LE CHARBON
Pour distraire son esprit de la mauvaise pensée qui venait d^y nsdtre^ Derizelles, en quittant la chambre de son fils, était descendu dans son verger, où il trouva le jardinier qui taillait les espaliers.
On était alors dans la première semaine de mars, et depuis quelques jours la douceur persistante d'une atmosphère exceptionnelle avait beaucoup avancé les progrès de la végétation. Des arbres fruitiers, qui sont ordinairement les plus hâtifs à cause de leur exposition favorable, commençaient à se couvrir de boutons, et les pêchers s'étoilaient d'une floraison rose dont le subtil parfum faisait un odorant appel au laborieux vagabondage des abeilles. Réveillée de son engourdis-
sèment par la bienfaisante chaleur du soleil qui pénétrait son double toit de paille et d'osier, toute la tribu ailée, secouant la torpeur du /ar mcw/c hivernal, commençait à se mettre en mouvement. Quand on s'approchait des ruches, on entendait gronder sous leur dôme un bruit pareil à celui que murmurent à Toreille les conques marines dont la spirale nacrée semble un gouffre au fond duquel se lamente encore l'écho de la tempête qui les 'a jetées au rivage.
Les abeilles n'étaient cependant pas les seuls insectes qui eussent livré le premier essor de leurs ailes aux brises tièdes et balsamiques de cette matinée de soleil. Son premier rayon avait mis en émoi tout le monde ailé, qui vole et bourdonne, cherchant sa vie, et la trouvant qui dans la chasse, qui sur les feuilles ou dans l'herbe, qui même dans les immondices.
Gomme Derizelles se promenait dans le verger avec son jardinier, en traversant Tune des allées, il heurta du pied, sans s'en apercevoir, le cadavre d'une pie, tuée quelques jours auparavant par Isidore , qui avait voulu décharger son fusil en revenant de la chasse.
La pie, dont la carcasse avait été ouverte par les coups de bec et les coups d'ongle des bêtes de rapine, n'était plus qu'un squelette informe. Mais dans ces reliefs, les insectes comme la guêpe, le bourdon et les mouches carnassières avaient encore trouvé une proie. Aussi quand Derizelles vint les troubler dans leur festin en mettant le pied sur les restes de l'oiseau qui en
LE SABOT ROUGE. i77
était l'objet^ tout Tessaim vorace s'enleva en bourdonnant et en traçant autour de lui^ dans son yol^ des cercles qui semblaient se resserrer davantage.
Derizelles retira le bonnet de coton qui lui couvrait la tête et, le prenant par la houppe., il le fit tournoyer autour de lui pour écarter les mouches dont il voulait éviter le contact et qui s^éloignèrent en effet; puis, s'étant baissé^ il ramassa la pie et, la prenant par le bout de l'aile, il la lança par dessus le mur qui séparait son jardin de la plaine. Un instant après^ il vit passer audessus de sa tête Tessaim bourdonnant des mouches, qui parut aller s'abattre vers Tendroit où la pie devait être tombée.
Lorsqu'il eut achevé de donner ses instructions au jardiner , s'étant rappelé qu'Isidore ne devait point tarder à rentrer pour déjeuner, il quitta le verger pour aller le rejoindre. Comme il entrait dans la salle où ils prenaient leurs repas, Derizelles trouva son fils qui, ne l'ayant pas attendu pour se mettre à table, lui souhaita le bonjour entre les deux dernières bouchées.
— Tu aurais pu m'attendre, mon garçon, fit Derizelles en s'asseyant.
■— J'étais pressé, et vous ne veniez pas. .ma foi... dit négligemment Isidore, prenant peu de souci de la remarque.
— J'étais dans le jardin ; tu aurais pu venir me chercher, répliqua doucement Derizelles.
En toute autre occasion , il n'aurait point pris garde, et n'eût point songé à se formaliser si son fils
178 LE SABOT KODGE.
ne Peut point attendu pour se mettre à table; mais, dans les circonstances actuelles, Derizelles voyait dans ce puéril oubli d^une convenance traditionnelle dans la famille un acte très-significatif.
— Je vais à Fontainebleau, fit Isidore en se levant.
— Je m'en doute, répondit Derizelles.
— Et comme j'ai des acquisitions à faire, je voudrais avoir de Targent.
— Je m'en vas t'en donner; attends un moment
— Je suis pressé. Pour ne pas vous déranger, donnez-moi la clé, fit Isidore; Tirai moi-même prendre l'argent dont j'ai besoin.
Derizelles se leva à son tour.
— Combien te faut-il? demanda-t-il à son fils.
— Je ne sais pas bien au juste, fit Isidore en hésitant.
— Fais ton calcul j'irai te prendre la somme, répliqua Derizelles, qui, en se rasseyant, déposa auprès de lui, sur la table, la clé qu'il avait tirée de sa poche.
— Je ferai mon compte là-haut, répliqua Isidore en s'emparant de la clé.
— Mais, fit Derizelles en se relevant de nouveau, tu ne sauras pas trouver, peut-être î
— Bah ! ^ y a donc des cachettes ? dit froidement Isidore, qui se laissa cependant accompagner par son père.
Ces façons d'agir étaient certainement de nature à étonner celui-ci, car elles indiquaient chez le jeune
homme une disposition à rautorité qu'il ne lui avait jamais connue.
Hors les vieillards qui thésaurisent, il est rare que les paysans conservent de grosses sommes chez eux; ils n'aiment pas plus Técu oisif que le serviteur fainéant.
Derizelles n'avait qu'une douzaine de cents francs dans son secrétaire ; Isidore en prit la moitié.
— Tant que ça ! fit son père en le voyant compter les pièces qu'il glissait ensuite dans un sac.
£t il ajouta en riant :
— Tu vas donc acheter le palais de Fontainebleau?
— Je me marie dans quinze jours, et il faut que je fasse un cadeau à ma future.
— Eh! fit Derizelles en souriant, tu fafs déjà un assez joli cadeau à la Lizon en lui donnant ton nom ! Si vous étiez raisonnables tous les deux, ajouta-t-il, vous éviteriez de faire de l'embarras à propos de votre mariage; il fera déjà assez crier dans le pays, et sur^ tout dans la famille ; la Lizon comprendra ça, elle, bien siir.
— La Lizon, répliqua Isidore, fera ce que je lui dirai de faire, et mon vouloir n'a pas de souci de Topinion des autres. Je suis mon msdtre, pas vrai ?
— Sans doute, et tu le dois bien savoir, car tu le dis assez souvent, fit Derizelles. Et comme son fils, après avoir refermé le secrétaire, faisait mine de vouloir en remettre la clé dans sa poche, le fermier étendit la main pour la reprendre*
— Quoi ? demanda le jeune homme, feignant de ne pas comprendre.
— Eh bien, la clé, fit Derizelles. Tu l'emportes ! et si j'ai besoin d'argent dans la journée?.. . Justement, j'ai le mémoire du couvreur à acquitter; je l'avais remis à la fin de la semaine, nous y sommes.
— A combien se monte ce mémoire ; demanda Isidore en rouvrant le secrétaire.
— A quinze pistoles, mon cher garçon.
Isidore reprit cent cinquante francs dans un tiroir et referma de nouveau le secrétaire.
— Je payerai le couvreur en m'en allant, dit-U.
— Ce n'est point sur ton chemin, fit observer Derizelles.
— Je me dérangerai. Et voyant que son père demeurait immobile et comme pétrifié par la surprise que lui causaient ces allures voisines de la défiance, il:aJouta :
— Eh bien, quoi ? ' "^
— Rien, fit Derizelles... Seulement, je m'étonne...
— Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant !
— Mais, dit naïvement le fermier en montrant la clé que son fils mettait dans sa poche, ordinairement tu n'avais pas l'habitude...
— Ah I les habitudes, fit Isidore.. . les habitudes^ on n'en a que pour en changer.
*- Ah I mon garçon, murmura Derizelles pendant que son fils descendait l'escaUer, on ne me fera jamais croire que c'est toi qui parles, qui penses et qui agis ; tu n'es que le pantin de la Lizon.
LE SABOT ROUGB. 481
Et^ pour la seconde fois^ Tidée que la disparitloa de la servante était nécessaire entra dans l'esprit de Derizelles et s'y acclimata;
Peu de temps après le départ d'Isidore pour Fontainebleau, Téquarrisseur de Nemours, envoyé par le vétérinaire^ vint demander à Derizelles s'il pouvait enlever le cheval. Comme le fermier ouvrait la porte de la grange où se trouvait le cadavre^ une bande de rats s'enfuit à son approche. Ainsi que l'attestaient de sanglantes morsures, elle avait déjà attaqué l'animal dans les parties grasses.
— £h I dit l'équarrisseur en se baissant^ vous savez que si la peau est déjà trouée, je serai obligé de vous faire une diminution sur le prix ordinaire. Non, fit-il après avoir regardé; il n'y a pas grand dommage; mais il y aurait pu en avoir si j'étais venu plus tard.
— Et quand on pense qu'il a été payé centpistoles! murmura le fermier en regai^dant le cheval.
— Bah ! reprit l'équarrisseur, vous ne perdrez pas toujours tout, puisque la peau en vaut une.
Et, tirant de sa poche une longue bourse de cuir, il y prit deux écus qu'il tendit à Derizelles.
Mais depuis un moment celui-ci semblait absorbé par une pensée soudaine, et il fallut que l'équarrisseiur le tirât par le bras pour lui faire prendre son argent.
— Comment I dit le fermier en regardant les deux écus, dix francs pour une bête comme ça I
— Si je pouvais l'atteler à la charrette qui va l'em-
mener, je vous en donnerais bien cent écus. Mais ce que je vous offre est le prix^ vous le savez aussi bien que moi.
— Je veut cinquante francs, fit Derizelles, et pas un décime de moins.
— Va pour cinquante francs, mais vous me donnerez le collier et les harnais avec. Tenez, reprit-il, je donne cent sous de plus, parce que la queue est bien fournie en crin.
— Je ne suis pas le maître de diminuer, répliqua Derizelles, c'est mon fih qui a fait le prix, venez le voir demain.
