LE PROCES-VERBAL
Isidore hésita un moment ; mais il eut honte de sa faiblesse et s'éloigna après avoir mis dans son carnier le lièvre que Gantain lui avait abandonné.
Une heure après avoir rencontré Isidore dans le bois, Cantain, revenant de chez le médecin de Pontisy qu'il n'avait point trouvé, aperçut le garde qui entrait à la mairie.
— Je m'occupe de toi, dit Isidore au carrier quand celui-ci fut auprès de lui ; et il lui montra une feuille de papier au coin de laquelle Gantain reconnut un timbre.
— Souviens-toi de Roussel, souviens-toi de la boulangère, lui répondit le carrier à voix basse. Je t'ai prévenu^ prends garde.
•^ Des menaces I interrompit Isidore ; bon! j'en prends note. Ce n'est pas assez de Tamende, tu veux donc manger le pain de la prison ? Et il entra dans la maison commune.
Lorsque son mari revint à la maison, au seul aspect de sa physionomie , la Roussotte devina qu'il avait rencontré un nouveau malheur en route.
— Et le médecin? demanda-t-elle avec inquiétude en montrant le berceau de l'enfant qu'elle avait couvert aVec la limousine de son père.
— Le médecin I répondit le carrier avec un accent farouche ; il était sorti pour aller voir un malade i Recloses^ et comme les chemins sont mauvais, il ne reviendra peut-être que demain matin.
— Mais alors^ fit la Roussotte en agitant avec son pied le berceau dans lequel se lamentait l'enfant^ notre pauvre petit, qu'esirce qu'il va devenir? Ah î fit-elle avec désespoir. Dieu ne nous prendra donc pas en pitié I
En ce moment, Cantain, qui n'osait pas raconter à sa femme sa rencontre avec Isidore, s'était accoudé sur le coin de la table, et jouait machinalement avec le licol de la chèvre. En lui voyant prendre le licol, qu'on ne lui mettait ordinairement que pour aller i l'herbe, Tintelligente bête, qui était accroupie sur une litière de feuilles sèches, se leva aussitôt et commença à tourner dans la chambre en faisant des bonds joyeux comme elle en avait l'habitude lorsqu'elle, devinait qu'on allait la conduire au pâturage. Gomme elle s'était approchée de Cantain et flaû^ait, ainsi que près*
que tous les animaux domestiques ont coutume de le faire avec les objets qui leur sont d'usage familier, le licol que le carrier tenait dans sa main^ celui-ci l'ayant repoussée brutalement, la chèvre poussa nn bêlement plaintif et revint se coucher sur la litière, léchant, pour tromper sa faim, les parcelles de salpêtre qui pouvaient se trouver sur la muraille.
— Ëcoute-moi, mon homme^ dit la Cantain en s'approcbant de son mari et en lui parlant avec un ton de résolution inaccoutumé, j'ai idée que Dieu nous abandonne comme ^a parce que nous sommes trop fiers. L'orgueil, vois4u^ c'est comme le pain blanc^ ça ne convient qu'aux riches. Si nous avions voulu nous laisser mettre aux indigents, nous ne serions pas si malheureux! Supplier le malheiu* d'avoir pitié de vous sans vouloir s'humilier devant lui, c'est faire sa prière sans se mettre à genoux. Si ce n'est pas pour toi^ si ce n'est pas pour nous, reprit-^lle plus doucement, comme si ell^* eût été honteuse d'avoir parlé si hant à son mari^ que ce soit pour notre petite qui va mourir de froid^ de faim, et aussi de notre orgueil ! Donne*moi un mot de permission pour que j'aiUe à la mairie nous faire mettre aux pauvres* Et se jetant dans les bras de son mari, qu'elle embrassa avec une tendresse suppliante :
*— Ah ! Cantain, mon homme^ je sais bien que c'est dur^ va ! Oh I l'aumône , fitrcUe en s'interrompant^ comme si elle se fût efforcée elle-même intérieurement de lutter contre une derrière révolte de sa fierté. Puis,
laissant tomber sa voix noyée dans les larmes, elle serra avec force la main de son mari» et lui dit en montrant le berceau de Tenfant : -^ Mais tu vois bien qu'il le faut !
— Nous n^avons plus même cette ressourco, ma pau* vre femme^ répondit Gantain ; la commune ne donnera pas de secours à im homme qui va être appelé en justice. Et il lui raconta sa rencontre avec Isidore^ et le procôs-verbal qui en avait été le résultat,
— Alors, fitlaRoussotte en se laissant tomber comme anéantie sur sa chaise, si nous sommes dans les mains de Derizelles, nous sommes perdus; tu iras en prison, mon pauvre homme.
£t les deux époux demeurèrent immobiles et silencieux en face Tun de Tautre, Cette immobilité et ce silence lugubres n'étaient troublés que par les bruits sinistres de Touragan d'hiver qui s'engouffrait dans la cheminée et soulevait les cendres froides de Tâtre, où les chenets eux-mêmes étaient revêtus d'une eouche
de givre.
De temps en temps, Tenfant, repris par ses convulsions intermittentes, poussait uu cri épuisé, auquel la chèvre répondait par un faible bêlement en secouant dolemment sa tète barbue.
Si la Misère fut entrée en ce moment sous le toit de la Maison de paille , elle aurait reculé devant son œu-
vre-
Lorsque Gantain avait vu Isidore entrer à la mairie, celui-ci s'y rendait pour faire, selon les exigences de
358 LE SABOT ROCGB.
la loi; Taffirmation du procès-verbal qu'il venait de rédiger. Il fut violemment dépité en apprenant par le secrétaire de la mairie que le maire et son adjoint étaient absents tous deux^ et que leur retour dans la journée même était au moins douteux.
Le procès-verbal d'un garde devant^ sous peine de nullité, être affirmé dans les vingt-quatre heures qui suivent le délit, et Isidore craignant, s'il attendait la '•entrée des autorités de sa commune, qu'il ne fût trop tara pour assurer la validité des poursuites, il se résolut à aller faire son affirmation chez le juge de paix de Nemours.
Comme il exprimait cette intention devant le secrétaire de la mairie : Si vous voulez aller à Nemours et en revenir avant ce soir, vous n'avez pas de temps à perdre, lui dit celui-ci. Vous serez obligé de prendre le chemin le plus long, car il n'y a que la grande route qui soit praticable, et encore la diligence des frères Orson a été obligée de s'arrêter hier à l'auberge du Chevcd-Blanc.
