écria, en frappant du poing sur la table avec une énergique fureur :

— Ëh bien, non, le mariage n'aura pas Ueu.

— Quel mariage? demanda Louciot.

— Ah ! fit Derizelles rappelé à lui-même, je voulais dire que cette misérable voudra sans doute abuser de sa situation pour obliger mon fils à l'épouser; mais...

— Ah! pour ça 1 lui dit Louciot, heureusement qu'il

n'est pas encore d'âge à pouvoir se passer de votre consentement pour faire une pareille folie. Tenez, beau-frère, il me vient une idée, contîuua-t»il en s'ac^ coudant sur la table et en faisant un geste comme pour indiquer qu'il allait parler d'or, Derizelles lui fit signe qu'il écoutait.

— Eh bien, dit Louciot, il faut nous décider à faire un sacrifice. . et quoiqu'il soit pénible à un père de famille de transiger avec des créatures comme celle-là, il faut lui proposer une somme d'argent, à la condition qu'elle disparaîtra complètement du pays, et qu'elle retournera dans le sien pour y faire des dupes.

Derizelles haussa les épaules en signe de désapprobation,

— La Lizon, dit-il lentement et avec un accent de convictiou, la Lizon est une rusée, et, sachant qu'elle peut avoir le gâteau tout entier, elle ne se contentera pas d'un morceau.

En ce moment, l'entretie^ des deux beaux-frères fut interrompue par l'arrivée du vétérinaire qu'on attendait de Nemours. Derizelles le conduisit à Técurie. Après avoir examiné la bête malade, le vétérinaire dé- Clara qu'il n'y avait pas d'espoir de la sauver, p conseilla de l'abattre.

— Tous les malheurs dans un jour, fit Derizelles en levant les mains*

Mélie, ayant eu besoin de demander un renseignement à son oncle à propos de la besogne que celui-ci lui avait donné à faire, était descendue 9 l'écurie au

moment où lu vétérinaire donnait le conseil d'abattre le cheval malade et dont il désespérait.

— Eh bien, avait dit Derizelles, puisque la pauvre bête n'en doit pas revenir, faites-lui prendre quelque chose qui la tue tout de suite. J'aime mieux ça que de la voir souffrir, et en vous en retournant à Nemours, envoyez-moi Téquarrisseur pour qu'il vienne Tenlever,

Mélie, qui avait encore à la mémoire Taccident dont elle avait été témoin à Tauberge de VAnC'Vert, interrompit Derizelles.

— Ah ! mon oncle , lui dit-elle avec inquiétude, il vaudrait mieux faire emmener le cheval encQre vivant, pour qu'on Tabatte au dehors; les bêtes crevéea de maladie attirent les mauvaises mouches. Et comme preuve à l'appui de ses paroles, elle raconta l'histoire du roulier de Fontainebleau.

Derizelles parut consulter le vétérinaire du regard. Celui-ci répondit que les insectes dangereux dont parlait Mélie ne s'attachaient qu'aux cadavres d'animaux déjà en état de corruption, et qu'on n'avait jien à craindre de pareil 3i le cheval mort était enlevé en temps convenable,

— Au surplus, acheva-t-il en entr'ouvrant les paupières de l'animal dont les yeux avaient déjà perdu l'éclat vital, il n'est pas nécessaire de le tuer, il sera mort ce soir, et demain matin l'équarrisseur pourra venir le prendre.

»- C'est égal, fit Derizelles en désignant Mélie, la

les LE SABOT ROUGE.

prudence ne nuit pas, et puisque la pauvre bête doit mourir, j'aime autant qu'elle meure ailleurs que dans récurie.

— Là, ou ailleurs, il n'attendra pas longtemps, fit le vétérinaire ; seulement, profitez du peu de forces qui lui restent pour le faire marcher jusqu'à l'endroit où vous voulez le placer.

Quand il fut parti, Derizelles et son beau-frère, aidés de Mélie, essayèrent de faire mettre l'animal debout. Ce ne fut pas sans efifbrts qu'ils y parvinrent. Docile à la voix de son maître, il se mit cependant à marcher, la tète baissée, dans Técuiie ; mais ce ne fut point sans résistance qu'il consentit à franchir la porte.

