LE GARDE CHASSE
Peu de temps après la double mort de la lizon et de sa cousine Mélie, Isidore était revenu à ses anciennes habitudes.
Abandonnant à son père, 'Comme par le passée le soin d'administrer la portion de biens qui lui était restée après le partage, il vivait uniquement absorbé dans sa passion pour la chasse.
Nous avons dit que de tout temps une certaine hostiUté avait existé entre Isidore et les autres chasseurs du pays.
Cette hostilité avait plusieurs causes :
C'était d'abord Tantipathie qu'il avait provoquée en se tenant volontairement, et contre tous les usages, à Fécart de toute camaraderie. Mais le motif le plus sérieux consistait dans la rude conburrence qu'il faisait
aux gens de Saint-Clair et de Fontisy^ qui prenaient des ports d'armes, en détraisant presque à lui seul tout le gibier qui se trouvait sur le territoire de ces deux commîmes.
Ceux qui ne pouvaient, comme lui, déserter leur travail pour leur plaisir et qui ne chassaient qu'une fois par semaine^ le dimanche ordinairement, commencèrent à murmurer lorsqu'ils s'aperçurent qu'au bout de la saison de la chasse ils avaient à peine tué assez de pièces pour que la vente ou Tusage intime qu'ils en faisaient pût payer leur poudre et leur permis.
En eflfet, Isidore, en chassant tous les jours, et par quelque temps qu'il fit, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, laissait peu de chose à faire aux autres. La liberté dont il pouvait disposer n'était pas le seul avantage qu'il eût sur ses confrères, car son adresse exceptionnelle était encore aidée par la possession de chiens excellents et d'armes supérieures. Ou lui fit remarquer que, dans l'intérêt même de son plaisir, il devrait en modérer l'exercice pour en assurer la durée.
— Si tu continues ainsi, lui disait un de ses voisins qui avant lui passait pour être im des meilleurs fusils de l'endroit et dont la vanité souffrait un peu depuis qu'Isidore lui avait enlevé sa réputation, si tu continues ainsi, mon garçon, d'ici t'a peu il ne restera plus dans le pays assez de gibier pour reproduire l'espèce, et la rencontre d'un lièvre sera devenue un événement
corieux.Puisgue tu as la chance d'avoir des réserves,ya t'y amuser tout seul comme c'est ton droit, mais laissenous au moins le peu de plume et de poil que tu as épargnés. Il faut pourtant que tout le monde s'amuse.
Conmie Isidore aurait voulu être dans le pays le seul qui eût le droit de porter un fusil, il ne prenait aucun souci des récriminations dont il était l'objet et n'en abrégeait pas d'une heure ses courses quotidiennes, lie plaisir que lui procurait l'exercice de la chasse était d'ailleurs doublé par la satisfaction de vanité qu'il éprouvait à rentrer chaque soir au logis le dos ployé sous le poids de son camier rebondi^ tandis que les autres chasseurs rentraient à vide. Lorsque le territoire communal commençait à se dépeupler^ Isidore chassait alors dans les réserves qu'il s'était créées en entourant de palissades deux ou trois boqueteaux qu'il possédait sur les points opposés de la plaine^ et dans lesquels le gibier poursuivi venait chercher un refuge.
Les rivalités de chasse sont très-fréquentes dans les campagnes^ et surtout dans celles où la propriété est morcelée en petites fractions. Elles deviennent entre les habitants, lorsqu'ils se trouvent atteints dans leur égoïsme ou froissés dc^ns leur vanité, l'origine de taquineries incessantes qui dégénèrent en procès. Quelquefois même ces querelles, en s'envenimant chaque jour davantage, font naître des haines vivaces et dangereuses, comme peuvent l'être toutes rancunes causées par la jouissance disputée d'un plaisir que Ton prend à main armée.
Une lutte sourde s'engagea pendant deux années entre Isidore Derizelleset les autres chasseurs du pays. Ceux-ci, n'ayant pu obtenir de lui qu'il ménageât un peu plus le gibier, nfenacé de destruction complote, s'entendirent entre eux pour le gêner dans ses chasses.