— Si j'étais seulement sûr que le maire ou l'adjoint soit revenu demain matin fit Isidore en hésitant.
— Avec ce temps-là, répliqua le secrétaire en montrant la neige qui commençait à retomber, on sait quand on part, mais on ne sait pas quand on pourra revenir. Ces messieurs peuvent rentrer ce soir, comme ils peuvent rester dehors jusqu'à demain. Moi je vous dis ça ; vous ferez ce que vous voudrez, vous m'entendez bien.
LE SABOT RQi^JGR. t5S
— Ah ! tant pis, fit ïsidoM en se levant comme un homme qui prend un parti; avant tout^ faut faire son devoir; j'irai à Nemours.
— Qui est-ce que vous avez pincé? demanda le secrétaire.
— C'est lliomme à la Roussotte.
— Le carrier de Saint-Clair I celui qui a fait mourir la boulangère 1 Oh ! alors, je comprends que vous teniez à ce que l'affaire ait des suites.
— Bah 1 fit Isidore en regardant sa montre, en pressant le pas je pourrai aller à Nemours et en être revenu avant la nuit.
Avant de se mettre en route^ il rentra chez lui pour prévenir son père qu'il allait en ville, et qu'il ne fût pas inquiet au cas où le mauvais temps ou quelque retard iéaprévu Tobligerait à passer la nuit à Nemours.
En apprenant que c'était à cause d'un procès-verbal dressé contre Cantaiu qu'Isidore allait à la ville, Derizelles, dont la rancune contre la Roussotte n'était pas encore éteinte, excita le zèle haineux du garde.
— Au fait, dit-il, j'ai une espèce d'affaire en train
à Nemours. J'aurais bien pu attendre un jour ou deux
qu'il fasse un temps meilleur, mais puisque j'ai une
occasion d'y aller dans ta compagnie, nous ferons route
ensemble. En voilà-t-il un hiver dur au pauvre monde I
ajouta-t-il en regardant à la fenêtre dont les vitres,
secouées par la bise, étaient obscurcies par la neige
qui les touettait obliquement. Ah ! reprit-il en avalfimt
d'en seul trait im demi-verre de vieille eau-de-vie, si
iô
le bon Dieu était obKgé de sucrer toute cette neige-là, il en serait plus avare.
n était deux heures de l'après-midi lorsque le père et le fils se mirent en route. La course fut ralentie par un arrêt que fit Isidore, qui, ayant aperçu une bande
d'oies sauvages, perdit une demi-heure en faisant un grand tour pour pouvoir les surprendre. Obligé de les tirer à une trop grande portée, il ne put les atteindre.
Lorsqu^il vint retrouver son père , qu'il rejoignit à un carrefour où aboutissaient les chemins de Larchant et de Villiers, il surprit Derizelles examinant avec inquiétude des traces qu'un animal de grande espèce avait imprimées sur la neige.
Isidore les ayant examinées à son tcfur, reconnut que ces traces, de grandeurs différentes, indiquaient le récent passage de trois loups dont une louve.
Isidore, quittant la route, s'avança de quelques pas dans les terres pour voir, par le pied des animaux, quelle direction ils avaient pu suivre, mais la neige tombait si abondamment que les çmpreintes étaient déjà effacées.
Tout en marchant, comme il avait tiré ses deux coups sur les oies, il rechargeait son fusil; en le voyant glisser des chevrotines dans l'un de ses canons, son père lui dit :
— Ma foi, tu as raison; avant d'arriver, nous pourrions encore rencontrer queiques-unes de ces bètes-là, et, à ta place, je mettrais ui\e balle.
— Je n'en ai pas dans mon camier, répondit Isi-
dore; mais, soye2 tranquille^ eu cas de mauvaise rencontre, à (Quarante pas comme à vingts avec cette charge-là, je ne crains ni homme ni bête.
— Tonnerre I (Ju'il fait froid! murmura Derizelles en frappant Tniie contre i-autre ses larges mains recouvertes d'une sorte de gants sans doigts, en incxÀ épais, et qu'on appelle des mouffles.
En effet, Id bise qui chassait 1^ neige était devenue si aiguë qu'elle ouvrait des gerçures dans la peau exposée à Taîr.
Quatre heures sonnaient a l*église de Nemours lorsque Derizelles et son fils traversaient le premier pont jeté sur le canal de Loing. Il était encore grand jour, lorsqu'ils furent en ville, ils se séparèrent, l'un pour aller chez le juge de paix, l'autre pour aller traiter de l'affaire qui l'avait amené. Ils se donnèrent rendezvous à l'hôtel de VÉcu.
Isidore y fut de retour le premier ; son père le fit attendre près d'une heure, et lorsqu'il revint, le jeune homme s'aperçut qu'il avait la langue plus habile que les jambes. Malgré toutes ses instances, il ne put décider Derizelles à s'en retourner sur-le-champ. Celuici s'obstina à vouloir diner avant de partir.
— J'ai fait une bonne affaire, garçon, lui dit-il en se frottant les mains, une bonne petite affaire bien avantageuse, un bon petit sous-seing privé, passé pardevant maître Cachet Rouge et son collègue Cognac, en leur étude, chez le marchand de vin. Ah ! reprjt-ii comme s'il se parlait à lui-même, il a beau faire froid,
256 LE SikBOT R0U6B.
ça ne gèle pas les imbécOes. Il y en a encore, il y en aura toujours I H en faut même ^ mon garçon. Aussi^ pour la peine, continua-t-il en frappant sur l'épaule d'Isidore^ je veux t'offirir un bondiner. Je connais la cuisine de VEcu^; elle est bonne.
— Alors, dit Isidore^ si nous restons à dlner^ nous coucherons ici.
— Non pas, non pas^ dit Derizelles^ faut s'amuser quand ça se trouve^ mais il ne faut pas négliger les afiEBÔres. J'ai besoin d'être à Saint-Clair demain matin. Mais comme je suis un peu chargé^ ajouta- t-il en écartant sa Umousine sous laquelle il cachait un sac plein d'écus^ j'ai retenu deux places à la voiture d'Orson^ qui part dans une heure. C'est une petite dépense ; mais ce soir je ne regarde pas à l'argent. Pour lors^ mon garçon, va-f en au fourneau et demande à ton goût; ce qui te plaira me sera agréable.
