JOAN., XVII
La Vie commune dans le Clergé
Ii’Étfangélisation des Paroisses de campagne par les Prêtres groupés, Missionnaires et Apôtres
{suite)
Les prêtres groupés.
Dans son Exhortation au clergé, notre bien-aimé Pape, Pie X, s’exprimait ainsi : « Il convient sans doute que les prêtres se groupent en Associations, soit pour s’assurer mutuellement des ressources dans le malheur, soit pour défendre l’intégrité de leur honneur et de leurs fonctions contre les embûches des adversaires, soit pour tout autre motif analogue. Mais il leur importe bien davantage de s’associer en vue du développement de la science sacrée et surtout dans le but de s’appliquer avec une ferveur plus grande aux devoirs de leur sainte vocation et de mieux travailler au salut des âmes en mettant en commun leurs idées et leurs efforts. Les annales de l’Eglise attestent qu’aux époques où les prêtres vivaient partout en commun, ce genre d’association fut fécond en heureux résultats. Pourquoi ne pourrait-on pas établir à notre époque quelque chose de semblable, en tenant compte de la diversité des pays et des obligations? Ne pourrait-on pas en attendre à bon droit — et l’Eglise s’en réjouirait — les mêmes avantages qu’autrefois? »
Déjà il y a quarante ans, le 19 mars 1869, Mgr Dupanloup écrivait à ses prêtres une admirable Lettre sur la vie commune dans le clergé séculier. En présence du désolant avenir qui menaçait l’Eglise de France, il cherchait un remède. « Ce remède, quel sera-t-il? Dieu seul le sait. Mais, autant qu’on peut le prévoir, et à en juger par la nature même des choses et par les enseignements de l’histoire, nous devons regarder comme indubitable qu'il consistera principalement dans quelque grand et fécond renouvellement de la sainteté, de la science sacerdotale et de l’apostolat catholique, par la puissante infusion d’un esprit nouveau, d’une nouvelle flamme de piété, de ferveur, de science sacrée et de zèle au sein du clergé. Car c’est par les prêtres, toujours, que Dieu éclaire, sanctifie et guérit les peuples... Donc ce que nous devons surtout désirer, demander à Dieu et appeler de tous nos vœux les
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plus ardents, c’est qu’il daigne susciter et envoyer à son Eglise beaucoup de saints prêtres. Avec ce secours, tout peut encore être sauvé ; sans ce secours hélas ! tout achèvera de périr. C’est par des saints que la vie chrétienne s’est établie dans le monde païen il y a dix-neuf siècles, et ce n’est que par des saints que cette même vie peut être ressuscitée dans un monde prêt à redevenir païen. » Ces solennelles paroles étaient vraies en 1869 ; elles sont encore plus vraies aujourd’hui. Et Mgr Dupanloup entrait dans le vif de la question sacerdotale. Il cherchait pour le clergé séculier le moyen nécessaire de conserver et d'augmenter sa piété, sa science, son esprit intérieur et l'ardeur de son zèle, et il n'en trouvait pas de meilleur que la vie commune. « La dispersion du clergé dans un diocèse, disait-il, pourrait être moindre. Il devrait y avoir plus de vicaires et ainsi moins de curés seuls. Si nous voulons devenir forts, féconds, puissants pour l’œuvre de Dieu, il faut sortir de l’individualisme ; il faut nous rapprocher les uns des autres ; il faut que les frères s’unissent, s'associent, demeurent ensemble : habitare fratres in unum. Là, et là seulement, sont les grandes bénédictions et la grande vie de l’Eglise : illic mandavit Dominus benedicAionem et vitam ! C’est un drapeau qu’il s’agit de lever : c’est l’étendard de la vie commune qu’il s’agit d’arborer dans le clergé séculier lui-même. Heureuses et bénies soient les mains qui les premières arboreront cet étendard. »
Le groupement des prêtres a toujours été désirable ; aujourd’hui nous le croyons nécessaire. Nous ne pouvons l’établir dès maintenant partout où il serait utile ; mais nous le préparons, et nous demandons à nos prêtres de lui donner une large place dans leurs préoccupations. Groupés, ils seront forts. Ils auront un foyer bienfaisant pour leur vie intellectuelle, morale et apostolique. Réunis dans une même communauté de vie, ils se livreront comme naturellement à l’étude, à l’oraison, aux exercices pieux. L’entente leur sera facile quand il s’agira d’établir des œuvres d’évangélisation et de persévérance. Ils s’entraideront dans leurs travaux et s'encourageront les uns les autres. Unis, il leur sera possible de donner à leur peuple des soins et des secours que, dans l’isolement, ils auraient été impuissants à lui procurer. Car la vie en commun n’est pas seulement la cohabitation et la commensalité, c’est une mise en commun journalière de lumières, d’expériences, d’activité et de force, pour atteindre plus efficacement l’unique but du ministère pastoral, la sanctification des âmes et des paroisses. Gar, en même temps qu’ils seront groupés, les prêtres éviteront de rester sédentaires et devront mener la vie de missionnaires. Notre pensée a besoin ici d’être clairement expliquée.