Des gens dont la propriété territoriale ne dépassait quelquefois pas un arpent, lequel était divisé en pièces de quelques perches, lui faisaient interdire le passage siur ce qu'ils appelaient pompeusement leurs terres. Cette taquinerie obligeait Isidore à faire de longs détours qui ralentissaient sa marche^ et^ malgré les précautions qu'il prenMt, il lui arriva un jour d'être surpris comme il passait^ ayant son fusil armé, sur le terrain d'autrui. Il usa envers ses voisins des mêmes mesures, et de son côté il leur fit interdire le passage sur son bien. Mais lorsqu'il rencontrait quelque délinquant^ les gens dont il réclamait le témoignage pour constater le délit s'abstenaient, et le garde-champêtre lui-même semblaifrse ménager de§ absences volontaires toutes les fois qu'Isidore avait des occasions de requérir le concours de son autorité.
Il prit le parti de ne phis chasser que sur son bien, mais ses réserves furent d'autant plus vite épuisées que les autres chasseurs, jaloux de lui et abusant de l'impunité qui leur était presque tacitement promise par l'autorité rurale, venaient lui braconner le gibier que renfermaient ses réserves. Il voulut alors prendre en location une chasse du voisinage ; malgré le prix élevé qu'il en offrait, on refusa de la lui louer, à cause
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de la réputation de grand destructeur qu'il s'était faite dans le pays.
Isidore, qui était au reste loyal chasseur, avait toujours ouvertement méprisé les braconniers. Lorsque la rupture des palissades qui entouraient ses remises, et la présence de collets où ses chiens se prenaient, lui eurent démontré qu'ils l'avaient choisi pour être leur victime, son mépris pour eux se doubla de haine. Cette haine s'augmenta de son impuissance pour réprimer les délits dont il avait à souffrir quotidiennement, et lui fit concevoir un projet qui, s'il réunissait, lui per* mettrait de pouvoir satisfaire en môme temps et sa passion pour la chasse et ses rancunes contre les gens qui faisaient tous leurs efforts pour l'empêcher de s'y livrer librement.
Isidore songea à se faire nommer garde particulier du prince de**% propriétaire du château de Pontisy, dont les vastes attenances s'étendaient sur la plus grande partie du territoire de la commune dont le village de Saint-Clair dépendait lui-même.
Ce beau domaine déjà trois fois séculaire , comme les bois qui l'entourent, et qui tient sa place parmi les monuments historiques du département, était presque toujours inhabité. Le prince de"*, grand voyageur, n'y faisait que de rares et courtes observations. 11 avait confié l'administration de ses biens territoriaux à un vieil intendant, et la surveillance de ses bois à un vieux garde qui avait reçu de lui l'ordre d'être indulgent, et qui poussait cette indulgence jusqu'à l'aveu-
glement. Aussi les vieilles futaies de Pontisy, sous les voûtes desquelles avaient jadis retenti les trompes qui sonnaient le hallali du cerf devant la belle Gabrielle, étaient devenues le paradis du maraudage et du braconnage.
Depuis qu'il exerçait cette sinécure, le garde de Pontisy n'avait verbalisé que deux fois : la première fois contre un chasseur étranger au pays, la seconde contre Isidore lui-même^ qui un jour, honteux de rentrer à Saint-Clair le carnier flottant, avait été rôder sur les bordures du bois du prince de*'*.
Ce fut dans cette circonstance même qu'Isidore avait pour la première fois conçu le projet d'être un jour revêtu d'un insigne pareil à celui que le garde lui avait montré en lui déclarant procès-verbal.
Les circonstances parurent, peu de temps après, vouloir favoriser ses projets.
On apprit que le châtelain de Pontisy était mort pendant une traversée lointaine. L'héritier du prince d*** était son gendre, le marquis de Cyran. En apprenant le nom du nouveau propriétaire de Pontisy, Isidore se souvint que le comte se trouvait au nombre des invités du roi Charles X, le jour où Sa Majesté avait témoigné le désir d'être témoin de son adresse. Isidore se rappela, en outre, que le comte de Cyran avait joint ses ^icitations à celles du monarque.