Et il s'étala largement devant la béante cheminée de l'auberge^ illuminée par "une claire et joyeuse flambée de sarments^ au milieu desquels brùkit en ronflant d'un côté et en pleurant de l'autre^ un énorme tronc de hêtre.
UNE NUJLT D'HIVER
Lorsqu'Isidore^ après avoir commandé le dlner^ re^ vint auprès de son père^ il trouva celui-ci qui, à moitié assoupi par la douce chaleur du foyer, fredonnait entre les dents un couplet de sa chanson favorite :
C'est pour aDer voir Madelon, ma belle ; Elle a des écus trois fois gros comme elle.
Don { daine!
C'est l'amour qui nous mène.
DerlzeUes ïie s'éveilla complètement que lorsqu'il sentit Todorante fumée de la soupe lui monter aux narines.
Six heures venaient de sonner à Tauberge de VEcu, et Derizelles et son fils achevaient leur repas assez
f58 LE SÂBOT ROUGË.
largement arrosé^ lorsque le conducteur de la voiture où leurs places étaient retenues vint les prévenir qu'on allait se mettre en route.
La neige avait alors cessé de tomber^ mais le &oid était devenu plus intense, et les étoiles^ claires et nombreuses semblaient frissonner dans la blancheur d'un ciel polaire.
Derizelles s'était endormi aux premiers tours de roue de la voiture, qui ne marchait que très-lentement, car, bien qu'ils fussent ferrés à glace, les chevaux modéraient d'eux-mêmes leur allure, comme s'ils avaient eu l'instinct d'un péril.
Quand on fut arrivé au pied d*une côte très-rapide qui se trouve à moitié chemin de Nemours et de Pontisy, le conducteur, pour alléger son attelage, pria les voyageurs de descendre jusqu'au moment où on aurait atteiut la route plane»
Tout le monde descendit, à l'exception de Derizelles qui persista à rester dans l'intérieur et qui eut, à propos de son refus, une querelle avec le eonducteur.
Isidore avait des habitudes de sobriété dont il ne s'écartait que très-rarement; comme pendant le dîner son père l'avait obligé à lui tenir tète à table, il se 30i)tait 1^ cerveau un peu embarrassé et fa parole un peu difficile. Au milieu de ce commencement d'ivresse, une pensée nette s'était dégagée cependant, et troublait son esprit par une instinctive inquiétude.
S'étant rappelé la prédiction menaçante de Cantain,
depuis raffîrmation du procès-verbal qui devait entrsdner des poursuites contre le carrier, Isidore avait peur. C'était même pour s'étourdir de cette peur, qui l'avait envahi en quittant la justice de paix, qu'il avait bu autant pendant son repas.
Sans pouvoir comprendre quelle en était la nature, il lui semblait que chaque pas qu'il faisait rapprochait d'un danger inévitable ; le « prends garde à toi » du carrier lui bourdonnait aux oreilles, et venait réveiller son inquiétude chaque fois qu'il parvenait à s'en distraire.
En montant lentement la côte, Isidore causait avec le conducteur qui marchait à côté de lui, enveloppé jusqu'aux yeux dans sa peau de bique.
Un incident de leur conversation frappa vivement son esprit, et fut comme une révélatioii du péril dont il se croyait menacé. t
Vivant en rapports familiers avec les voyageurs qu'ils sont habituée à transporter, presque tous les conducteurs sont aussi, sur les routes qu'ils parcourent, les messagers des événements qui préoccupent ou émeuvent les pays qu'ils traversent.
Celui avec lequel se trouvait alors Isidore ayant vu briller la plaque de son baudrier qui indiquait ses foQctions, lui demanda s'il n'était pas venu à Nemours pour assister'à l'enterrement d'un de ses confrères qui avait été assassiné la veille par un braconnier.
Isidore répondit négativement et se fît raconter l'affaire.
Le conducteur fit rouler la chique qu'il mâchait du creux d'une joue à l'autre, et recommença un récit qu'il avait dans la houche depuis deux jours. Le crime avait été commis dans descircontancesàpeuprès semblables à celles où se trouvait Isidore. Le garde d'une grande propriété située dans les environs de Nemours avait été tué, la nuit, par un braconnier qu'il poursuivait depuis longtemps et auquel il avait déclaré procès-verbal.
— Figurez-vous, disait le conducteur d]:amatisant son récit en voyant l'impression qu'il causait sur son auditeur, figurez-vous que ce malheureux Michel (c'est le nom du garde) a été tué à coups dS bâton, ayant son fusil à la main. .
— Mais, interrompit vivement Isidore, il n'a donc pas fait feu.
— Quand il a vu sa vie attaquée, il a voulu tirer; mais la neige avait probablement pénétré dans ses capsules; ses deux coups ont fait long feu. Pas de chance, hein, camarade?
Isidore s'arrêta un moment, et s'étant approché de la lanterne de la voiture, il renouvela les amorces de son fusil. ,
/ — Et Tassassin, demanda-t-ii au conducteur a-t-il
été arrêté!
— Les gendarmes l'ont pris ce matin, répondit celui-ci. Comme on allait lui mettre les menottes, il a demandé un morceau de pain ; et le brigadier m'a ra-
conté qa'en entrant dans sa prison^ son premier mot avait été :
—Mon affaire est claire, mais on ne me tuera qu'une fois; et il y aura une bouche affamée de moins à la maison.
— n avait donc de la famille? demanda Isidore.
— Une femme et deux enfants, dit le conducteur. Le garde avait aussi de la famille; mais le propriétaire a dit qu'il ferait une pension à la veuve.
Isidore ne l'écoutait plus; une vision rapide venait de traverser son imagination, n voyait Gantain sortir de chez lui armé d'un bâton et venir l'attendre sur son passage.
En ce moment^ deux des voyageurs qui marchaient à une vingtaine de pas derrière la voiture se replièrent vivement jsur le groupe au centre duquel marchait le conducteur.
— Eh bien I demanda celui-ci, qu'y a-t-il donc?