Les prêtres missionnaires
Le groupement du clergé des campagnes au centre des populations éparses privera un certain nombre de paroisses d’un Curé résidant. A l’heure même où nous écrivons, alors que le groupement commence à peine, plus d’un tiers de nos églises, exactement deux cent cinquante-six sur six cent soixante dix-huit, sont desservies par binage. Est-ce à dire qu’elles sont ou qu’elles seront délaissées, et entendra-t-on encore répéter qu’une paroisse sans curé est ou sera une paroisse perdue ? Oui, on pourrait donner cette affirmation si une paroisse desservie était nécessairement une paroisse abandonnée ; non, si une paroisse desservie reste une paroisse évangélisée.
Une paroisse est abandonnée, ou à peu près, lorsque, par exemple, on ne lui donne, le dimanche, qu’une messe matinale sans chants, sans solennité, sans instruction ; lorsqu’on ne fait bénéficier les enfants que d’un rapide catéchisme ; lorsqu’on n’établit dans son église aucune association pieuse ; lorsque ses habitants, peu ou point visités, par suite peu ou point connus, sont contraints d’entreprendre un long voyage pour présenter leurs enfants au Baptême ou pour faire bénir leur alliance ; lorsqu’on ne s’empresse pas auprès de leurs malades ; lorsqu'on n’établit chez eux aucune œuvre sérieuse et durable. Ces paroisses se croient dédaignées. Elles s’éloignent du prêtre. Se renfermant dans une indifférence glacée, elles deviennent pour les méchants une proie facile ; leur retour au complet paganisme n’est plus qu’une question de temps.
Voyez, au contraire, une paroisse desservie, mais évangélisée. Ses habitants sont visités et connus. Ses enfants sont régulièrement convoqués dans des catéchismes intéressants et bien faits. Les cérémonies du culte sont solennellement célébrées dans son église au moins les jours de fête et dans des circonstances particulières, comme l’adoration perpétuelle et la première communion. Elle a son Conseil paroissial, sa Comptabililé distincte, son Denier du culte, ses Instructions suivies chaque dimanche, pendant le Carême et le Mois de Marie. Ses malades sont assidûment visités; en toute circonstance, le prêtre se meta la disposition de ses fidèles, il reste, pour ainsi dire, aussi présent au milieu de ses ouailles éloignées qu’il l’est au milieu de celles qui l’entourent. La desserte n’est que la paroisse principale prolongée.
Prenons conscience de la situation religieuse de nos populations rurales. Elles reviennent insensiblement au paganisme. Donc le prêtre du type concordataire, le fonctionnaire sacerdotal*
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sédentaire , craintif et correct, a fait son temps. L’avenir pour le catholicisme, dans notre pays, dans nos campagnes surtout, est au missionnaire, au « chasseur dames »,qui ne portera « ni bâton ni sac, ni pain, ni argent » et s’en ira par les chemins de la France déchristianisée, comme il irait par les chemins de la Chine, prêchant la bonne nouvelle et ressuscitant de petites chrétientés.
Pour accomplir une telle œuvre d’évangélisation, difficile, pénible, même avec le groupement, nous le reconnaissons, il faut des ressources matérielles suffisantes: nous les trouverons. Il faut un grand esprit apostolique, du zèle, du dévouement, l’amour du sacrifice, les secours d’En-Haut : rien de tout cela ne nous manquera. Dieu nous indique notre devoir; Il ne nous refusera ni les ressources ni les forces physiques et morales nécessaires pour l’accomplir. Prêtres groupés nous serons des missionnaires. La mission à jet continu , telle sera de plus en plus dans l’avenir l’évangélisation de nos paroisses rurales. C’est de la sorte que nous relèverons l’Eglise de France. Notre Père Céleste qui n’oublie ni les fleurs des champs ni les oiseaux du Ciel, pourrait-il oublier ses enfants, ses serviteurs, ses ministres, ses apôtres ? Evidemment non ! L’heure est venue de remonter à nos origines apostoliques et de nous rappeler que nous sommes les envoyés du Christ, notre Dieu et notre Maître.