Isidore n'attendit point que le nouveau châtelain vînt à Pontisy; il fit le voyage de Paris, et ayant été admis par le comte^ il invoqua ses souvenirs et lui
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demanda la place de garde particulier de son domaine. Avant de faire cette demande^ Isidore avait franchement exposé les motifs qui le portaient à solliciter un tel emploi. Il avait su habilement éveiller la curiosité de l'héritier du prince de*^*, en lui faisant la peinture des déprédations de toute nature qui se commettaient ouvertement sur son domaine et particulièrement dans ses bois^ à cause de l'incurie de son garde.
— Monsieur le comte^ termina Isidore^ tout ce que je vous ai dit est la vérité pure. Il y a^ tant à Saint- Clair qu'à Pontisy, dix ménages qui^ depuis dix. ans» se chauffent avec votre bois et se nonrrisent avec votre gibier.
Le comte de Gyran^ qui était grand chasseur et qui se proposait d'habiter Fontisy pendant la plus grande partie de l'année^ se laissa émouvoir par les récits d'Isidore;
n trouva d'ailleurs original et utile tout à la fois pour ses intérêts d'avoir un garde qui^ étant lui-même propriétaire, apporterait dans son service toute la passion conservatrice que donne le sentiment de la propriété.
Comme le comte lui promettait de le prendre pour garde aussitôt qu'il aurait atteint l'âge que la loi exige chez les individus qu'elle investit de cette magistrature rurale, Isidore fit ses conditions, qui furent acceptées parle nouveau châtelain de Pontisy.
Il aurait personnellement le droit de chasser sur toutes les propriétés confiées à sa garde.
tas LB 6AB0T RODGE.
Le jour même où il revenait de Paris^ son père était victime d'un sinistre. Une pièce de blé de dis: arpents lui appartenant^ et dont la moisson en gerbes n'était pas encore rentrée, avait été incendiée pendant que Derizelles allait renouveler la police de son assurance, expirée depuis deux joiurs^ chez Tagent de la Compagnie*
Isidore se montrait beaucoup moins sensible au dommage éprouvé par son père qu'à la rencontre qu'il
fit le lendemain^ en allant faire un tour dans un des bois, de Pontisy qui devaient être prochainement confiés à sa vigilance.
Comme il venait à peine d'y entrer, il surprit le carrier Cantain accompagné d'un de ses camaaades, portant un sac sur les épaules, occupé à lever un collet dans lequel un lièvre achevait de s'étrangler.
— Tiens, disait Cantain à son camarade, en lui donnant le gibier qu'il avait débarrassé de son engin^ mets-le avec Iqs autres.
Comme il achevait de parler, il aperçut le fils Derizelles.
— Ahl toi aussi, tu t'en mêles, lui dit Isidore.
— Damel que veux-tu, répondit Cantain, je me marie demain; faut bien faire un peu la noce.
— Eh bien I reviens-y donc pour le baptême, fit Isidore.
— Ce n'est toujours pas toi qui m'en empêcheras, répondit ironiquement Cantain, qui s'éloigna avec son Cfunarade,
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 Pépoqae où sévissait le rigoureux Myer qus nous avons essayé de déorire au commencement de ce récit^ Isidore était déjà depuis près d'une année garde particulier du domaine de Fontisy. A l^xception de deux ou trois fermiers^ au nombre desquels se trouvait Derizelles^ la commune comptait peu de propriétaires» Presque tout le territoire de Fontisy et de Saint^Glair étant encore ime dépendance domaniale du château^ les paysans qui ne possédaient point de bieui et qui voulaient faire de Tagriculture étaient obligés de louer, et c'étaient ces locations divisées à Tinfini qui donnaient à la campagne Taspect particulier qu'on remai^ que dans les pays de petite culture»
Sur les conseils que lui donna Isidore^ le nouveau propriétaire de Fontisy^ lorsque les baux passés avec les paysâils furent arrivés à expiration^ ne consentit à les renouveler qu'en supprimant â ses locataires le droit de chasse sur les terres que le bail livrerait à leur exploitation*
Cette restriction souleva bien dans le pays quelques résistances et quelques protestations; mais les gens qui n'avaient pas le moyen d'acquérir des terres furent obligés de se soumettre aux conditions imposées par le nouveau contrat de louage.