— Pauvre bête ! fit Mélie avec un accent de pitié compatissante; on dirait qu'il comprend qu'il n'y rentrera plus. Allions, mon mignon, ajouta-t-elle en lui passant la main dans la crinière comme pour le flatter; allons, viens 1

Mais le cheval restait immobile, soit qu'il eût été saisi par l'action de Tair qui succédait sans transition à la chaude atmosphère de l'écurie, soit qu'il eût en effet instinctivement compris qu'il allait en sortir pour n'y plus rentrer; il fit un mouvement de retour au moment où il mettait les deux pieds de devant sur le pavé de la cour. Relevant alors sa tête alourdie, sur laquelle ses oreilles étaient couchées en arrière, son œil vague s'ouvrit péniblement et s'attacha avec une fixité exprimant le regret sur ses compagnons de tra*

LE SABOT ROUGE. leo

vaily qui semblaient le regarder partir avec une intelligente inquiétude. Il regarda ses harnais pendus audessus de sa mangeoire, aspira faiblement le chaud brouillard qui s'évaporait de sa litière encore tiède, et fit un pas en arrière comme pour aller s'y recoucher.

— Hue donc! fit Louciot en lui donnant un coup de sabot, hue donc I carcan !

— Ah ! mon pèrel fit Mélie sur un ton de reproche.

— Hé I reprit celui-ci avec indifférence^ puisqu'il n'est plus bon à rien, faut-il pas le ménager?

— Attends^ fit Derizelles; je sais im moyen de le faire venir tout seul où je veux le conduire. Et s'étaut éloigné de quelques pas dans la cour^ où se trouvait une charrue, il la traîna jusqu'à la porte d'une grange abandonnée ; puis, faisant claquer sa langue, il montra de loin au cheval le brancard de la charrue qu'il tenait levé.

L'animal pensa que c'était pour aller au travail qu'on l'appelait et, sans qu'on eût besoin de le conduire, il alla se mettre lui-même, comme il en avait l'habitude, au brancard de la charrue que Derizelles faisait reculer^ jusqu'à ce que la vaillante bète, rendue oublieuse du mal et de la mort, fût entrée dans la grange, où elle tomba pesanunent sur l'aire humide.

— Je savais bien qu'il se laisserait prendre^ fit Derizelles en repoussant la charrue dans la cour; et comme pris d'un regret, U ajouta^ en refermant la porte de la grange, dans laquelle il s'opposa à ce que sa nièce mit un peu de paille:

— Ah! si j^avais pu me douter qu'il me ferait perdre quatre-vingts pistoles^ comme je Taurais vendu l'autre jour!

La ?isite du vétérinaire avait momentanément fait oublier au fermier la nouvelle plus intéressante que venait de lui apprendre sonbeau-&ére. Lorsque Louciot et Mélie furent partis, Derizelles^ resté seul, réfléchit longuement à la position que pouvait lui créer Tétat de la Lizon^ dès que celle-ci aurait épousé Isidore.

Lorsque celui-ci revint le soir de Fontainebleau, son père, ayant hâte d'être fixé sur les intentions futures qu'il pourrait avoir à son égard, essaya de le faire parler ; mais toutes les ruses de son interrogatoire échouèrent d'abord devant l'impénétrable réserve dans laqijielle le jeune homme paraissait être volontairement enveloppé,

Isidore, qui se plaignait d'être fatigué, déclara avoir besoin de repos, et se borna à rappeler à son père que c'était le surlendemain que la Lizou les attendait tous les deux pour la ramener à Saînt-Clair.

— J'aurais voulu te causer un moment, fitDerizelles, à propos de ce papier que nous avons été passer l'autre jour chez le notaire ; faudrait que tu viennes faire un tour avec moi sur le terroir, J)0ur que je te montre ce que tu m'as donné et pour que nous établissions nos limites* Si ça ne te gêne pas, nous emmènerons le géomètre.

— Pour quoi faire? fit Isidore; ce qui est à vous est à vous ; ce qui est à moi est à moi : nous n'aurons pas de disputes.

— Je pense bien, mon cher garçon^ qu'il ne peut pas y en avoir entre nous; mais c'est une opération nécessaire, puisque d'ailleurs, maintenant et par l'effet de ta volonté généreuse, ton tien et mon mien font deux.

— Eh bien, fit Isidere avec indifférence, un de ces jours, nous avons le temps.

— Bien sûr que nous sommes gens de reviie, puisque nous ne nous quitterons pas ; mais j 'aimerais autant que nous fassions cette besogne plus tôt que plus tard, parce que j^ai comme une idée de louer, on peut-être bien de changer ou de vendre quelque bout de terrain. Tu sais, mon garçon, quand on est propriétaire, on aime à jouer avec son bien.