— Li, au long du bois, dit Tun des voyageurs dont la voix tremblait un peu, il y a im homme, n était sur le bord de la route, il s'est jeté dans le taillis quand il nous a^perçus.
— Ce n'est pas pour cueillir la violette qu'on se promène au bois par ce temps, dit un commis-voyageur; mais si ce gaillard -là vient nous demander rhçure, je la lui ferai voir à la clarté d'une amorce, ajouta-t-il ea faisant sonner la batterie d'un pistolet.
— Bah I fit le conducteur en riant, il a vu que nous
2M LE SABOT RODGB.
étions pltt3ieurs^ et il est seul; il ue se sera pas troavé en nombre. Âii reste^ dans un quart-d'heure nous agirons à Pontisy.
Comme on était arrivé au sommet de la côte^ le conducteur fit remonter le monde en voiture. Le» bruyaAtes plaisanteries du coQitnis-voyageiir ne purent di3traire Isidore de sa pré<)Gçupatioii. l^ visage collé à la vitre, dont la ebaleur de son baleine avait fait fondre le givre, il interrogeait la routât et^ épou^ vanté par Toptique de la peur qui dénature la forme des objets, il lui semblait voir une ombre menaçante s'agiter derrière tous les ormes quibordajent le chemin*
Au tout d'une demi-heure, la voiture s\rrêtait au relais de Pontisy, Pour la première fois depuis qu'il était parti de Nemours, Isidore éprouva un sentiment de bienrètre en voyant briller les lumières du village.
Derizelles chancelait encore un peu lorsqu'il* descendit de voiture^ mais avec cette ténacité particulière aux ivrognes qui ne veulent pas avoir c(Miscifinee de leur état, il refusa le brasj que lui offrait son fils et s'obstina à vouloir marcher tout seul.
Par la route communale qui aelie ces deux villages, il y a vingt minutes de chemin de Pontisy à Saint- Clair. Cette route avait été déblayée la veille par les cantonxiiers ; mais la neige qui était tombée depuis l'avait de nouveau comblée en quelques endroits. Aussi Derizelles et son fils marchaient-ils assez difficilement Les craintes qui avaient abandonné Isidore le
reprirent aussitôt qu'il se trouva seul avec son père dans la partie de la plaine qui sépare les deux villages. A chaque instant il s'arrêtait pour regarder autour de lui, et au moindre bruit dont Torigine lui semblait suspecte, il sentait se coller sur sa peau la chemise glacée de Teffiroi.
Le ciel s'était chargé de nouveau. La lune, à peine à son lever, venait d'être cachée par de gros nuages qui couraient chassés par le vent du nord, et semblaient, selon rimage arabe, un troupeau de moutons broutant les étoiles.
Cependant, on était déjà arrivé, non pas sans fatigue, à la croix qui indique les limites du territoire de Saint-Clair. A cet endroit, qui formait un carrefour où aboutissaient trois routes de traverse, la neige se trouvait accumulée si épaisse par le vent qui en avait déplacé les masses, qu'on y enfonçait jusqu'à 0ii-jambe.
Dcrizellcs, qui commençait à souffrir du froid, voulut abréger le chemin, et, malgré les remontrances d'Isidore, il s'engagea dans un sentier qui longeait le mur du cimetière.
-— Au bout du cimetière, nous prendrons la ruelle de la Pie-Borgne, disait-il en traçant à son fils le nouvel itinéraire, et dans dix minutes nous serons à une portée de fusil de notre maison.
— Mai« il n'y a pas de bon sens, criait Isidore en voulant le retenir ; nous pouvons nous perdre dans les chçtmps.
26A LË'SÂBOT ROUGE.
•^ C'est vrai que le ciel est noir comme une calotte • de bedeau. Mais ma semelle connaît le chemin^ et en prenant celui-là^ nous serons dans notre lit dix minutes plus tôt.
Isidore se décida à suivre son père, autant par la crainte quM avait de Tabandonner dans un mauvais chemin que pour ne pas rester seul.
— Laissez-moi prendre le devant, dit-il^ et tenezvous au mur du cimetière. £t^ poursuivi par son hallucination^ il marcha le premier , sondant Tobscurité d'un œil fixe^ la main sur la batterie de son fusil.
Cependant Derizelles, bien qu'il eût pour se soutenir Tappui du mur^ chancelait à chaque pas. L^étroit sentier dans lequel il marchait formait un talus dont la déclivité glissante s'abaissait dans une \igne. De temps en temps^ le père et le fils^ qui se voyaient à peine, tant Tombre s'épaississait, s'appelaient par un cri pour se diriger.
Tout à coup, DerizeUes^ qui s'était trop approché du 6on chemin, se trouva^ avant qu'il eût eu le temps de se retenir au mur^ entraîné sur la pente glissante du talus, et il tomba dans la vigne. Il se releva d'abord ' sans trop de difficultés^ mais^ dans sa chute, il s'était violemment heurté la poitrine à un faisceau d'échalas plantés la pointe en haut.
Il appela Isidore ; mais celui-ci^ ayant cru voir une ombre se mouvoir à l'angle du cimetière, s'y était porté rapidement^ et le bruit du vent, qui devenait
plus violent, Tavait empêché d'entendre Tappel paternel.
Derîzelles, ayant fait de vains efforts pour remonter Tescarpement formé par le talus, continua son (^emin au hasard à travers la vigne, en suivant, pour se guider dans sa route^ la ligne confuse que traçait le mur du cimetière.
La vigne dans laquelle se trouvait alors Derizelles était cultivée en riages, c'est-à-dire que les rangées de ceps étaient séparées les unes des autres par une sorte de fossé. Chacun de ces fossés avait été comblé par la neige^ dont les tombées successives ayant été gelées les unes après les autres^ formaient une triple couche de glace^ assez résistante pour supporter le poids du corps lorsqu'on ne faisait que passer, mais qui devait fléchir^ous une pression prolongée.
Ce fut ce qui arriva pour Derizelles, dont le pas était
encore alourdi par Tivresse. Comme il suivait péniblement l'une de ces raies, la première couche de glace s'ouvrit sous son poids. Il crut sentir ses chevilles serrées tout à coup par un bracelet de fer aiguisé. Les efforts qu'il tenta pour se dégager firent bientôt rompre la seconde couche. Derizelles était pris jusqu'aux jambes. Un troisième craquement sourd se fit entendre, et au moment où il enfonçait jusqu'au-dessus des genoux, la tempête nocturne éclata avec fureur et l'enveloppa dans un tourbillon de neige.