(k)mme nous l'avons dit en commençant^ il existe certains délits, et le braconnage est du nombre^ contre lesquels la loi peut protester par des poursuites et par des rigueurs» mais^ qu'elle demeure toujours impuissante à réprimer. Ainsi le paysan le plus boimête qui
se ferait un sérupule de dérober une grappe dans la vigne du voisin^ ne se laissera jamais persuader par aucun raisonnemeut ni par aucun code qu^il n'a pas le droit de tuer le gibier qui se nourrit dans sa culture.
La première conséquence des mesures restrictives prises par le nouveau châtelain de Pontisy fut d'augmenter le nombre des braconniers.
Tous les gens qui^ auparavant^ se livraient légalement au plaisir de la chasse^ cessèrent de prendre un port d'armes et employèrent Targent qu'ils versaient entre les mains de l'État pour satisfaire librement leur passion en acquisitions d'engins prohibés.
La surveillance agressive d'Isidore était, d'ailleurs, de nature à provoquer les délits. Si vigilant qu'il pût être, et par cela même que sa garderie était très-étendue, il ne pouvait pas se montrer partout; et bien qu'il eût étudié toutes les ruses du braconnage, on en inventait chaque jour de nouvelles pour le mettre en défaut. Le fait même de sa nomination avait un caractère particulièrement offensif. Envers uli garde étranger qui eût fait son devoir avec zèle, on n'eût employé que la ruse ; mais avec Isidore, qui était un enfant du pays, on avait déclaré tacitement que tout moyen mis en œuvre était de bonne guerre, et une conspiration avait été ourdie pour le provoquer à toute mesure, exagérant l'autorité que lui donnait son mandat,, qui serait de nature à provoquer elle - même l'emploi de la force contre lui. Ses premiers débuts n'avaient pas été très-heureux. Les deux pre-
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mières personnes contre lesquelles il avait verbalisé avaient été renvoyées sans condamnation. Tune parce qu'il y avait un vice dans la rédaction du procès-verbal, l'autre parce que le délit n'avait point paru suffisant pour motiver une peine.
Ces deux acquittements furent Toccasion d'un festin donné à Tauberge du Sabot rouge. On y servit un chevreuil tué dans les bois de Pontisy par les amis des accusés pendant l'absence d'Isidore, obligé de comparaître au tribunal pour soutenir sa plainte.
A la fin du banquet, où se trouvaient réunis tous les braconniers de Saint-Clair, c'est-à-dire le village à peu près tout entier, ils se rendirent armés de leurs fusils devant la maison d'Isidore, et, après avoir fait une décharge à poudre, ils lancèrent par-dessus le mur le pied droit <Je l'animal qui avait été le plat d'honneur du festin.
Isidore devait prochainement rencontrer Toccasion de prendre une revanche de cet injurieux hommage, qui était un audacieux défi porté à son autorité.j
L'horrible misère contre laquelle luttait alors le pauvre ménage de la Maison de paille était arrivée à son comble. Pendant que Cantain et sa femme «avaient épuisé pour vivre des ressources qu'eussent refusées des mendiants, leur enfant se mourait auprès d'eux, tué autant par le froid que par la faim, car la chèvre nourricière, n'ayant plus elle-même de nourriture, l'avait sevré, et lorsqu'il se penchait en criant hors de sonberceau pour lui demander sonlait, l'animal inquiet
allait fourrer son museau entre les genoux de la Ronssotte et bêlait plaintivement comme pour lui demander du fourrage.
Un matin, Cantain traversait les bois de Pontisy, où il était allé chercher le médecin pour son enfant, qui venait d'être pris de convulsions. Gomme il suivait tristement le sentier que bordait d'un côté le mur de clôture des taillis, il entendit à quelques pas de lui le cri particulier que pousse le lièvre quand il est pris dans un collet, et que les chasseurs appellent couinement.