— Demain I Mais demain le cheval aura un cent de rats dans les entrailles et un million de mouches sur le corps!
— Ça regarde mon fils, car c'est lui qui a fait le marché, répondit froidement Derizelles en recon* duisant Téquarrisseur, qui s'éloignait en haussant les épaules.
Lorsque Derizelles se trouva seul, il revint examiner les lieux. La grange était éclairée par une fenêtre, dont une des vitres en verre bleuâtre et couverte d'une couche de poussière avait été brisée dans l'nn des coins, n con&tata que c'était par cette ouverture qu'entrait et sortait un essaim de mouches pareilles à celles qu'il avait déjà vues le matin dans son verger.
Pour n'être point atteint par elles, il alla chez lui s'afiubler d'un de ces camails en treillis de fer dont les éleveurs d'abeilles se couvrent le visage lorsqu'ils
poursuivent les nouveaux rejetons^ à Tépoque où les ruches essaiment. Derizelles se lia^ en outre, les manches de sa blouse au poignet et attacha de même son pantalon autour de ses jambes pour ne laisser aucune entrée aux insectes, qu'il pouvait déjà croire dange« reux. Ces précautions prises, il revint dans la grauge, et, au milieu du bourdonnement qui augmentait à chaque instant, il boucha l'ouverture formée par l'absence de vitre, en la garnissant avec un tampon de chiffons. Puis il ressortit^ après avoir fermé la porte dont il serra soigneusement la clef dans sa poche. S'étant débarrassé ensuite de son afifùblement^ il alla tranquillement vaquer aux affaires courantes de la maison.
Isidore ne revint que le soir, à l'heure du souper.
Il fui court et silencieux; à peine le père et le fils échangèrent-ils quelques paroles^ moias par nécessité que pour se dissimuler Tun et Tautre leiur commune préoccupation.
Cependant, comme Isidore se levait de table^ il rappela à son père que c'était le lendemain qu'ils devaient aller à Fontainebleau pour y chercher la Lizon.
Derizelles ne fit pas d'objection, il demanda seulement à ne partir que dans l'après-midi ; il avait de la besogne pour la matinée : notamment il était utile qu'il s'occupât de faire enlever le cheval mort; et comme Isidore s'étonnait que la chose ne fût point encore faite, son père lui expliqua que, n'ayant pas trouvé de sa dépouille un prix suffisant, il avait pré-
i8& LE SABOT RODGE.
féré la garder pour la vendre au piqueur du prince de •*% qui nourrissait son équipage de sanglier avec des abats d'animaux. Isidore, qui ne pouvait avoir aucun soupçon, n'en demanda pas plus long, et quitta son père après avoir fixé leur départ pour Fontainebleau au lendemain dans l'après-midi.
Derizelles attendit une heure, et lorsque la respiration sonore et régulière de son fils, qui couchait dans une pièce voisine, l'eut assuré qu'il était profondément endormi, il retourna à la grange.
Supposant que la morsure des mouches pouvait être plus dangereuse depuis douze heures qu'elles étaient renfermées avec l'animal dont le sang, déjà décomposé, devait leur avoir inoculé un principe vénéneux, aux précautions qu^il avait prises le matin, il ajouta celle de se préserver les mains avec une vieille paire de gants qui datait de son règne municipal.
Lorsqu'il pépétra dans la grange, dont il ouvrit et referma discrètement la porte derrière lui, Derizelles n'entendit d'abord d'autre bruit que celui de sa propre respiration, qui était courte et sifilante. Mais en démasquant la lumière de sa lanterne d'écurie, il aperçut les poutres tachées par des groupes de points noirs et immobiles.
Lorsque le rayon lumineux projeté par la lanterne dissipa les ténèbres dans lesquelles les insectes duimaient ivres d'une sanglante pléthore, leur impur essaim commença à se mouvoir. Ce fut d'abord un vague murmure, une sorte de bruissement, qui aiig-
LE SABOT rROUGE. 185
mentait avec la rapidité da tourbillon. Bien qn'îl se crût en sécurité, Derizelles sentait la moite humidité de refiroi mouiller sa chemise chaque fois qu'une des mouches, encore étourdie par la lourdeur d'un sommeil troublé^ heurtait de son vol loiurd le treillis de son eamail.
Dans un moment où tout l'essaim rassemblé bourdonnait autour de lui, il crut sentir le masque préservatif quitter son visage. Le cordon, mal attaché, venait de se dénouer, et, par une étroite issue, un des insectes pestiférés s'était gUssé dans les cheveux ^u fermier, qui n'eut que le temps de le prendre et de le jeter sur l'aire de la grange, où il l'écrasa.
ïx)rsqu'il fut remis de sa terreur et qu'il eut rattaché son eamail, il enduisit une des vitres de la fenêtre d'une légère couche de miel, et, armé d'une perche au bout de laquelle flottait un haillon, il le promena sur les poutres où l'essaim était allé se reposer de nouveau. Derizelles s'aperçut bientôt du succès de sa manœuvre. Les mouches, poursuivies et chassées dans la direction de la fenêtre, allaient se coller aux vitres, où elles faisaient ce bruit particulier d'une aile d'insecte frisant la surface polie d'un verre. Attirées par l'odeur du miel, elles ne tardèrent pas à se fixer de préférence sur le carreau qui en était enduit, et lorsqu'elles commençaient à s'engluer dans le piège attractif, Derizelles les faisait tomber une à une, avec une petite baguette, dans une boîte dont le couvercle avait été percé de trous destinés à laisser pénétrer l'air.
ige LE 8AB0T ROCGB.
Quand il crut sa provision suffisante, il referma la boite et alluma deux ou trois poignées de paille sur lesquelles il jeta un cornet de fleur de soufre, dont Tasphyxiante vapeur devait tuer tout ce qui restait du dangereux essaim ; puis il sortit de la grange avec les mêmes précautions discrètes qu'il avait prises pour y entrer.
Une heure aprèsi Derizelles était dans son lit et s'endormait. Son sommeil était cependant troublé par un songe étrange.
Il rêvait qu'ayant'Vendu tous les biens de son fils> il se trouvait dans Tétude d'un notaire, où son acquéreur lui avait donné rendez-vous pour lui verser son payement Mais lorsqu'il ouvrait les sacd rangés devant lui, afin de vérifier la somme, il s'échappait de chacun d'eux une multitude de mouches furieuses qui lui sautaient au visage et lui perçaient la peau avec leurs trompes aiguës.
Puis son rêve changeait tout à coup.
Au heu d'avoir vendu ses biens, il les avait conservés pour les faire valoir, et se trouvait au centre d'une grande plaine sans limite, guidant une nombreuse troupe de moissonneuses qui marchaient en agitant joyeusement leurs faucilles, où le soleil d'août allumait un rapide éclair.
La moisson commençait, des sillons entiers tombaient d'un seul coup couchés sur le sol, et d'euxmêmes les épis se formaient en javelles ; puis tout & coup> But un signe d'une moissonneuse qui avait le
costume et les traits de la Lizoo, un point noir tachait le bleu du ciel, s'étendait, se fonçait» s'épaississait jusqu'à obscurcir le sdeil, et crevait subitement en pluie de mouches de feu qui incendiaient la moiss(m. Deri* zelles, épouvanté, voulait fuir : mais le rêve mc^e se transformait encore..*
A la plaine en flammes succédait un désert de neige au milieu duquel il se trouvait engagé jusqu'aux ge* noux sans pouvoir faire un pas pour rejoindre sa maison> dont il voyait briller la vitre et fumer la chemi-* née. 11 lut semblait que le ciel» bas et lourd, lui pesait sur l'épaule et l'enfonçait encore dans la neige. Puis, à une courte distance de lui, il voyait une omtoe armée qui lui criait d'avancer au-devant d'eUe, et comme il ne pouvait pas se mouvoir et qu'il essayait d'expliquer son immobilité par des gestes, l'ombre le couchait en jouei l'édair d'un coup de feu déchirait l'obscunié, a se sœtait frappé à mort, et comme il se débattait dans l'agonie, un vol de corbeaux, qui tournoyait au-dessus de sa tôte> s'abattait sur lui avec des croasse ments sinistres.
Le chant matinal du coq réveilla Derizelles et fit cesser ce cauchemar.
Comme il était petit jour et qu'il n'avait plus le cœur au sommeil, il se leva et but un grand coup d'eau-devie pour dissiper l'impressitm que lui avaient causée ses mauvais rôves.
En voyant, à l'état du tiel, que la journée qui commençait s'annonçait comme devant être aussi belle et
aussi chaude que la veille, il pressentit qu'il serait imprudent de conserver plus longtemps la dépouille déjà corrompue de son cheval, et l'ayant, avec l'aide de deux voisins, chargé sur une charrette, il le porta à Téquarrisseur de Montigny, un village voisin, et le vendit pour le prix qu'on lui en offrit. -
Cette besogne faite, Derizelles revint chez lui, mettre la dernière main à Tœuvre qu'il méditait.
La chambre occupée par la Lizon était située à Textréinité de la maison. C'était une pièce de six pieds carrés, meublée seulement d'une table, d'un lit, d une chaise, et d'une de ces antiques armoires de province dans lesquelles on pourrait faire entrer tout un mobilier parisien. Le lit s'enfonçait dans une alcôve drapée de vieux rideaux de cotonnade imprimée, représentant lés principaux épisodes des Aventures de Téléma-que.kvL fond de l'alcôve était un Christ d'ivoire sur une croix d'ébène, au bas de laquelle se trouvait une coquille destinée à recevoir l'eau bénite. Dans cette coquille trempait un bhn de buis. Au milieu du plafond de cette chambre se trouvait pratiquée une sorte d'ouverture appelé judas, et qui communiquait avec une pièce située à l'étage supérieur.
Derizelles, qui avait apporté avec lui un pot dé miel, y plongea une plume dont il essuya les barbes entre les plis des rideaux enveloppant le lit de la Lizon. Allant au-devant de toutes les éventualités hasardeuses qui pourraient faire échouer son projet, dans la supposition que la servante, avant de se coucher, pourrait
LE SABOT ROUGE. iS»
avoir l'idée d^ouvrir la fenêtre, il attacha Tespagnolette avec une corde à laquelle il fit un nœud inextricable, et, dans sa prévoyance de toute chose, il alla même jusqu'à préparer l'explication du fait au cas où elle pourrait lui être demandée.