— Isidore I cria-t-il, à moi ! au secours !
11 n'entendit que le murmure des cyprès et des sa-
pins que le vent couchait sur les tombes, du cimetière.
Cependant, à chaque tentative qu'il faisait pour en sortir^ >1 sentait la neige foulée céder sous la pesanteur de sou corps. Sensiblement pénétré par un engourdis* sèment qui s'étendait déjà jusqu'au buste^ il essaya de briser l'étau de glace qui le retenait; mais ses bras^ paralysés par le froid, avaient déjà perdu la liberté de leurs mouvements. Il voulut crier de nouveau, un son rauque sortit péniblement de son gosier.
Tout à coup il se rappela le rêve qu'il avait fait la veille de la mort de la Lizon, et comme la neige tourbillonnait autour de lui en lui effleurant le visage aveo ses parcelles glacées, il agita convulsivement la main en murmurant d^une voix étranglée :
— Ah ! les mouches I les mouches I ^
Pendant que la situation de Derizelles s'aggravait en se prolongeant, et en même temps que le sentiment du péril et Tinstinct de la conservation dissipaient les fumées du vin, une réaction opposée se produisait chez son fils, qu'il continuait vainement à appeler à son secours, sans que celui-ci lui répondit.
Isidore, en effet, qui d'abord n'avait été que légèrement étourdi, commençait à ressentir les effets de Tivresse. Lancé à la poursuite du fantôme imaginaire né de sa propre terreur, il s'était avancé en courant au delà de l'enceinte du cimetière.
La tempête avait alors atteint les proportions d'un cataclysme. Aveuglé par les torrents de poussive nei*
geuse soulevée par le vent qui sifflait une plainte stri* dente dans les canons de son fusil, il était obligé de marcher de profil pour offrir moins de prise aux soufiles impétueux de Touragan. Perdu dans les douteuses ténèbres de rivresse et delà nuit, il se heurtait à chaque instant à des objets dont la présence lui était seulement révélée par un rude et brutal contact. Tantôt, c'était une borne d'un champ qui surgissait sous son pied chancelant ; tantôt c^étaient les branches basses d'an pommier ou d'un noyer, ébranlé du tronc à la dme, qui Tarrètaient brusquement par le milieu du corps. Halluciné par l'épouvante et croyant sentir l'étreinte imprévue d'une main ennemie, il se rejetait vivement en arriére et poussait un Qui vive I alarmé qui sortait à peine de son gosier sec, en même temps qu'il faisait sonner comme une menace les batteries de son arme^ dont les canons glacés semblaient cependant brûler sa main crispée.
Il errait ainsi depuis près d'une demi*heure, et, pendant qu'il croyait se rapprocher, s'éloignait ton* jours de l'endroit où il avait laissé son père. Bien qu'il fût famiher avec les lieux, l'obscurité était' si épaisse qu'il ne découvrait aucun objet qui pût lui servir pour s'orienter. Pendant quelques minutes, à l'égalité du terrain et à l'absence de tout obstacle, il re^ connut qu'il était dans une grande pièce de terre dite des soixante, à cause de son étendue géométrique. Cette pièce étant située presque au milieu de la plaine de Saint-Clair» Isidore comprit qu'il devait être à une
demie-Iieue de chez lui et revint sur ses pas. H se crut un moment dans la bonne voie en reconnaissant qu'il marchait sur la lisière d'un petit bois au bout duquel se trouvait une route qui, en. droite ligne, conduisait à Tabreuvoir communal^ c'est-à-dire presqu'à deux pas de sa maison. Il fît tous ses efforts pour se maintenir dans ce chemin : mais les fumées du vin avaient tellement alourdi sa tête, qu'à chaque instant il la sentait heurter son épaule. Un impérieux besoin de sommeil commençait d'ailleurs à peser sur ses yeux. Pour tenir ouvertes ses paupières qui se fermaient malgré lui, et pour dégager un peu son cerveau des vapeur^ croissantes qui Fenveloppaient, il prit une poignée de neige dans sa main et s'en frotta le front et le visage. Ce bain glacé eut un moment un résultat salutaire. Il marcha assez rapidement et assez droit, et sa vue éclaircie, commençant à s'habituer aux ténèbres, en perçait assez l'obscurité pour qu'il pût éviter les obtacles. Mais oomme il arrivait à la corne du bois, au milieu du sentier qui le traversait, il aperçut à une distance très-rapprochée deux points lumineux pareils à des braises incandescentes, et qui s'attachaient sur lui avec une fixité persistante et magnétique. Presqu'au même instant, au milieu du vent qui se lamentait dans les arbres, Isidore entendit l'assourdissant tapage causé par les cris des pies et des geais, auxquels se mêlait le croassement des corbeaux, dont un émoi subit venait de troubler le sommeil. Cette bruyante alarme était motivée par la pré-
LE SABOT RÔUGE. S69
sence d'ondes loups dont Isidore avait reconnu la trace sur la route de Nemours. L'animal, après avoir battu toute la plaine^ venait sans doute d'entrer dans le bois pour y faire sa nuit, et son arrivée inattendue, signalée par un hurlement d'appel adressé à la louve errante, avait éveillé Tinstinctive inquiétude des oiseaux.
Isidore connaissait les habitudes de l'animal qu'il ayait en face de lui ; il savait qu'il se décide difficilement à se jeter sur un homme, à moins que celui-ci ne s'arrête ou ne fasse une chute qui embarrasse sa défense. Cette rencontre vint faire une diversion à la pensée qui l'avait jusque-là tenu sur un pied de défensive. Il oublia Cantain pour ne plus songer qu'au loup dont il voyait le regard flamber rouge comme la flamme de l'astre de Saturne.
L'animal^ qu'Isidore né pouvait apercevoir que comme une forme confuse, semblait rester immobile. Le jeune homme comprit que le bruit de ses pas, étouffé dans les clameurs de la tempête, n'avait peutêtre pas indiqué son approche, et que si le loup ne ra-> vait pas encore éventé, il pouvait éviter sa poursuite en se mettant à contre vent de son flair. Mais alors il était obligé de tourner le bois dans le sens opposé, et de quitter la direction sûre que lui traçait sa route, pour se jeter de nouveau à travers champs.