Isidore sç départit de la réserve qu'il avait montrée jusque-là; au mot de vente, il avait dressé la tête. *

— Ah ! vous voulez vendre du bien, fit-il en regardant son père, qui lui-même l'observait attentivement,

— On ne sait pas, on ne sait pas, fit Derizelles. Si je trouvais une bonne occasion, je vendrais peut-être bien quelques morceaux pour me faire un peu de capital que je ferais travailler.

— Eh bien, fit Isidore en se levant, ne vous pressez pas de rien faire. Nous recàuserons quand je serai marié, ajouta-t-il en se retirant pour aller se mettre au lit.

DerîzeUes n^avait parlé ainsi que pour provoquer son fils à quelque réponse dans laquelle celui-ci livr^ait à son insu la clef de ses pensées secrètes.

Ses derniers mots, lorsqu'il s'était retiié, laissèrent

Derizelles en tète-à-tète avec une défiance qui le tint éveillé toute la nuit.

Bien que la pièce qu'il habitait fût peu éloignée de la grange où il avait placé le cheval moribond, sa préoccupation était si grande qu'il n'entendit même point le bruit que faisait l'animal en se débattant conjre l'agonie.

Derizelles le trouva mort le lendemain matin.

Dans cette même matinée^ une circonstance accidentelle vint confirmer les doutes qui l'avaient tenu éveillé pendant la nuit.

Ayant eu besoin, pendant Tabsence d'Isidore, de prendre un objet de ménage qu'il savait devoir trouver dans sa chambre^ Derizelles aperçut sur la table le code acheté à Fontainebleau par sonfils^ la veille du jour où ils avaient été chez le notaire. Les seuls livres qu'il eût jamais vus entre ses mains étant des traités spéciaux sur la chasse ou sur l'éducation des chiens, il pouvait s'étonner de trouver un code dans la petite bibliothèque d'Isidore.

Un détail^ qui était toute une révélation pour son esprit soupçonneux, lui fit sur Je-champ comprendre toutes les conséquences que pouvait avoir, dans la situation actuelle, la trouvaille qu'il venait de faire.

Comme tous les livres neufs qui n'ont encore éié lus que dans un seul endroit, le volume s'ent'rouvrit presGue de lui-même dans la main de Derizelles, à mipartie de la tranche bleue qui contient le code civil et au passage où il traite des donations.

Les feuillets^ dont les marges avaient été maculées par le contact du pouce qui les avait tournés^ ressemblaient au rudiment d^un écolier dont Tintelligence est rétive^ et qui, dans son dépit de ne pas comprendre assez vite sa leçon^ a froissé avec impatience les chapitres où elle se trouve. Les pages portaient tous les indices d'une étude pénible et laborieuse. Chacun des articles avait dû être longuement commenté, ligne à ligne^ mot à mot^ et l'intérêt qui avait guidé le lecteur se trahissait jusque dans la trace encore visible de son ongle, quand il avait souligné, sans doute pour mieux les signaler à son attention, les passages importants du texte judiciaire.

Un de ces articles était en outre annoté par une croix.

n était ainsi conçu :

« La révocation aura lieu^ encore que Tenfant du donateur fut conçu au temps de la donation, d

Si laconiques que fussent ces deux lignes^ elles ne pouvaient plus laisser d'incertitude dans l'esprit de Derizelies. 11 demeura convaincu qu'Isidore lui redemanderait son bien^ non-seulement à la naissance de son enfant^ mais le lendemain même de son mariage, qu'il n'était plus en son pouvoir d'empêcher.

Derizelies^ résumant la situation^ comprit que le célibat d'Isidore pouvait seul lui assurer les avantages de la donation que son mariage devait si prochainement rendre illusoire^ et il décida que son iils resterait

célibataire.

iO.

ilà LE SABOT ROUGE.

Pour arriver à ce résultat, il n^avait pas à choisir dans les moyens à mettre à exécution. Un seul s'o&ait, certain, mais dangereux, qu^il fût Toeuvre du hasard ou qu^il fût la sienne propre : ^

C'était la disparition de la Lizon.

Comme Derizelles venait de concevoir cette pensée, les feuillets du volume devant lequel il méditait s'ouvrirent subitement au souffle d'une brise entrée par la fenêtre, et le fermier ne put s'empêcher de frissonner de la tête aux pieds lorsque, sur la dernière page qui s'arrêta sous ses yeux, il lut ces deux mots menaçants : Code Pénal.

Page 1