— Je dirai, pensa-t-il, que j'ai attaché la fenêtre, dont les battants joignent mal, pour empêcher que le vent ne l'entr'ouvre et ne brise les carreaux, comme
cela est déjà arrivé. Le précédent justifiera la précaution.
Puis il descendit se mettre à la disposition de son fils. Une heure après ils partaient pour Fontainebleau.
Lorsqu'ils arrivèrent à V Ane-Vert , où les attendait la Lizon, celle-ci eut une sorte de mouvement répulsif en apercevant Derizelles.
— Eh bien, ma fille, lui dit-il en ouvrant les bras, ne viens-tu pas m'embrasser ? Et voyant qulsidore ne pouvait l'entendre, il ajouta, en baissant la voix cependant :
— Ne t'avais-je pas dit que je reviendrais te chercher?
D'accord avec son père et la servante, que Derizelles avait décidée à ce retard, Isidore consentit à ne retourner à Saint-Clair que le soir, pour ne point provoquer une manifestation malveillante.
— Nous souperons ici, fit Derizelles avec gaieté. La cave de VAne-Vert est réputée. J'y ai bu jadis un certain vin qu'on récolte dans les vignes du pape, à Avignon, et qui met ceux qui le boivent dans les vignes
190 LB SABOT AOUGE.
du Seigneur. Ça coûte bien, ma foi, un écu pour faire sauter le bouchon. Mais les bouchons sont laits pour sauter, comme les écus sont faits pour Ji^ouler ; pas vrai, ma fille 7 aj(»uta-t-il en regardant la lâzon, qui> bien heureuse de toucher au but ée ses rèVes, s'abaadonnait avec {dus de confiance à la bonhomie de son futur beau'^père.
Le repas fut cordial et assez amplement attosé par le capiteux Chdteau-Neuf ]^ur que la hîMlx et Isidore , qui étaient peu habitués à boire , se sentissent la tête im peu lourde au moment où ils quittaient la table.
Quant à Derîzelles, il feignait Tivrésse complète et le besoin de sommeil ; aussi pressa- t-il^Ie moment du départ.
Le retour fut très*rapide et faillit être signalé par un accident qui était moins rœuyre du hasard et de la maladresse que ne le supposa Isidore.
Derizelies conduisait^ en fredonnant entre ses dents, et d'une voix en apparence avinée^ une sorte de oom'' plainte qui commençait ainsi :
Bridez mon cheval, mettes-y la selle, C'est pour aller voir Madelon, la belle. ^
Don ! daine ! •
G*est Tamour qai nous mène*
Et regardant tour à tour la servante, qui était assise auprès de lui sur la banquette, et qui de temps en temps se retournait pour parler à Isidore placé derrière
elle au fond de la carriole, Derizelles recommença le couplet en le modifiant ainsi pour la circonstance :
Trottez^ nM)n chevAl, sur la route belle^ C*est pour emporter ma Lizon fidèle.
Don! daine I C'est l'amour qui nous mène*
Et comme il achevait ce vers^ piquant un coup de fouet sous le ventre de son vigoureux bidet, le fermier le lança à fond de train sur la route^ et au tournant d'un carrefour^ où il connaissait une borne de myriamëtre brisée, il y accrocha si violemment sa charrette, qu'elle oscilla un instant comme si elle allait se renverser. Elle reprit cependant son équiUbre ; mais le cahot avait été si rude^ que si Isidore n'avait point passé son bras autour de la taille de la Lizon^ celle*ci aurait pu être précipitée.
— Ah ! lui dit-elle tout bas, tandis qu'elle étreignait avec inquiétude son flanc entre ses deux mains^ j'ai eu peur, Isidore.
— Eh ! mon père I fit le jeune homme avec humeur, vous n'y voyez donc pas ? Laissez-moi conduire.
— Au contraire, mon garçon, reprit Derizelles en . feignant de plaisanter ; j'y vois double I Mais il n'y a
plus de danger : maintenant, la route est plate comme un tapis de billard :
Donldainel C'est l'amour qui nous mène,
acfa6va-t*il entre ses dentsi
493 LE SABOT ROCGE.
Un quart d'heure après, on était arrivé à la ferme sans nouvel accident.
Pendant que son fils, aidé de la Lizon, dételait le cheval et remisait la charrette, DerizeUes monta dans la chambre qui était au-dessus de celle où la servante devait aller coucher, et ayant ouvert le judas par lequel les deux pièces se communiquaient, il répandit dans la chambre de la jeune fille le contenu de la boite au couvercle percé de trous. Puis, ayant rapidement fermé le judas, il redescendit chez lui.
Un quart d'heure après, il reconnut dons Fescalîer le pas de la Lizon, et il Tentendit mettre, dans la serrure de sa porte, la clef qu'il lui avait remise en arrivant. Et comme il ne se sentait pas de disposition au sommeil , DerizeUes ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles.
La Lîson, qui avait presque toujours été soufirante depuis son départ de Saint-Clair, et qui d'ailleurs se trouvait brisée par les rudes secousses que lui avaient fait éprouver les nombreux cabots de la charrette, se mit au lit dès qu'elle fut rentrée. Ainsi que l'avait prévu DerizeUes lorsqu'il avait jeté dans la chambre l'essaim des mouches empoisonnées, celles-ci, attirées par l'odeur du miel dont il avait imprégné les rideaux, f s'étaient presque toutes jetées dans leurs plis, et lorsque la Lizon les écarta pour entrer dans l'alcôve, après avoir éteint sa chandelle, les insectes commencèrent à bourdonner autour d'elle, mais cet émoi passager n'avait pas duré assez longtemps pour que la jeune
fifle pût remarquer le nombre des hôtes meurtriers qui Fentouraient, car aussitôt que Tobscurité régna dans la chambre^ le silence s'y rétablit.
Le matin^ â la pointe du jour, Derizelles était dans la cour, attelant un cheval à la carriole suspendue dont il se servait pour aller en course. Isidore ne fut pas moins matinal. Ce jour même étant celui de la clôture de la chasse, il avait voulu être un des premiers dans la plaine où les perdreaux commençaient à s'appareiller.
En voyant son père faire des préparatifs de départ^ et comme celui-ci ne lui avait point dit la veille qu'il aurait à s'absenter^ il lui demanda où il allait.
Derizelles prétexta la nécessité d'un voyage à Melun et annonça qu'il ne rentrerait sans doute que le soir pour le souper.
— Alors, fit Isidore, la maison restera donc toute seule aujourd'hui^ car moi-même je chasserai jusqu'au coucher du soleil.
— Il y aura la Lizon, répondit Derizelles ; mais comme on ignore son retour dans le pays y mieux vaut qu'elle ne se fasse point voir. Aussi je lui dirai de ne pas sortir et de ne pas répondre si on venait demander après nous pendant notre absence.
Comme Derizelles achevait, une détonation d'arme à feu retentit dans le voisinage, et presque aussitôt la voix d'un chien se fit entendre.
— Ah ! fit Isidore en frappant du pied avec colère, c'est le chien de Firmin. Gageons qu'il a levé le lièvre
iH LE SABOT ROUGE.
qui est dans nos pommes de terre. Et comme il était déjà tout équipé et prêt à partir, il siffla son chien et gagna aussitôt la plaine par la porte du verger*
Quand Derizelles fut seul dans la maison, il ramassa une pierre et la jetu dans la croisée de la chambre où dormait la Lizon.
La vitre vola en édats^ violemment &appée par le caillou, qui roula jusqu'au pied du lit où la servante^ encore plongée dans un profond sommeil» se réveilla en sursaut.
Après avoir rapidement passé une jupe, elle courte la fenêtre,. ^I^'cll^ essaya d'ouvrir sans pouvoir y par* venir. Elle aperçut dans la cour Deriselles^ qui la re« gardait, et qui surtout regardait les mouches» attirées par le soleil et par Tair extérieur^ sortir une à une par l'ouverture qu'il venait de leur pratiquer rpUm* tairement*
La Uzon^ encore à moitié endormie et troublée par le bruit qui venait de la réveiller subitement, ne prit point garde à leur fuite, et demanda à Derizelles ce qui était arrivé.
— C'est moi, lui cria-t-il en faisant le geste d'un homme qui- lance ime pierre. — J'ai aperçu tout à l'heure sur le toit une mâtine de fouine qui m'a empêché de dormir toute la nuit. J'ai voulu la tuer avec un caillou, mais je n'ai pas mis au droit. Et par itta* mère de réflexion il ajouta : C^était bien la peine que j'attache la fenêtre avec une corde pour empêcher te vent dtt casser les carreaux !
LE SABOT ROUGBt iM
— C^est dont ça aussi que je ne puis pasTouvrir, fit la Lizon.
^^ Descends^ lui cria Derizelies, j'ai à te parler.
— Je m'habille et j'y vais, répondit la servante. Gomme elle passait son bras dans la manche de sa
robe, il lui parut qu'elle ressentait àTépAide une sorte d'engourdissement douloureux. Mais elle ne s'en préoccupa pas autrement et se hâta de se vêtir pour rejoindre Derizelles.
— Pour lors, ma filie^ lui dit-il, te voilà donc revenue, et après-demain, à la grand'messe, tu auras, si tu le yeux, le plaisir d'entendre publier tes bans. Maid, mon fils et moi, nous sommes d'avis que tu ne te fasses pas voir encore. Ainsi, si Ton venait nous demander, tu n'ouvriras pas... à personne.
— Vous partez donc? demanda la servante en portant la main à son épaule.
— Je vaiâ en course pour affaires, et je ne rentrerai que ce soir, sur le tard; Isidore aussi, probablement, car c'est aujourd'hui qu'on ferme la chasse. J'espère bien, ajouta-t-il familièrement, que lorsque tu seras sa femme, tu feras tes efibrts pour modérer un peu cette passion-là. Qu'est-ce que tu as donc, ce matin, je te trouve un peu pâle; est-ce que tu as mal dormi?