Il s'y résolut cependant, préférant les hasards du chemin à une rencontre presque certaine avec un animal qu'il pouvait supposer affeuué, et qui^ à sa pre-
mîère hésitation ou à sa première chute, pourrait lui sauter à la goi^e. 11 était retourué sur ses pas et avait déjà fait^une trentaine de mètres» lorsqu'il entendit la neige crier régulièrement derrière lui. Il se retourna sans s'arrêter, et aperçut alors les yeu:^ brillants du loup, qui, Tayaut éventé malgré ses précautions, le suivait en réglant son pas sur le sien.
Isidore eut un moment Tidée de s'arrêter et de tirer ranimai au moment où celui-ci voudrait s'élancer sur Itti^ mais en présence du péril, il craignit de ne pas retrouver son adresse ordinaire. L'obscurité était d'ail* leurs si profonde, qu'il aurait eu de la peine à l'ajus-^ ter^ car il n'apercevait pas même le bout de son fusiL Dans la crainte que le loup ne l'obUgeât à faire feu en l'attaquant le premier^ il se rappela une précaution qui consiste à attacher ou à coller à l'extrémité du ea^ non de fusil, de petits morceaux de papier blanc, destinés A remplacer le point de mire que la nuit rend invisible.
Malgré l'émotion que lui causait son voisinage^ Isidore trouva dans le danger même assez deseng£roiâpour donner à son arme, au cas où il serait obligé d'en faire usage ^ toute la sécurité qui lui manquait. Tout en avançant péniblement et en se retombant de temps en temps pour observer la marche de l'animal, il fmiilla dans les poches de son camier où il prit une bourre faite avec un morceau de journal dont il déchira la marge blanche avec ses dents ; comme il n'avait point de ficelle^ il rompit le cprdon qui servait de jugulaire
à sa casquette, îl s'en servit comme d'un lien pour attacher sur le canon de son fusil le morceau de papier blanc, qui pouvait^ autant que possible, assurer la justesse de son tir.
Isidore^ un peu rassuré par cette précaution^ fit un appel à toute sa vigueur pour accélérer sa marche ; mais elle se trouva de nouveau ralentie lorsqu'il eut abandonné la route pour rentrer dans la traverse. Mal-* gré la fraîcheur glaciale de Tair, il sentait la coiife de sa casquette humide d'une sueur brûlante qui se cristallisait en ruisselant goutte à goutte dans ses sourcils et dans sa moustache. Comme il était arrivé cependant au bord opposé du bois où il avait fait la rencontre de l'obstiné compagnon qui l'avait obligé à rebrousser chemin^ il aperçut les yeux flamboyants d'un autre loup qui croisait dans la plaine comme s'il avait l'intention de lui barrer passage. Isidore tourna rapidement la tète et vit l'autre animal qui continuait à le suivre, mais il lui parut en même temps que la dis^ tance qui les avait séparés jusque-là l'un de Tautre s'était diminuée.
Machinalement il avait abattu son fusil dans la direction du loup qu'il avait en face de lui, et rajustait dans Tespèce de rayonnement que ses yeux formaient dans Tobscurité, lorsqu'il entendit un hurlement lointain qui semblait se rapprocher et auquel répondirent les deux animaux au milieu desquels il se trouvait.
-*- C'est toute la bande de ce matin> pensa-t-il intérieurement, et, pris par une de ces épouvantes qui pa-
ralysent la réflexion^ il se jeta d'un bond dans le bois au bord duquel il se trouvait. En obéissant à un premier mouvement de terreur, lorsque Isidore s'était lancé dans le tailis, la branche inférieure d'un arbre contre lequel il s'était heurté sans le voir lui avait froissé la jambe. Cette branche, qui était à un pied du sol lui suggéra l'idée de tenter une escalade dans Tarbre auquel elle était attachée. H y mit le pied pour essayer sa résistance , et Tayaut trouvée assez solide pour supporter le poids de son corps, il s'enleva aidé par elle jusqu'au milieu du tronc, qu'il étreignit de ses deux bras. Familier avec un exercice qu'il avait pratiqué lorsqu'il allait aux nids dans son enfance, il atteignit bientôt la fourche formée par les deux branches mères de l'arbre, et il se mit à cheval dessus.
En ce moment, dix heures sonnaient à l'église de Pontisy, et de la hauteur où il se trouvait et qui lui permettait de dominer toute la plaine, il vit les feux de ce village et ceux du hameau de Saint-Clair qui s'éteignaient les uns après les autres. Déjà aussi l'ouragan, si furieusement déchaîné, s'apaisait un peu. Les arbres, si violemment secoués et tordus quelques minutes auparavant, commençaient à s'immobiliser.
Les nuages, plus lents et moins épais, se laissaient pénétrer par la lumière nocturne des étoiles, qui déjà rendait les formes moins vagues. Aussi Isidore put-il bientôt reconnaître la taille des deux animaux auxquels il venait d'échapper, et qui rôdaient au pied de l'arbre, en répondant par intervalles inégaux aux hiir-
lements impérieux par lesquels leur mère semblait les appeler. C'était la louve, en efiet, qui, s'étant aventurée jusqu'à une maison isolée de Saint-Clair^ dont la porte avait été laissée entr'ouverte par les habitants qui étaient à la veillée^ avait étranglé un jeune veau. Trouvant la proie trop lourde pour l'apporter jusqu'à ses louveteaux, après Tavoir péniblement traînée jusqu'à un petit bois appartenant à Louciot^ elle les ap|>elait pour qu'ils vinssent la partager avec elle.
Isidore, son fusil à la main, suivait les mouvements des deux louveteaux, qui tournaient au pied de l'arbre ; il allait les tirer, lorsqu'il s'aperçut que pendant son ascension sa poudrière était tombée de son carnier, et qu'il ne pourrait plus recharger au cas où il n'aurait pas atteint mortellement les deux animaux, qui, au bout d'un quart d'heure, obéissant à un énergique appel de la mère, prirent le parti d'abandonner une proie douteuse pour aller trouver celle qui leur semblait promise. Isidore les vit se diriger à grands pas vers un point ae la plaine opposé à celui vers lequel il comptait se diriger. Il était d'ailleurs temps pour lui qu'ils s'éloignassent, car il n'aurait évité un danger que pour tomber dans un autre. Son immobilité aurait de nouveau provoqué le sommeil, et si dans sa situation il avait fermé les yeux, il n'aurait pas pu les rouvrir, car le sommeil, c'était la mort.