Les prêtres apôtres.
Relisons ici une page de l'Evangile selon saint Luc, qui s’applique précisément aux prêtres représentés par les soixantedouze Disciples : « En ce temps-là, le Seigneur, faisant une nouvelle élection, désigna soixante-douze disciples et les envoya devant lui, deux par deux, dans toute ville, dans tout endroit, où lui-même devait se rendre, misit illos binos... in omnem civitalem ■et locum... Il leur dit : La moisson est grande, et les ouvriers sont en petit nombre. Priez donc la maître de la moisson, d’envoyer les ouvriers dans cette moisson qui est à lui. Allez! Voici que je vous envoie comme des agneaux parmi les loups. Ne portez ni bourse, ni sacs, ni souliers... en quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison !... Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant ce qui s’y trouvera, car l’ouvrier mérite son salaire... Qui vous écoute, m’écoute; qui vous méprise, me méprise... » Ces divines paroles tombées des lèvres du Maître nous tracent tout le programme de notre vie pastorale moderne. Nous y trouvons le groupement des prêtres, misit illos binos — la recherche des vocations sacerdotales, rogate Dominum
messis ut mittat operarios — les tribulations qui nous attendent, mitlo vos sicut agnos inter lupos — l’esprit de désintéressement et de pauvreté qui doit nous accréditer auprès des peuples nolite portare sacculum — la visite individuelle, in quamcumque domum (1) le denier du culte, dignus est operarius mercede sud. Nous n’avons pas à inventer des méthodes de travail. Jésus-Christ nous les a dictées... et la nécessité des temps nouveaux nous les impose. La vie de garnison a pris fin pour le clergé avec le Concordat. Nous sommes maintenant comme les premiers apôtres en plein champ de bataille. Faut-il beaucoup s’en plaindre? Faut-il maudire la rafale qui secoue l’arbre séculaire, qui fait tomber les rameaux desséchés, qui rajeunit et fortifie lesbranches vigoureuses ? Faut-il regretter que le prêtre ne soit plus un fonctionnaire et redevienne enfin un apôtre ? Faut-il même verser une larme furtive sur le maigre salaire que nous servait l’Etat et dont la suppression toujours possible était comme une épée de Damoclès suspendue sur la tête de tout prêtre un peu combatif et agissant? Nous ne le pensons pas. Certes, notre pensée n’est pas d’innocenter les voleurs et de passer l’éponge sur les spoliations injustes et violentes dont l’Eglise de France a été la victime. Mais nous disons que le clergé français n’ayant plus rien à perdre, n’a plus rien à craindre et que sa pauvreté lui crée une magnifique indépendance. Nous disons que désormais nous serions impardonnables de ne pas agir, de même que nos peuples seraient inexcusables de ne pas nous suivre. Les premiers apôtres qui ont évangélisé le monde romain et civilisé l'Europe ne se réclamaient pas de l’Etat ; c’est pourquoi ils se sont emparés des âmes. Ils ne comptaient pas sur un salaire ou un traitement officiel ; c’est pourquoi ils ont exercé sur les idées et sur les mœurs une action toute puissante. Ils n’étaient que les hommes de Dieu ; c’est pourquoi le peuple s’est donné à eux. Ils ne cherchaient que le règne de Dieu et le reste leur est venu par surcroît. O prêtres du vingtième siècle, laissez-vous séduire par ces grands souvenirs du passé, rattachez-vous aux gloires très pures de nos lointaines origines, et reprenez les vieilles traditions, les vieilles méthodes qui ne sauraient nous tromper, puisqu’elles émanent directement du cœur de notre Christ, toujours ancien, toujours jeune, toujours Dieu ! Soyons apôtres ! Si nous tombons dans la lutte, nous tomberons glorieusement et notre sacrifice ramènera le peuple à la Foi.
*}* Charles, Evêque de Versailles.
(1) Il est vrai que tout de suite après cette recommandation Jésus-Christ en ajoute une autre : nolite transite de domo in domum. Mais il faut donner à ce texte son vrai sens que voici : « Ne passez point de maison en maison par un esprit d’inconstance ni de légèreté, ni pour être plus à votre aise. »> Jésus-Christ ne supprime pas les démarches de l’Apôtre ; il les règle et en assure l’efficacité.
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