— Non, répondit la Lizon en passant sa main sur ses yeux ; mais je me sens, comme ça, un peu en*» gourdie ; ça va passer quand j'aurai pris mon café.
— C'est notre petite ribote d'hier qui f jaura tm peu alourdi la tète» répliqua Derizelles. 11 «st bdn^ le tia
da Pape, faudra eu faire venir pour boire à la noce ; et, continua-t-il en regardant la servante et en baissant la voix, nous en garderons une bouteille pour le baptême.
— Ah ! dit la servante en baissant les yeux, Isidore vous a donc dît...
— Non ; mais j'ai bien deviné que j'allais être grandpère. Et voyant l'embarras qu'il causait à la jeune fille, il reprit :
— Eh bien, quoi, mon enfant ? Pour manger les dragées un peu plus tôt qu'on ne devait les attendre, elles n'en seront pas moins bonnes. Puisque tu fais du café, fais-en pour deux, acheva-t-il. Moi aussi, je me sens la cervelle épaisse; c'est ce diable de vin d'hier.. • fameuse boisson, mais casse-tête en diable!
Comme la Lizon taillait du sucre pour le café qu'elle venait de servir, il lui sembla que le mouvement qu'elle imprimait à son bras lui lit ressentir^ mais plus sensiblement, l'espèce de douleur sourde qu'elle avait d^jà éprouvée en s'habillant ; et s'en plaignit machinalement à Derizelles.
— C'est probablement le contre-coup du cahot d'hier soir, quand j'ai failli verser sur la route, lui répondit-il.
— Ça se peut bien, fit la servante, à qui l'explication parut naturelle. Cependant ça me fait comme une démangeaison de piqûre. Et comme elle achevait de parler, elle s'aperçut que la tasse que Derizelles s'apprêtait à porter à ses lèvres tremblait si fort dans sa main. que le contenu se répandit sur la table.
LE SABOT ROUGB. t97
— Tiens ! lui dit-elle^ on dirait que vous tremblez.
— Toujours comme ça quand je prends du café noir, répondit-iL Ça flatte mon goût^ mais c'est malsain pour mon tempérament. Allons I ma fille, à ce soir I ajouta le fermier... et... si on venait^ n'ouvrez pas.
— C'est convenu^ dit la Lizon. Je vais mettre la maison en ordre.
— Ah I dame^ tu dois f apercevoir de ton absence^ fit Derizelles. Et comme la servante voulait l'accompagner pour fermer la porte derrière lui :
— Non, lui dit-il^ on pourrait te voir. J'ouvrirai et refermerai moi-même. Au cas où je serais forcé de m'attarder^ j'emporte la clef, pour ne pas vous réveiller la nuit.
— Eli bien ! et Isidore ?
— n rentrera par le verger.
— Je serai donc enfermée? dit la Lizon.
— Qu'est-ce que ça fait, puisque tu n'as pas besoin de sortir? répliqua Derizelles.
— Douze heiures toute seule, murmura-t-il lorsqu'il fut dans la rue. Quand nous reviendrons, il sera trop tard.
La Lizon se mit aussitôt à ranger dans la maison. Mais, au bout d'une heure, elle dut s'arrêter, à cause de sa douleur d'épaule, qui semblait s'étendre jusque dans le bras. Elle défit sa robe et regarda la place, où elle n'aperçut qu'une sorte de tache noire et ronde qui ressemblait à du sang eztravasé, à la suite d'un coup on d'une chute.
Elle pensa, comme le M avait dit son futur beaupère, que cette tache était le .résultat du violent cahot qui avait failli la préc^iter hors de la charrette; et comme au même instant elle fut prise d'un éUouisee* ment qui Tobligea à s'a{q[>uyer pour ne point tomber^ elle attribua cet autre symptôme , qui ne lui était pas étranger depuis quelque temps, à s<m état de ma^^ temité.
Cependant d'heure en heure le mal faisait des pvo* grès. La douleur devenait plus sensible, l'enflure plus visible. La Lizon imagina de se laver avec de Teau salée; mais lorsqu'elle retira, non sans difficulté, son bras de sa manche devenue trop étroite, elle poussa un cri en voyant que la tache noire qu'elle avait remarquée déjà s'était étendue jusqu'aux approdies du poignet.
Gomme elle s'épouvantait de ce mal étruige dont elle ne pouvait s'expliquer l'origine, la cousine d'Isidore, qui faisait de l'herbe pour 6a chèvre dans un champ situé derrière le verger de son oncle, entendit le cri de la Lison qui courait éperdue dans toute la maison où elle se croyait enfermée. Décidée à appeler au secours, celle-ci était montée i sa chambre^ d'où elle pouvait de sa fenêtre voir dans la plaine par-des** sus la clôture basse du verger. En ce moment> Mélie> cherchant d'où pouvait venir le cri de détresse qu'elle venait d'entendre, relevait la tète et aperçut sa rivale qui venait de l'apercevoir dle*-méme et lui faisait des signes d'appel.
LE SABOT ROUGE. t99
«^ Elle est revenue^ fitMélie^ laissant tomber Therbe (pi*elle portait dans soa tablier ; et, conune pétrifiée par Tapparition de la Lizon^ elle resta un moment im« mobile à regarder la fenêtre d'où la servante lui renou* vêlait son appel avec plus de véhémence. Mélie allait faire le tour pour entrer chez son oncle par la rue ; nmis elle se rappela qu'un instant auparavant' elle avait vu la porte du verger ouverte. Isidore, en effet, lorsqu'il était parti pour Içi chasse^ était si pressé de courir après le lièvre qu'il avait entendu mener> que, dans sa précipitation, il n'avait point refermé l'entrée du jardin.
En moins d'une minute, Mélie était auprès de la servante, qui, avant d'avoir pu lui expliquer pour quel motif on l'avait appelée, eut à subir de la part de la jeune fille un flot d'interrogations et de reproches. Elle avait en parlant cette éloquence sauvage que le désespoir donne à toute passion vraie, et les rudes accents de sa jalousie exprimaient une si profonde douleur, que la Lizon même se sentit émue et oublia un instant son mal pour la plaindre.
^--Que me veux-tu? pourquoi m'appelles-tu î de* manda enfin Mélie.
La Li2on lui raconta alors, avec une agitation de paroles entrectDiTpées et de gestes fiévreux, la souffrance qu'elle éprouvait depuis le matin et qui allait toujours en augmentant, et quand elle eut achevé, elle lui dé* couvrit son épaule et son bras.
— Qu'est-ce que.*, que c'est^.» qua ce niid-là.*.
Mélie... sai»-ta? fit-elle. Gomme elle balbutiait cette interrogation, une sorte de susurrement d'ailes se fit entendre dans la chambre, et une des mouches qui était restée dans Talcôve efileura presque la figure de Mélie au moment où celle-ci se penchait pour examiner le bras de la Lizon.
La jeune fille fit un mouvement d'effroi et se jeta en arriére.
— Qu'as-tu donc ? lui demanda la Lizon.
Mélie, sans lui répondre, prit son mouchoir, le tordit en tampon et, frappant sur la vitre où la mouche battait de Taile, retenue par cette sorte d'attraction que le verre exerce sur ces insectes, elle la fit tomber à terre.
La servante la regardait faire avec étonnement.
Mélie voyant que la mouche restait immobile sur le carreau de la cham1)re, la ramassa, et Tayaut regardée avec attention :
— Oui, murmura-t-elle comme se parlant à ellemême, pareille à celle de l'autre jour.
Et se retournant vers la Lizon qui la regardait faire sans comprendre, mais cependant instinctivement épouvantée :
— Tu me demandes ce que tu as? eh bien, tu as la mort là-dedans, fit Mélie en lui touchant le bras sur lequel les progrès de Tenflure étaient devenus presque sensibles à ToeiL — Et voilà ce qui te tue, ajouta-t-elle en écrasant la mouche sous son pied.
— Mélie! Mélie 1 cria la Lizon chancelante.
•' — Ta es empoisonnée^ continua la cousine d'Isidore ; c'est une mouche à charbon qui t'a piquée.
— Au secours ! au secours f cria de nouveau la Lizon en faisant im bond vers la porte.
Mais Mélie l'avait prévenue^ et avant qu'elle eût pu la franchir, elle s'était placée devant, après l'avoir fermée avec la clef, qu'elle mit dans sa poche.
— Ecoute, Lizon^ lui dit-elle à voix basse^ mais en paroles pressées, devant Dieu sur sa croix^ je te jure que c'est la mort que tu as dans les veines; cependant tu pourrais être sauvée peut-être si tu étais secouruB tout de suite. Ehbien^ jure-moi devant la croix que tu renonces à mon cousin ; jure-moi que tu partiras malgré lui^ que tu iras dans un pays très-loin; jure-moi encore que tu ne chercheras pas même de loin à ce qu'il se souvienne de toi^ j'irai te chercher du secours. Si tu refuses de me faire ce serment, moi^ je te jure, lizon, que je vais m'asseoir en face de toi et que je te regarderai mourir.
— Eh bien, Mélie^ fit la Lizon en allant chercher une chaise sur laquelle elle s'appuyait pour marcher, voilà un siège; assieds-toi donc et regarde.
— Tu ne veux pas jurer ?
— Je ne veux pas mentir.
MéUe resta une minute sans rien dire et à regarder la servante. Puis s'étant approchée d'elle, elle la prit par la main et l'attira vers le lit dont elle écarta les . rideaux pour lui montrer la croix qui était au fond de l'alcôve.
^^ Demande à Dieu que le médecin arrive à temps, lui dit-elle tranquillement; je vais te le chercher.
Gomme Mélie traversait en courant la grande rue de Pontizy^ elle fut arrêtée par le secrétaire de la mai* rie« qui était son parrain.
«*« Eh ! filleule I lui demanda-t-il , où coursait si vite?
«^ Ne me retenei pas, je suis pressée.
-— Est-oe à cause de la nouvelle ? lui dit son parrain.
*««^ Quelle nouvelle ?
w«- Mais le mariage de ton riche cousin Derizelles avec la belle Lizon sans le sou.