Il descendit en toute hâte de l'arbre et prit sa course. Débarrassé de l'inquiétude que lui avaient causée les loups, il fut repris par celle que lui causait Cantain,
et qui était si vive, qu'elle suffisait pour le tenir éveillé. Au bout d'un quart d'iieure, il était déjà, sans le savoir, près de l'endroit où il avait laissé DerizeUes, qull croyait rentré depuis longtemps, car il connaissait Tégoïsme paternel, et pensait bien que son père n'avait point songé à le chercher ni à Tattendre. En voyant devant lai le mur du cimetière, pour abréger la route il se jeta dans la vigne à Textrémité de laquelle son père était depuis une heure enfoui jusqu'au ventre dans un triple étau de glace et de neige. Le sentiment de Inexistence abandonnait déjà Derizelles. Au moment où il entendit les pas de son fQs, il voulut cependant crier au secours ; mais le son inarticulé expira dans sa voix. 11 voulut élever ses bras roidis, mais ils restèrent pétrifiés au long de son corps.
Cependant Isidore, qui marchait toujours dans une attitude de défiance offensive, avait aperçu de loin une forme noire et d'apparence humaine qili se détachait sur la blancheur encore douteuse de la neige; il s'arrêta subitement et cria à haute voix, en prenant son f usU : — C'est toi, Cantain; lève-toi ou je te brûle. En reconnaissant la voix de son fils, Derizelles fit un suprême effort pour crier; il voulut s'ouvrir la bouche en y enfonçant le poing, mais ses dents demeurèrent serrées et comme scellées l'une contre l'autre. Il parvint cependant à élever une de ses mains au-dessus de sa tête; mais cette main était armée du bâton avec lequel il avait essayé vainement de rompre la glace qui l'entourait.
— Une fois, deux fois, lève-toi, ou je te brûle, répéta Isidore, éperdu d'épouvante.
Et, comme Tombre restait immobile et silencieuse, il ajusta et fit feu.
Derizelles ploya le corps en avant et tomba en iff'appuyant sur les mains.
— Il y pst ! il y est ! s'écria Isidore, fou lui-même de terreur; et comme il piétinait sur le sol avec la fureur du sauvage qui célèbre sa vengeance, le poids de son corps fit céder la glace sous ses pieds, et il s'enfonça lentement dans un trou de neige où il se trouva enseveli jusqu'aux épaules.
Comme il criait au secours, il entendit le hurlement des loups qui semblaient se rapprocher.
Le corps de DerizeUes et celui d'Isidore ne furent découverts que le lendemain matin. C'étaient les corbeaux et les oiseaux carnassiers volant en cercle autour d'eux qui avaient attiré l'attention de quelques gens de Pontisy.
Les deux cadavres étaient à moitié dévorés par les loups et les bêtes de proie, on ne retrouva sur le corps du fermier aucune trace qui piit indiquer un meurtre. La présence du sac d'argent dont il se trouvait encore nanti démentait d'abord toute supposition, d'attaque nocturne, en même temps que la position dans laquelle le père et le fils avaient été rencontrés expUquait naturellement Tévénement qui avait causé leur mort.
Mais lorsqu'on apprit qu'Isidore avait péri en rêve-
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' nantd'afi&rmer à Nemours le procès-verbal dressé par lui contre Gantain^ comme on connaissait en outre dans le pays la haine que Derizelles portait à la Roussotte^ sa mort et celle de son fils furent attribuées par la superstition populaire à la mystérieuse influence qui semblait frapper mortellement tous les gens contre lesquels le carrier pouvait avoir un motif de rancune.
Une réelle épouvante s'empara alors de tous les gens du pays, et il fut décidé que, par tous les moyens possibles, on obligerait le ménage de la Maison de paille à abandonner Saint-Clair.
Louciot, que la mort de son beau-frère et de son neveu rendait héritier de la plus grande partie de leurs biens, se mit à la tête de ce mouvement, et, bien qu'il fût persuadé que l'événement qui le mettait si richement en deuil n'avait eu que des causes naturelles, il dénonça le carrier comme y ayant pris une part.
Le propriétaire de Pontisy, en apprenant la fin tragique de son garde, s'était ému de son côté. Comme il savait Tinimitié qu'Isidore s'était attirée par sa vigilance et sa sévérité, il n'était pas éloigné de croire que celui-ci avait été victime de quelque guet-apens. La lecture du procès-verbal dressé le matin contenait d'ailleurs une mention de menaces qui pouvaient devenir une charge contre celui qui les avait faites.
Le comte de Cyran, ayant obtenu du maire que l'on surseoirait à l'enterrement de Derizelles et de son fils, alla lui-même à Fontainebleau chercher le procureur du roi, qu'il ramena avec lui; et lorsqu'il lui eut ra-
conté les faits^ celui-ci y trouva matière suf3sante pour procéder à une enquête, en même temps qu'il ordonnait l'arrestation provisoire de Cantain.
Tout le village accompagna les gendarmes venus avec le procureur du roi^ lorsque ceux-ci se transportèrent à la Maison de paille.
On trouva le carrier essayant de faire reprendre connaissance à la Roussotte^ qui était évanouie auprès du berceau dans lequel son enfant était mort pendant la nuit.
Comme on avait oublié de refermer la porte^ la petite chèvre se sauva dans la cour, et, franchissant d'un bond la clôture basse qui séparait la maison de la plaine^ elle prit sa course dans la direction du taillis, où, avant les grandes rigueurs de Thiver^ la Roussotte Tavait quelquefois menée paître. Mais un paysan qui tirait des corbeaux Tayant reconnue pour appartenir au ménage maudit, lui tira un coup de fusil à dix pas et la tua au moment où elle allait entrer dans le bois.
La douleur abrutie du carrier^ le pitoyable état dans lequel était sa femme, le sinistre cadre que la misère donnait à leur désespoir n'émurent aucun des paysans que les gendarmes n'avaient pu empêcher de pénétrer dans la masure.