Cantain n'était pas braconnier. Quand il était garçon, comme tous les jeunes gens du pays, la veille d'une fête, ou à l'occasion de quelque solennité, il avait bien été pendant une nuit de clair de lune se mettre à l'affût pour tuer un lapin dans une garenne , mais comme il n'était pas connu pour vendre son gibier, il n'excitsdt point la défiance des gardes, qui ne l'avaient jamais pris ni essayé de le prendre. Depuis son mariage avec la Roussotle, il avait voulu deux ou trois fois aller au bois ; mais celle-ci, au lieu de Texciter comme les autres femmes du pays faisaient avec leurs maris, l'en avait empêché.
Le premier mouvement du carrier en entendant le cri du lièvre, avait été de continuer son chemin en doublant le pas. Il n'ignorait pas que le collet où se trouve pris un gibier est quelquefois un piège tendu par le garde pour prendre le braconnier. Cependant, tout eïK marchant, il jeta un regard autour de lui. La
tombée des feuilles lui permettant de plonger son regard jnsque dans les plus lointaines profondeurs du bois dépouillé il se convainquit qu'il était bien seul, et qu'il avait bien le temps d'aller, sans courir de risques, détacher l'animal qu'il apercevait, à trente pas devant lui, immobile dans la coulée tracée entre deux
cépées.
Porté au marché de Fontainebleau, ce lièvre valait
six francs, et si modique que fût cette somme, elle représenta deux jours de pain pour le carrier et sa femme, deux jours de feu pour son être éteint; c'était peut-être encore une botte de fourrage pour la chèvre affamée, c'était peut-^tre aussi des médicaments pour son enfant.
Cantain revint sur ses pas dans la direction du taillis où se trouvait le lièvre, puis il s'arrêta en hésitant, et regarda de nouveau autour de lui.
S'il n'apercevait personne, il était vu cependant. Au-dessus de lui, sur le sommet de la croupe que le bois formait en cet endroit en montant vers la lisière de la forêt, un homme le guettait, caché derrière un tas de bourrées. C'était le braconnier qui avait tendu le collet la veille, et qui, en venant pour le relever, s'était caché lorsqu'il avait entendu les pas de Cantain, qui faisait crier la neige en marchant. En voyant le carrier continuer son chemin, bien que les plaintes de l'animal eussent dû lui signaler sa présence, le braconnier supposa que le mari de la Roussotte n'allait pas relever le collet, parce qu'il avait remarqué quel-
sa LE SABOT ROUGE.
que indice révélant peut-être la présence prochaine du garde. Comme il faisait cette réflexion, il aperçut^ en effet, Isidore Derizelles qui faisait sa ronde matinale, en suivant^ du côté de la plaine, le mur qui la séparait du bois. Ce fut alors qu'il s'effaça derrière les bourrées, où il se tint immobile.
Au cri poussé par le lièvre, Isidore, qui ne pouvait être aperçu de Cantain, de même qu'il ne pouvait Tapercevoir, s'était rasé au long du mur, et l'avait suivi jusqu'à un endroit où se trouvait une brèche, à l'angle de laquelle il s'arrêta. Quelques précautions qu'il eût prises pour se dissimuler, le braconnier avait cependant, sans le savoir, trahi sa présence. En se rasant derrière les bourrées mal échafaudées, il leur avait imprimé un mouvement qui n'avait pas échappé à Isidore, dont le premier regard avait sondé toute la pente boisée au bas de laquelle il se trouvait. Habitué à tirer une conséquence des moindres indices, il s'était déjà assuré d'une capture, et il attendait dans le plus profond silence que le braconnier vint relever le collet pour franchir la brèche et le surprendre en flagrant délit.
Tout ceci se passait pendant que Cantain, arrêté dans le chemin, hésitait à prendre un parti.
Isidore attendait ainsi depuis quelques minutes, lorsque son attention fut attirée dans une direction opposée à celle où il supposait la présence du braconnier. C'était comme un bruit de pas qui s'approchaient avec lenteur et précaution.
«Est-ce qu'ils seraient deux?» se demanda inté-
rieurement le' garde; et, comme il appliquait son œil à une 5orte de petite lucarne naturelle que la chute d'une pierre descellée formait dans la muraille, il aperçut Cantain.
— Le carrier, bon ! pensa Isidore ; sans savoir qui est Tautre, j'aime mieux que ce soit celui-ci.