— Ça, dit MéUe avec conviction, ça n'est pas vrai.
— Tiens, petite, dit l'employé de la mairie en ouvrant le grillage derrière lequel ou affiche les actes de la municipalité et en y accrochant un papier, voilà comme ça n'est pas vrai ; et il lui montra le premier ban du mariage d'Isidore avec sa rivale.
Quand elle eut achevé la lecture, Mélie reprit sa course dans la direction de la maison où habitait le médecin de Pontisy. Gomme elle tirait le bouton de la sonnette et qu'on ne venait pas lui ouvrir, une dernière pensée d'égoïsme traversa son esprit.
— Ah I s'il pouvait ne pas y être I murmura-t-elle intérieurement. Mais au même instant elle reconnut à l'intérieur la voix du vieux médecin qui appelait sa servante pour que celle-ci allât ouvrir.
-— Eh bien! pensa Mélie quand elle sentit la porte
LB SABOT ROVQE. 108
céder sons sa main, Toilà tout, c'est moi qal mourrai !
Les soins douteux et hésitants d'un vieil ofScier de santé dont la science était bornée, ne purent arrêter chez la Lôzon les progrès d'un mal qui a pour caractère principal d'étendre ses ravages avec une foudroyante rapidité.
Elle mourut vingt-quatre heures après son retour à SaintrClair.
En ouvrant les yeux pour la dernière fois ^ elle aperçut Mélie, qui ne l'avait pas quittée, et dont l'attitude et les pleurs silencieux attestaient une pitié sincère. Auprès de la jeune fille se tenait Isidore^ la tète enfouie entre ses mains et refusant de regarder la Lizon^ malgré les appels qne lui adressait celle-ci. Comme elle allcdt mourir^ n'ayant déjà plus la force d'exprimer sa pensée par la parole, elle se pencha vers Isidore, lui prit la main de force, et, l'obligeant à la regarder, die lui monti^a Mélie en même temps qu'elle mettait la main du jeune homme dans celle de sa cousine.
Mélie secoua la tète négativement, et son cousin retira sa main pour reprendre sa première posture.
La Lison voulut faire un suprême effort pour parler; mais ses yeux commencèrent à rouler dans leurs orbites avec une rapidité effrayante, en même temps que sa langue convulsionnée se tordait dans sa bouche, ouverte déjâpar le sinistre rictus de l'agonie.
En poussant le dernier soupir^ elle retomba si lourdement sur son chevet, que le peigne qui retenait ses cheveux se brisa en heurtant le bois de lit.
90à LE SABOT BOUGE.
Mélie lui releva la tète, qu'elle appuya bien au milieu de roreiller, et, prenant le rameau de buis qui trempait dans le bénitier, elle en aspergea le visage de la morte, dont les membres s'allongeaient déjà pour Téternelle immobilité. Comme elle la recouvrait avec le drap, un grand bruit se fit entendre dans les escaliers. C'était le chien Tambeau qui s'était échappé du chenil où il avait laissé une moitié de sa chaîne, brisée à force de la secouer. Depuis la veille, le chien flairait le retour de la Lizon, qui }'avait elle-même élevé et pour qui elle avait toujours une caresse ou une bonne parole. N'ayant pu la voir encore et la sentant dans la maison, Tanimal accourait, attiré, guidé peut-être par rinstinct particulier à sa race. En l'entendant japper et gratter à la porte, Mélie, par respect pour la chambre devenue un lieu funèbre, voulut le chasser; mais Tambeau lui glissa entre les jambes, et bondit vers le lit, sur lequel il s'appuya avec ses deux pattes de devant. Une des mains.de la Lizon dépassait sous le drap trop étroit; le chien, qui flairait avec inquiétude, la lécha doucement^ et, faisant un bond subit dans la chambre qu'il parcourait en tournant, il la remplit d'un hurlement lamentable .auquel répondit non-seulement toute la meute d'Isidore, niais aussi tous les autres chiens du pays, réveillés dans leur sommeil.
Derizelles, qui revenait de Melun où il s'était volontairement attardé, entendit des abois plaintifs comme il quittait la route pour entrer sur le pavé de Saiut- Qair.
n arrêta un moment son cheval, prêta Toreillej et, au milieu de lous ces aboiements, il reconnut la voix du chien favori de son fils. Gonmie il continuait sa route, il croisa dans la rue un de ses voisins qui allait au marché.
— Eh ! voisin Derizelles, lui dit celui-ci, les chiens de votre fils gueulent drôlement; est-ce qu'il y aurait un malheur chez vous ?
DerizeUes pressa le pas de son cheval, et, pendant le reste du chemin, il se prépara une figure de circonstance.
Ëa voyant le désespoir du chien Tamheau, qui allait du lit de la Lizon à son maître et de son maitre au lit, Isidore, qui jusque-là n'avait point dit un mot, pas jeté un cri, pas versé une larme, laissa éclater toute sa douleur.
— Ah î mon pauvre Tambeau ! s'écria-t-il en étreignant l'animal ^ntre ses bras, elle est morte? Et, se laissant tomber au pied du ht, il se frappait le front sur le bois en répétant :
— Elle est morte, la Lizon I mon pauvre Tambeau, elle est mortel Et ses sanglots, ses cris, qui n'avaient rien d'humain, se mêlaient aux hurlements du chien, dont les cris avaient, au contraire, quelque chose de la plainte humaine.
Puis, ayant aperçu Mélie qui le regardait en s'essuyantles yeux avec sa manche, Isidore se leva tout à coup, et d'une voix presque menaçante, il lui dit en lui montrant le lit :
sot LE SABOT BOUGE.
— Qu'est-ce que ta fais là, toi?
— Je vous plains; ah ! je vous plains, mon cousin, répondit-elle simplement.
En ce moment, le bruit d'une carriole qui s'arrêtait à la porte de la rue se fit entendre.
— C'est mon oncle, dit Mélie en prenant une lumière pour aller au-devant de Derizelles et lui annoncer la nouvelle.
En apprenant la mort presque subite de la Lizon, le père d'Isidore eut un cri d'étonnement et de stupeur douloureuse qui, dans un théâtre, aurait soulevé toute la salle. Puis se reprenant et regardant sa nièce avec un air d*intelligence : — C'est égal, mon enfant, lui dit-il, voilà un accident qui va bien changer les choses. J'avais été presque forcé de donner mon consentement à un mariage que je n'approuvais pas. La volonté d'en haut s'est opposée à la volonté de mon fils. II en soufliira d'abord; mais, comme à un mal sans remède il n'y a que des regrets inutiles, il oubliera la défunte, surtout si tu le rencontres souvent pour la lui faire oublier.
Comme elle avait déjà fait avec la Lizon elle-même, quand celle-ci avant de mourir avait éveillé cette pensée dans son esprit, Mélie secoua négativement la tête en regardant son oncle.
— Indiquez-moi, lui dit-elle, où sont les chandelles, pour que j'en allume auprès du lit.
— Comme ça se trouve, fit Derizelles en tirant un paquet 48 ^^ pochô. J'ai apporté des cites pour la lan-
LB SABOT RODGB. S07
terne de ma Yoitura. Et il donna deux bougie» à Mélie. *^ Ne yeiiez^Yoti8 pas oonsoler un peu mon cousiui qui est bien triste ? lui dit-elle.
— Que si fait, j'y vais, ma bonne flllei répondit le pbre d'Isidore. Et en suivant sa uièee dans Ie9 escaliers^ il balbiftiait en montant chaque marche :
«*-• Une ci*éature si fdrte> solide comme une maison de pierre ; une &Ué qui aurait fait ployer les genoux à un bœuf, et qui portait Vingt bottes au bout d'une fourche aussi facilement que je s^lève un petit verre 1 Comme ça.é. dans un jour. .. à peine encore.* . le temps d'aller à Melun et d'en revenir» et puis plus rien I Ce que c'est que la vie, pourtant 1 Et voyant que Mélie penchait un peu trop les deux flambeaux qu'elle tenait dans ses mains :
*— Prends garde^ ma fille, lui dit*il, ta bougie coule.
Lorsqu'ils entràrent dans la chambre funèbre, Mélie trouva son cousin dans la môme position où eUe l'avait laissé. A genoux auprès du lit, sur lequel il était accoudé, il regardait vaguement la silhouette rigide que le corps dessinait sous les plis du drap tendu. De temps en temps, Tambeau> redevenu silencieux, se dressait sur ses pattes et léchait les larmes salées qui mouil* laient le visage de son maître.
Derizelles s'était découvert en entrant^ et il avait fait le signe de la croix. A son approche^ Tambeau avait grogné sourdement*
— Mon cousin^ fit Mélie en frappant sur l'épaule d'Isidore, c'est mon oncle.
208 LE SABOT RODGE.
Le jeune homme releva la tète, et, voyant Tattitade respectueuse de son père^ il lui montra le lit en murmurant :
— Ah ! ce malheur. . .
Mélie^ qui avait placé les deux flambeaux sur une table près du lit, détacha le crucifix qui était dans l'alcôve et le posa sur le drap qui recouvrait la défunte, après avoir pris la précaution de vider dans un verre Teau bénite que renfermait la coquille; puis trempant le brin de buis dans le verre, elle Toffrit à Derizelles ; mais comme il s^approchait pour asperger la morte^ Tambeau, quittant les pieds de son maitre^ se mit entre Talcôve et Derizelles.
— Eh bien, oui, fit celui-ci, tu es là aussi; c^est bien^ tu es reconnaissant.
Mais comme il avançait la main pour secouer le rameau de buis, le chien lui sauta à la main et le mordit si vigoureusement que le père d'Isidore jeta un cri.
Le matin, dans Saint-Clair, on apprit la mort de la Lizon en même temps qu^on apprit^son retour^ et au milieu de tous les commentaires que fit naître cette mort presque subite^ quand on en connut la cause^ aucun soupçon n^atteignit Derizelles.