En voyant Tenf ant mort, l'un d'eux dit même à haute voix :
— Tant mieux 1 ça en fait déjà un de moins.
Sans qu'on lui eût dit pour quel motif on l'arrêtait, on conduisit le carrier dans la m'aison de Derizelles,
IG
OÙ la Jilfltiée et les autorités da pays s'étaient rassemblées pour procéder au commencement de renguëte.
Cantain ne put s'empêcher de pâlir lorsqu'on écarta les rideaux du lit sur lequel Isidore était étendu. En se rappelant Tespèce de menace qu'il lui avait adressée la veille devart la mairie, il partagea pour la première fois la croyance qui lui attribuait une influence fatale à ses ennemis.
Le premier mot qui lui échappa était dé nature à le compromettre gravement devant tous ceux qui Técoutaient.
— Je l'avais prévenu, dit-il en jetant sur le cadavre d'Isidore un regard danâ lequel il y avait cependant plus de pitié que de veogeance satisfaite. •
— Vous reconnaissez donc l*avoir menacét lui demanda le procureur du roi en faisant signe à son greffier d^éfcrlre les réponses du carrier.
Celui-ci raconta d'abord sa rencontre avec Isidore, et comment, après l'avoir supplié de ne point le poursuivre, il avait essayé de frapper son imagination en lui prédisant un accident prochain.
Son attitude et le ton avec lequel il répondit à l'interrogatoire qui lui fut adressé semblaient intérieurement convaincre, ceux qui en étaient témoins, de son innocence. Mais on avait remarqué que le fusil d'Isidore avait été déchargé d'un côté, ce qui pouvait faire supposer qu'il avait fait usage de son arme pour sa défense. La possibilité d'une attaque nocturne ayant été admise, Cantain fut conduit à l'endroit môme où
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les deux cadavres avaient été retrouvéa^ et où l'enquête se poursuivit par l'examen du théâtre des événements. Les traces de piétinement laissées par Isidore & la place où il avait di)sp^ru dans la neige purent un iustant faire croire à une lutte, Mais lorsqu'on obligea le carrier à mettre ses pieds dws les empreintes restées visibles sur la neige^ sa chaussure 'les dépassait en lon^» , gueur aussi bien qu'en largeur. Cette observation allait être consignée, lorsque le garde-champêtre, qui avait été requis le premier, fit remarquer qu'une des ruses les plus banales des braconniers était de varier leurs chaussures pour que la trace qu'elles pouvaient laisser ne servit point à guider les gardes dans leurs recherches.
Des faits de l'enquête il ne demeurait cependant rien de précis contre le carrier; mais dans les éclaircissements et dans les renseignements que la justice demanda aux voisins de Gantain, dont l'animosité ne perdit point l'occasion de se manifester, il resta quelques présomptions morales qui convertirent son arrestation provisoire en mandat d^amener.
Le procureur du roi prit cependant en considération la situation de la femme de Cantain ; et pendant qu'on emmenait celui-ci à la prison de Fontainebleau, il ordonna que la Roussotte fiit transportée dans une maison de bienfaisance. Le maire fut chargé de veiller à l'inhumation de l'enfant mort.
Huit jours après son arrestation, un arrêt de nonlieu du juge d'instruction ouvrait à Cantain les portes
de la prison. Ce fut xm jour de marché qu^U fut mis en liberté. Deux ou trois paysans de Saint-Clair Tayant rencontré avec sa femme dans les rues de Fontainebleau, vinrent annoncer leur retour au village. La nouvelle fit presque émeute.
— Puisque la justice et l'autorité ne veulent pas débarrasser le pays de ces deux porter-malheur y il faut nous en débarrasser nous-mêmes, dit un des voisins de Gantain.
— Tant que le nid y sera^ dit un autre^ les oiseaux y reviendront.
Le soir mème^ une main qui resta inconnue mît le feu à la Maison de paille.
Lorsque le carrier et sa femme revinrent le lendemain à Saint-Clair^ ils ne trouvèrent plus que les quatre murailles noircies de leur masure.
Les deux époux restèrent d'abord immobiles^ puis ils entrèrent silencieux dans les ruines^ où leurs pas soulevaient une poussière encore chaude.
L'incendie n'avait rien épargné. Les rares et grossiers meubles que renfermait la chaumière n'étaient plus que des charbons.
En reconnaissant les débris du berceau de son enfant^ la Roussotte se mit à genoux et fondit en larmes.
Son mari^ qui fouillait dans les décombres^ y trouva encore chauds le marteau de fer et le coin qui lui servaient au chantier.
Il prit le coin et l'aiguisa sur une pierre de grès qu'il avait mouillée avec sa salive.
— Cantaiu^ mon homme, fit la Roussette en se précipitant sur lui et en lui prenant le bras, tu vas venir avec moi; je ne veux pas que nous restions ici. Si je découvrais celui qui a mis le feu sous le toit où est mort notre petit, je te dirais de le tuer. Et s'il avait des enfants, ajouta-t-elle avec un sauvage accent de désespoir, j'irais les tuer moi-même. Allons, viens-tu? et prenant son mari par la main, elle le tira dans la cour.
— Allons-nous-en, répéta le carrier. Mais où ironsnous ? demanda-t il en regardant sa femme avec désespoir.
— Voilà assez longtemps que nous marchons daug le chemin des malheureux, fit la Roussotte. Dieu se lassera de nous voir souffrir.
— Ma femme, dit Cantain en serrant ave« force la main de la Roussottte, c'est plus fort que moi, je pense au mal.
— Je le sais bien, mon homme, interrompit la Cantain ; mais tant que je serai auprès de toi , tu n'en feras pas.
Et s'étant emparée de son bras^ elle l'obligea à sortir de la cour.
Sans qu'il eût été aperçu par sa femme, Cantain avait ramassé un morceau de charbon, et, tout en suivant la grande rue qui compose presque à elle seule tout le village de Saint-Clair, il traçait, à l'insu de la Roussotte, ime croix sur la porte de* maisons devant
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lesquelles il passait^ en formulant intérieurement un Ycea de vengeance.
Dans Tannée qui suivit son départ de Saint-Clair^ toutes les maisons que Cantain avait ainsi marquées forent frappées d^un sinistre.