Et, s'apercevant qu'il avait oublié d'éteindre sa pipe dont la fumée, en s'élevant au-dessus du mur, pouvait indiquer qu'il était à Tafifût, pour éviter le bruit qu'il aurait pu faire en la secouant, il en étouffa le foyer en appuyant fortement son pouce sur la cheminée.
Cantain se rapprochait de plus en plus. Quand il fut à deux pas du lièvre une crainte instinctive'renouvela son hésitation. Puis, cédant comme malgré lui à l'impérieuse attraction de la nécessité, il se baissa pour détacher l'animal qui ne bougeait plus du piège où il se trouvait pris. Gomme il dénouait le collet, un rapide souvenir lui retraça sa dernière rencontre avec Isidore Derizelles, et la sorte de provocation menaçante que lui avait faite celui-ci en le surprenant. "
En ce moment, Cantain eut la conviction qu'il allait être pris, et cependant il ne s'interrompit pas.
Comme le mari de la Roussotte plaçait son gibier sous sa blouse, le braconnier, voyant Isidore épier le carrier, comprit qu'il pouvait tenter de s'échapper sans être poursuivi par le garde^ qui n'abandonnerait pas une prise certaine pour une douteuse ; et, quittant sa cachette, il se lança à toutes jambes dans les hauteurs du bois, où il disparut.
ne LE SABOT nOUGB.
Le bruit qu'il avait fait en s'échappant fit relever la tète à Cantain ; il aperçut alors Isidore qui venait de franchir la brèche et se tenait immobile devant lui.
— J'en étais sûr, murmura Cantain répondant intérieurement à la crainte qui l'avait agité un moment auparavant.
— Moi aussi, j'étais bien sûr que je t'y reprendrais, répondit Isidore; mais cette fois-ci ce n'est pas comme l'autre, ça me regarde. Allons, continua-t-il en portant sa main sur la blouse du carrier, jette-moi stir le chemin ce que tu caches là-dessous.
Cantain laissa tomber son lièvre à terre.
— Écoute, Derlzelles, dit-il à Isidore qui tirait sa montre de son gousset pour faire mention sur son procës-verbal de l'heure à laquelle il avait constaté le délits *— écoute, on ne t'aime pas dans le pays.
— On me craint et on a raison, fit Isidore.
— Eh bien, reprit Cantain avec un certain accent de tristesse et d'humilité extrême, c'est mauvais d'être craint dans un pays. Je le sais, moi, qu'on redoute, et qui, pourtant, n'ai jamais fait du mal volontairement; écoute-moi encore : Veux-tu avoir en moi une âme dévouée ? ne me fais pas de procès-verbal aujourd'hui.
— Il y a trop longtemps que je te guette. Je te prends, je ne te lâche pas.
— Mais, dit Cantain, tu sais bien que je ne braconne pas. Si j'étais braconnier, je n'aurais pas jeté mon collet, ajouta-t-il en montrant le fil de laiton qui était resté accroché dans un arbre lorsqu'il l'avait lancé
dans le bois. J'ai ramassé le lièvre parce qu'il était à mes pieds, et aussi, continua-t-il, en serrant les lèvres, parce qu'on crève la faim à la maison, femme, enfant, bête et tout. Tiens, reprit-il en s'emparant d'une main d'Isidore avant que celui-ci eût pu s'en défendre, laisse-moi aller aujourd'hui ; je sais qu'il faut que tu verbalises, c'est ton devoir; eh bien! je te jure que, plus tard, le jour que tu me désigneras, je viendrai me faire prendre pour que tu me fasses un procès.
— Cette farce I fit Isidore en riant grossièrement ; et, redevenant sérieux, il reprit : Allons, pas d'histoires ; tu sais bien que ton affaire est faite.
— Tu ne veux pas? fit Cantain. — Il y avait tant de menace dans ces deux mots, qulsidore eut peur d'une voie de fait ; et s'étant reculé, il porta la main à son fusil.
— Le procès aura lieu, dît-il en se tenant sur la défensive.
— Soit. Maïs souviens-toi que je porte malheur à ceux qui veulent me faire ou qui me souhaitent seulement du mal.