Une grande inquiétude s'ajoutait cependant au désespoir d'Isidore ; il craignait que personne dans le pays ne voulût accompagner le corps de la Lizon au cimetière. Gomme il témoignait cette crainte devant sa cousine, celle-ci lui promit la présence de toutes les femmes et de toutes les filles qu'elle connaissait*
— Quand cane serait que pour m'y voir, lui dit-elle tristement, le monde viendra.
Mélie, en effet, décida presque toutes les veillées (on appelle ainsi les réunions où les femmes se rassemblent pour travailler le soir) à venir à l'enterrement de la lizon. Si on lui adressait quelques objections :
— Puisque leurs bancs étaient publiés, répondaitelle, c'est à peu près comme s'ils avaient été mariés.
La Lizon fut enterrée le lendemain dans le coin du cimetière que la commune réservait aux étrangers décédés dans son sein.
Toute vraie douleur impose : celle dlsidore fut respectée comme un deuil légitime. Les gens qui eussent peut-être été disposés à lui donnerun charivari le jour de son mariage avec la Lizon ne songèrent point à le railler en voyant qu'il avait mis un crêpe à son bras.
Une réaction s'était opérée en faveur de la Lizon, et dans tous les groupes on répétait Tobservation de Mélie:
— Puisque leurs bancs étaient publiés, c'est comme si elle avait été sa femme.
Lorsque la cérémonie fut terminée, Isidore alla, selon Tusage, se mettre à la porte4u cimetière pour remercier en s'inclinant chacun des assistants au lûoment de leur sortie. Parmi les femmes et les jeunes filles se rencontraient quelques jeunes gens auxquels Isidore adressa un salut.
Dans le nombre se trouvait Cantain le carrier, qui
Sie LE SABOT ROUGE.
passait dans le pays pour être l'auteur de la chanson qui, un jour de mardi-gras, avait été la cause d'une rupture momentanée entre la Lizon et Isidore. Celui-ci, ypyant que le carrier s'approchait de lui comme poui' lui offirir la main , mit la sienne dans sa poche et détourna la tête.
— Derizelles, lui dit le jeune homme, dans un jour de plaisanterie, je t'ai peut-être offensé toi et ta défunte que nous venons de conduire icié Je suis venu exprès pour lui en demander pardon et & toi aussi. Veux-tu toper là, ajouta-t*il eu étendant de nouveau la main, pour me dire que tu n'y penses plus ?
— J'y penserai toujours, répondit Isidore ; passe ton chemin. ,
Le carrier s'éloigna sans insister.
— C'était de bon cœur pourtant, se disait^il en lui* même.
Quand tout le monde fut sorti et que le garde-champêtre eut fermé les portes du cimetière , Isidore, qui avait demandé à ce qu'on le laissât seul, fit un ^rand tour dans les champs avant de revenir à la maison. Comme il y rentrait, il trouva son père qui l'attendait.
— Mon cher garçon, lui dit-il, je regrette d'avoir à t'affliger > mais il y a les femmes qui ont porté là-bas ma pauvre bru défunte, et qui reclament leur dû.
— Eh bien ! fit Isidore, ne pouviez^vous pas payer sans moi ?
— C'est que tu as la clef, mon cher garçon, fit De* rizelles ; depuTs l'autre jour tu as la deL
Isidore fouilla macliinalcmeiit dans sa poche^ trouva la clef et la donna à Derizelles^ qui vint la lui rendre un moment après.
— Non 1 lui répondit son fils, gardez-là ; je ne veux m'occuper de rien. Faites-moi vivre sans que je le sente.
— Pauvre garçon ! fit Derizelles en voyant son fils se retirer dans sa chambre; et lorsqu'il fut seul, il ajouta :
— C'est égal, maintenant que la Lizon mange les fraises par la racine, nous allons avoir la paix.
ou DERIZBLLES TRIOMPHE
Après la mort de la servante^ Louciot put croire un moment que ses espérances allaient enfin se réaliser.
Isidore, en efifet, semblait rechercher les occasions de rencontrer sa cousine^ à qui il avait gardé un bon souveuir des soins dont la jeune fille avait entouré la Lizon à ses derniers moments.
Le jour même de Tenterrement, avant qu'on eût enseveli la défimte, Mélie lui avait coupé une boucle de cheveux et Tavait remise à Isidore.
— Je sais bien, mon cousin, lui avait-elle dit, que vous n'avez point besoin de cela pour ne pas l'oublier ; mais c'est égal, j'ai pensé que cela vous ferait plaisir.
— Et toi, lui avait répondu Isidore, est-ce que cela ne te fait point de peine de me donner ce plaisir-là !
LE SâBOT rouge. 31S
— Ne parlons pas de moi, mon cousin, lui répliqua la jeune fille.
Gelle-ci,d^ailleurs, ne partageait point les espérances paternelles et ne s'abusait aucunement sur le motif qui portait Isidore à rechercher sa compagnie, et si douloureux que fût son rôle de confidente, elle Tacceptait et le remplissait avec une évangélique intelligence.
Nature délicate et passionnée^ la fidélité que son cousin gardait au passé la touchait et le lui rendait plus cher. Sans doute cette fidélité la blessait dans Té^ goîsme de la passion qu'elle éprouvait pour Isidore, mais il lui semblait que celui-ci en était devenu plus digne. Elle eût été heureuse peut-être de constater chez lui quelque défaillance de souvenir ou quelque lassitude de regret ; et cependant elle n'aurait pu s'empêcher de lui en vouloir intérieurement^ et elle sentait que la première marque d'oubli l'amoindrirait dans sa pensée.
Un jour Louciot dit à sa fille :
— Ma chère enfant, je connais depuis longtemps tes sentiments pour ton cousin, et comme il n'y a plus aucun obstacle qui s'oppose à votre mariage, personne dans le pays ne s'étonne de vous rencontrer fréquemment ensemble. Mais il faut cependant que cela finisse et que mon neveu s'explique avec moi, parce qu'autrement on jaserait tout haut comme on commence déjà à jaser tout bas.
Louciot demeura fort surpris lorsque Mélie lui ap«
prit qu'jûdore ne lui faisait pas la cour et qu'il était bien loin de songer à Tépouser.
'— Mais alors, demanda-t-il avec sévérité, de quoi donc parlez vous lorsque vous êtes ensemble?
— Nous parlons d'elle^ mon père, répondit Mélie en expliquant quelle était la véritable nature de ses relations avec Isidore*
Louciot défendit à Mélie de voir son cousin.
•^ Ce garçon n'agit pas en honnête homme, lui dit-il ; il doit comprendre qu'il te compromet.
*^ Nous ne faisons pourtant pas de mal, répondit Mélie. Cependant elle promit à son père d'éviter les occasions de rencoutrei' Isidore, et elle tint fidèlement sa promesse.
Un matin, Isidore, qui n'avait pas rencontré aa cousine depuis huit jours, se rendit chez son oncle. Celuici déjeunait avec sa fille dans une salle basse* En voyant entrer le chien Tambeau, qui avait reporté sur elle l'affection qu'il avait eue jadis pour la Lizoui Mélie s'écria :
l **• Ah I voilà mon cousin !
•^ Alors, lui dit son père, monte dans ta chambre. Je vais parler à Isidore » et si je suis content de lui, répondit-il, je te ferai descendre.
Isidore entra comme sa cousine venait de disparaiire.
•^ Mélie, n'est pas làî dit-il à Louciot qu'il regardait à peine.
•- Non ; qu'est-^ce que tu lui veux î
--* Comme je passais par id^ j'étais entré pour lui dire bonjour,
-^ Eh bien, je le lui dirai pour toi^ mon garçon.
Et Isidore, voyant que son chien mf^^^m'^ les marches de Tescalier par lequel Mélie venait de disparaître^ dit à son oncle :
— Ma cousine n'est pourtant point sortie^ puisque voilà Tambeau qui la flaire.
— Sortie ou non, tu n'as point besoin de la voir. Si tu as quelque chose à lui dire^ parle , je ferai ta commission.
— Eh bien 1 qu'est-ce qui vous prend? fit Isidore, en commençant à s'étonner du singulier accueil que lui faisait son oncle.
— Assieds-toi là, lui dit celui-ci en lui montrant un chaise, je vas te causer un moment. Et son neveu s'étant assis, Louciot lui demanda catégoriquement quelles étaient ses intentions relativement à Mélie.
— Là-dessus^ mon oncle, répondit Isidore, ma cousine connaît ma pensée; mais comme il n'est pas juste que son amitié pour moi lui soit nuisible^ je ne la ver* rai plus.
— Alors, fit Louciot, tu ne veux pas accomplir le vœu de ta mère î
— Je ne veux pas rendre ma cousine malheureuse fit Isidore en se levant et en quittant son oncle.
Louciot se consola à demi de ce refus, lorsqu'il apprit, peu de jours après, que la fortune de son neveu était diminuée de moitié par la donation faite à aon
père, n s'en consola tout à fait, lorsqu'un jeune homme d'une commune voisine, qui venait de quitter le service militaire et dont les biens étaient encore plus considérables que ceux dlsidore, s'éprit de Mélie et lui fit demander sa main par son père.
Lorsque Louciot fit part de cette proposition à sa fille, celle-ci refusa nettement d'en entendre parler. Remontrances, prières, ordres, rien ne put vaincre sa résistance.
Louciot n'eut point besoin d'exercer des rigueurs pour l'empêcher de rencontrer son cousin.Méhe s'était d'ellemême condamnée à la réclusion; elle ne sortait que le dimanche, pour aller aux offices, et encore prenaitelle le chemin des champs pour se rendre à l'église, afin de ne point passer devant la maison de son oncle.
Elle était dans le pays la seule fille devant laquelle s'arrêtaient les mauvaises langues. Au lavoir, à la veillée, au puits, qui sont, dans les villages, le^ points ordinaires des rassemblements familiers, on ne parlait d'elle que pour en dire du bien et pour la plaindre; il est vrai que le bien qu'on disait d'elle devenait un prétexte pour dire du mal d'Isidore, Les enfants du pays surtout l'adoraient. De tout temps elle avait recherché leur compagnie ; mais, depuis qu'elle s'était vouée volontairement à la vie sédentaire , elle les attirait encore davantage auprès d'elle : leur présence était une distraction devenue nécessaire à sa solitude ; aussi, à peine libérés de l'école, accouraient-ils chez elle en troupe temultueuse.
LE SABOT ROUGE. Si7
Le jour de la fête patronale du village, tous les enfants vinrent lui rappeler qu'elle leur avait promis de les conduire voir les spectacles forains et les boutiques des marchands ambulants. D'abord elle ne voulut point les accompagner et distribua à chacun d'eux quelques sous pour qu'ils pussent acheter des friandises et des jouets; mais cependant elle fut obligée décédera leur insistance. Mélie avait choisi pour faire cette prome* nade l'heure où elle pensait que la fête devait être encore peu fréquentée. Eny arrivant elle y trouva peu de monde en effet; les baraques commençaient seulement à s'installer et les petits boutiquiers avaient à peine déballé leurs marchandises. Comme elle s'arrêtait devant l'étalage de l'un d'eux pour diriger la troupe enfantine qui l'accompagnait dans le choix de ses acquisitions , le chien Tambeau vint s'ébattre autour d'elle avec une fureur de cris et de bonds qui attestaient le plaisir qu'il éprouvait à la revoir. Mélie craignit d'abord que la présence de l'animal n'indiquât celle du maître. Mais, ayant regardé autour d'elle sans apercevoir Isidore, elle se mit à flatter Tambeau, qui, tout en la caressant elle-même, flairait avec une visible convoitise l'odorante boutique du boulanger de Pontisy qui était venu cuire des pâtés, des galettes et des gâteaux, et qui, pour empêcher ses pratiques de s'étouffer, avait eu la précaution de s'installer à côté du comptoir de son confrère le marchand de vin.
—Eh ! mon pauvre Tambeau, fit Mélie, tu veux que je te régale pour ta fête, pas vrai? Donnez-moi une
MB LB BABOT ROUGB.
brioche^ dit-elle au boulanger. Ët^ pour amuser les enfants autant que pour faire plaisir à Tanimal , la jeune fille le fit sauter deux ou trois fois avant de lui laisser atteindre le gâteau qui devait être le prix de ses efiorts.
Il était d'usage à Saint-Clair que le jour de la fête les garçons- fissent aux jeunes filles qu'ils rencontraient le cadeau de quelque babiole foraine dont ils leur abandonnaient le choix # En échange i ils avaient le droit d^exiger une danse pour le soir» Une jeune fille qui refusait à un jeune homme d'accepter le cadeau de lète^ s'engageait par ce refus même à ne point accepter d'autres personnes.
Connue Mélie allait se retirer^ deux ou trois garçons de Saint-Clair qui venaient d'arriver Taperçurent et s'approchèrent d'elle.
— Eh! Méiie, lui dit l'un d'eux selon l'expression du pays, veux-tu que je te paye ta fête ?
— Merci, fit-elle.
— « Nous savons bien que tu ne viens pas au bal, ce n'est pas pour avoir une danse avec toi^ c'est pour nous faire plaisir. ,
— Non, merci^ dit MéUe« £t> montrant les bambins qui l'accompagnaient, elle ajouta en riant : Payes-la aux enfants, ça me sera aufcsi agréable.
Les jeunes gens achetèrent des mirlitons à la bande enfantine, et allèrent ensuite s'attabler au cabaret
Comme Mélie allait se retirer , elle vit Reparaître Cambeau qui accourait auprès d'elle.
LE SABOT Rt)OG£. 219
Cette fois le cbîen n'était pas seul^ son maître. marchait à dix pas derrière lui.
Isidore semblait se diriger vers le centre de la fête, où le monde commençait à venir.
En apercevant Mélie, qu'il n'avait point vue depuis deux mois^ Isidore pressa le pas pour la rejoindre. Mais en approchant^ il demeura frappé du changement qu'il remarquait en elle.
Mélie^ de son côté^ ne put dissimuler la surprise que lui faisait éprouver la présence de son cousin au miUeu de la fête^ et dans la manière dont elle lui dit : «Je ne croyais pas vous trouver ici, » il devina quelle était la nature de la pensée qui causait son étonnement.
— Je ne suis venu, dit-il, que pour acheter des appaux à allouettes.
' — Le marchand est là, répondit Mélie en lui désignant une boutique voisine. Adieu, mon cousin, ajouta-t-elle,
— Puisque je vous rencontre, continua Isidore employant la locution familière, vous ne voulez pas que je vous paye voire fête ?
— Merci, mon cousin, dit Mélie, étonnée de ne pas être tutoyée : j'ai déjà refusé à des garçons d'ici, et vous savez que quand on a refusé, on ne peut plus accepter.
— Paye-la à moi, dit à Isidore un des petits garçons qui accompagnaient Mélie.
— Non, pas à toi, répondit celui-ci ; tu détruis les nids; à ta sœur, si ça fait plaisir à Mélie, ajouta-t-il en
prenant une petite fille d'une dizaine d'années par la main.
— Est-ce que tu me laisseras choisir ce que je voudrai ? demanda Tentant.
— Non, je te donnerai ce que je voulais, donner à ma cousine, répondit , Isidore en emmenant la petite fille vers une boutique de bijouterie foraine.
La petite fille revint peu d'instants après sans être accompagnée du jeune homme, qui l'avait quittée au milieu de la fête.
Mélie n'avait pas oublié les paroles d'Isidore : a Je te donnerai ce que j'aurais donné à ma cousine. » Aussi était-elle bien un peu curieuse de savoir quel genre de cadeau il avait eu l'intention de lui faire.
— Qu'est-ce qu'il fa donnée, mon cousin Isidore? demanda-t-elle.
— C'est bien joli, mais ce n'est pas amusant, répondit la petite fille. Et, ouvrant sa main qu'elle tenait fermée, elle montra à l'un de ses doigts, trop petit pour le retenir, un petit anneau en acier et taillé à facettes que Ton vendait dans les foires comme un préservatif de certaines affections.
— Une bague, fit Mélie qui devint toute rouge ; mais tu vas la perdre ; elle ne te tient pas au doigt.
— Je sais bien ; mais il n'y en avait pas de plus petites, et Isidore n'a pas voulu me donner autre chose. Et comme en parlant elle s'aperçut que Mélie avait le visage empourpré :
— Qu'as-tu donc ? lui demanda-t-elle.
— Rien, dit la jeune fille, j'ai la migraine; allonsnous-en.
— Ah I dit Tenfant comme frappée d'une idée, la marchande a dit que ces bagues guérissaient du mal de tête et puis encore d'autres maladies que je ne me rappelle pas. Mets donc ma bague un peu^ pour voir si c'est vrai. Et^ ayant pris la main de Mélie, elle lui glissa l'anneau dans un doigt.
— Une singnUère espérance avait alors passé dans Tesprit de la jeune fille, et le plaisir qu'elle éprouvait se reflétait si visiblement sur son visage, que Tenfant, qui était habituée à la voir triste, attribua ce changement à la vertu de sa bague.
— Ah! tu vois, dit-elfe joyeusement, ma bague te fais du bien; eh bien, garde-la, je te la donne.
— Non, répondit Mélie, je ne veux pas t'en priver; mais tu me la prêteras quand j'aurai la migraine. Et ayant jeté les yeux sur l'anneau avant de le rendre à Tenfant, elle s'aperçut que le mot souvenir y était finement gravé.
— Souvenir de quoi? se demanda-t-elle intérieurement.
Parmi tous les enfants dont Mélie s'entourait familièrement, la petite fille à laquelle Isidore avait donné la bague préservatrice était devenue sa favorite.
Presque tous les jours, pour la retenir plus longtemps auprès d'elle, elle imaginait quelqu'une de ces longues histoires qui sont à la fois le charme et l'eflFroi de l'enfance crédule, et s'interrompant tout à coup au
milieu de ce récit improvisé avec le souvenir de ses lectures d'almanachs et de fabliaux villageois, elle feignait d^être prise par une migraine' subite. En la voyant se frapper le front à petits coups avec son dé, Fenfant retirait la bague qu'elle portait à son pouce pour ne pas la perdre, et la mettait au doigt de Mélie. Mais il arrivait alors qu^au lieu de continuer Thistoire interrompue, la jeune fille demeurait silencieuse et se racontait à elle-même sa propre histoire.
L^enfant, que ces interruptions impatientaient, ayant remarqué que Mélie s'arrêtait presque toujours au moment où elle lui prétait sa bague/ la lui refusa un
jour.
— Non, lui dit-elle ingénument, je ne veux plus te la donner. Au lieu de te guérir, elle te fait du mal. Tu n'avais pas la migraine aussi souvent que cela autrefois.
Cette remarque ingénue fit rougir Mélie, qui peu de temps après imagina mille ruses pour exciter la petite fille à désirer un objet qu'elle lui refusa jusqu'à ce que celle-ci lui proposât d'elle-même de lui donner sa bague en échange. Si Mélie souhaitait aussi ardemment la possession entière de cet anneau, c'est qu'une vague espérance lui faisait attribuer à son cousin une pensée que celui-ci n'avait pas eue le jour où il l'avait et véritablement par hasard rencontrée sur le terrain de la fête.
Lorsqu'Isidore avait cessé de voir sa cousine, il avait d'abord souffert, parce que celle-ci lui manquait pour
donner la réplique à la douleur que lui avait causée la mort de la Lizon; mais peu à peu, n'ayant plus personne à qui parler de ses regrets, Timage de celle qui en était l'objet s'était non pas efiPacée complètement dans sa pensée, mais diminuée dans le lointain amoindrissant du souvenir.
Aidé par le temps qui faisait son œuvre d'oubli, peu à peu il avait repris son existence de plante grasse, et reconquis cette béate sérénité que donne l'indifférence. 8*11 avait été frappé de l'aspect maladif de Mélie, après une longue absence, le sentiment qu'il avait éprouvé n'allait pas au delà d'un banal intérêt. Il ne s'était point préoccupé de rechercher la cause du mal qui l'avait si rapidement, métamorphosée. L'eût-il cherchée, qu'il ne l'aurait peut-être pas voulu trouver, dans la crainte de voir sa tranquillité d'esprit troublée par l'instinctive pensée qui nous force à plaindre tout être auquel on cause une souflErance, volontairement ou non.
En lui proposant le cadeau de fête, il avait simplement obéi à un usage ; et lorsqu'à son refus de l'accepter il avait voulu donner à sa petite compagne l'objet qu'il lui destinait à elle-même, c'était seulement parce que la boutique où il avait acheté la bague était celle où Von vendait les objets les plus coûte\jx et les moins vulgaires; il n'avait point même lu sur l'anneau le mot souvenir, que Mélie se plaisait pourtant à confondre avec espérance.
Elle ne tarda point cependant à comprendre qu'elle était victime d'un malentendu. Son père, qui ne s'apef-
çut de Taltération de sa santé que lorsque les forces commencèrent à lui manquer pour s'occuper des soins du ménage^ se montra moins rigoureux avec elle. Il fit même appeler un médecin^ qui, n'allant pas au delà des apparences^ ne reconnut^dans la jeune fille aucun symptôme alarmant^ et se borna à lui ordonner des distractions. Chez les paysans, il n'y a de mal reconnu sérieux que celui qui vous couche au lit, vous met à la diète et exige Tusage immédiat de médicaments. La banale ordonnauce du médecin calma les inquiétudes de Louciot.
— Du moment où tu n'es pas malade de cœur, ditil à Mélie^ il n'y a pas de danger.
La première fois que Mélie fit usage de la liberté qui lui était rendue^ elle alla^ en compagnie de tout son entourage enfantin^ se promener dans un petit bois appartenant à son père et qui était situé à cinq minutes de Saint-Clair. C'était le soir d'un dimanche d'août; la moisson, qui avait été tardive^ n'était pas encore terminée, et, peu* soucieux d'observer le chômage dominical, un grand nombre de paysans s'occupaient de rentrer leurs gerbes.
Pendant que les enfants couraient dans le bois à la cueillette des premières noisettes, Mélie s'était assise sur un tronc de peuplier récemment abattu, et tressait machinalement une couronne de fleurs sauvages destinée à une des petites filles qui l'accompagnaient* Comme elle plongeait la main dans Therbe haute et drue qu'elle employait à faire des liens pour sa guir-
lande^ elle sentit sa bague glisser au long de son doigt et le quitter tout à coup ; elle se baissa précipitamment pour la chercher, et voyant qu^elle ne la retrouvait pas^ elle appela les enfants pour qu'ils vinssent l'aider dans ses recherches, promettant pour récompense à celui qui rencontrerait Tobjet égaré de lui donner la couronne qui avait été la cause de sa perte.
Gomme tous les enfants fouillaient vainement l'herbe épaisse^ Isidore se montra au bout du sentier qui traversait le bois.
En voyant paraître son cousin^ Mélie avait ordonné aux enfants de cesser leurs recherches, tant elle craignait^ si l'un d'eux trouvait l'anneau devant Isidore, d'avoir à expliquer à celui-ci comment il était en sa possession.
Isidore^ qui semblait préoccupé, ne reconnut sa cousine que lorsqu'il fut auprès d'elle. 11 menait en laisse un chien d'arrêt que Mélie ne lui avait pas encore vu.
— Est-ce que vous n'avez plus Tambeau, mon cousin? lui demanda-t-elle machinalement.
— Non, répondit-il. 11 avait pris la mauvaise habitude de se laisser entraîner au bois avec les braconniers^ et comme je ne veux pas que mes chiens servent à faire tuer du gibier aux autres, je l'ai changé.
— Comment î fit Mélie ; un pauvre animal qui était si fidèle, et qui aimait tant ceux qui l'aimaient! ajoutât-elle en baissant la voix.
— Ah bien ! oui, je ne dis pas.. . mais l'utiUté avant tout ; et puis un chien ne doit connaître que son maître.
— Ah! c'est que, fit Mélie avec un accent de reproche, quand même vous auriez été forcé de l'attacher pour qu'il n'aille pas courir, vous auriez dû le garder. . . Ah! oui, vous auriez dû...
L'abandon d'un animal élevé par la Lizon devait indiquer qu'Isidore était bien près de se détacher du souvenir de la défunte. Ce fut la première pensée qui vint à l'esprit de Mélie. Elle lui fut à la fois pénible et douce, comme peut l'être tout fait ou toute parole qui blesse le sentiment humain en flattant la passion de l'individu. Ce symptôme d'oubli était d'ailleurs d'accord avec cette vague espérance dont se berçait la jeune fille depuis le jour de la fête de Saint-Clair. Pour peu que son cousin pût'songer à elle, ne devait-il pas commencer d'abord par ne plus songer à l'autre?
« Qui sait, pensait intérieurement Mélie, si ce n'est pas exprès pour me laire comprendre qu'il ne pense plus à elle, qu'Isidore a renvoyé Tambeau, qui devait la lui rappeler tous les jours ? » Elle achevait à peine cette réflexion, que son cousin vint donner un brutal démenti au nouvel espoir qu'elle lui faisait concevoir.
Un des enfants, qui s'était obstiné à chercher l'anneau perdu sans que Mélie, préoccupée par la présence dlsidore, se fût aperçue de sa persistance, le trouva tout à coup dans l'herbe et le rapporta triomphalement en réclamant la récompense promise. C'était justement la petite fille à qui le cousin de Mélie avait donné la
LB [SABOT RODGE. »7
bague. Celle-ci tendait déjà la main pour reprendre l'objet retrouvé, qu'elle ne voulait pas laisser voir à Isidore; mais avant de le lui rendre, l'enfant voulut le montrer à celui-ci, et, à la grande confusion de Mélie, elle raconta rechange qui avait eu lieu et le chagrin qne la jeune fille avait éprouvé quelques instants auparavant en croyant sa bague perdue.
Pendant que l'enfant parlait , Mélie , résignée à la laisser dire , étudiait sur le visage de son cousin l'impression que lui causait ce récit, qui était tout une révélation des sentiments qu'elle éprouvait pour lui.
Mais Isidore écoutait avec impatience et ne semblait pas comprendre ce qu'on lui disait :
— Gomment I insistait la petite avec cette ténacité particulière aux enfants, tu ne reconnais pas le cadeau que tu m'as payé à la fête, même que tu as donné une grande pièce blanche, et qu'on t'en a rendu deux petites?
— Ah ! oui, fit Isidore avec indifférence en regardant machinalement l'anneau qu'il faisait tourner entre ses doigts. C'est bien possible. Et , se retournant vers Mélie, il ajouta : — Il y en a ime ce soir à Moncourt, une fête t Vous n'y allez pas, ma cousine?
— Non, répondit Mélie en balbutiant C'est par hasard que j'avais été l'autre jour à celle où je vous ai rencontré.
— Ah I oui, je me rappelle maintenant,{fit Isidore;
oui, au fait, vous avez même donné une brioche à Tambeau.
— C'est ça^ mon cousin^ dit Mélie en balbutiant.
— Ah bien ! reprit Isidore en riant, je crois bien que c'est la dernière qu^il a mangée.
En ce moment-là, Mélie serrait ses dents les unes contre les autres pour ne point éclater en sanglots, et la contraction nerveuse qu^elle s^imposait était si violente, qu'elle fit crier en lui serrant les doigts la petite fille qu'elle tenait alors parla main.
— Alors, comme ça, reprit Isidore, vous ne venez pas faire un tour à la fête de Moncourt?
— Non, mon cousin.
— Ah bien! moi, j'ai comme une idée d*y aller flâner après mon souper. On dit qu'il y a spectacle de chiens savants, ça m'amusera.
— C'est ça, mon cousin, amusez-vous bien, murmura Mélie; et elle ajputa avec un accent d'amertume : Mais quoique ce soit le, plus court de passer au long du cimetière, ça vous empêcherait peut-être de vous amuser; faut prendre un autre chemin.
-— Ah bien ! dame I ma cousine, répondit Isidore qui avait compris l'allusion et le reproche contenus dans ce conseil, écoutez donc, on ne peut pas toujours se désoler, aussi : il y a un temps pour tout dans ce monde. Bonsoir à mon oncle, ajouta-t-il en la quittant.
A compter de ce jour, l'état de Mélie empira visiblement, sans que le médecin pût donner un nom à sa
maladie. Louciot, qui commençait à s'inquiéter sincèrement^ voulait aller j]cherclier un docteur à Fontainebleau. Mélie s'y opposa et trouva d'ingénieux mensonges pour lui prouver qu'elle n'était pas en danger.
— On n'est pas malade ({uand on dort^ quand on mange et quand on travaille, lui disait-elle.
Cependant, un mois après sa dernière rencontre avec Isidore, Mélie, arrivée au dernier degré de la consomption^ avait été forcée de prendre le lit, qu'elle ne quitta plus. Une seule fois elle entendit de sa chambre, qui donnait sur les champs, la voix d'Isidore, qui appelait ses chiens, car la chasse venait d'ouvrir. Elle se leva et se traîna péniblement à la fenêtre, où elle aperçut le jeune homme, qui, tout à l'animation que lui causait ce plaisir, lui fit de la main un geste rapide et s'éloigna sans lui parler.
Ce soir-là, son père étant absent, elle fit appeler le curé. Mais Louciot rentra comme on achevait d'administrer Mélie, qui était alors entourée de cinq ou six jeunes filles et de tous les enfants.
— Tu vas donc mourir, que tu as fait venir le bon Dieu à la maison? Mais de quoi meurs -tu ? demandat-il.
Le prêtre, qui avait le secret de Mélie, fit signe à Louciot de s'agenouiller. La cousine d'Isidore s'éteignit six jours après. Elle était devenue si maigre, que ses doigts transparents ne pouvaient plus retenir la bague d'Isidore, et pour ne point s'en séparer, elle
l'avait fait suspendre à un fil qui tombait à la haatenr de son bras. De temps en temps, elle étendait sa main pour passer un doigt dans l'anneau^ et tant qu'elle pou*-
Tait se maintenir dans cette position^ elle semblait heureuse. Ce fut ainsi qu'elle mourut un soir du mois d'octobre. Le jour de l'arrivée des grives^ comme Isidore le fit observer à son père.