MARIE MÈRE DU PRÊTRE
près l’étude que nous avons faite, dans un premier article, des trois modes dans lesquels subsiste en Dieu le don de l’amour, nous croyons n’être que logique en disant aujourd’hui que la vraie racine du Sacerdoce de Jésus n’est pas ailleurs que dans l’amour d’immolation du Verbe. Nous allons essayer de le montrer, tout en faisant ressortir de ces considérations quelques pensées capables de nous faire aimer de plus en plus la créature admirable, la Vierge Marie à qui nous devons ce Sacerdoce.
Se donner, avons-nous déjà dit, voilà pour le Verbe, parce qu’il est Dieu, c’est-à-dire amour, l’aspiration essentielle de sa nature.
Se donner à son Père, voilà nécessairement l’objet de cette aspiration, parce que seul le Père se trouve dans l’éternité en face du Fils pour recevoir ce don ; et encore parce que la loi de la reconnaissance n'aurait pas permis au Verbe de diriger le don de soi-même vers un autre que vers ce Père, à l’amour duquel seul il doit sa propre existence personnelle.
Se donner à son Père par l’entière oblation de soi-même, voilà l’unique forme sous laquelle le Verbe peut satisfaire son aspiration parce que, d’une part sa Personnalité est le seul bien qu’il ait en propre, toutes les perfections de la nature divine étant communes au Père et au Fils ; et que d’autre part, c’est par son oblation seule que cette Personnalité est donnée, c’est-à-dire placée entre les mains du Père comme un bien dont il peut disposer à son gré.
Pousser jusqu’à l’immolation affective l’oblation de soi-même, voilà enfin le terme auquel, peut-on dire en toute vérité, tend impérieusement l’aspiration du Verbe, parce qu’il est l’amour infini, dont les aspirations doivent être infinies comme lui, et que, sans l’immolation, l’oblation semble toujours un don incomplet.
Il suit de là que l'idée du sacrifice ressort directement de la nature de Dieu, ou en d’autres termes, que c’est une des formes mêmes de l’Amour divin, qui appelle le sacrifice comme son épanouissement naturel.
Précisons cependant le sens de cette proposition. Nous ne voulons dire, ni que le sacrifice existe dans l’Essence divine, ni qu’il soit nécessité par les exigences de cette nature infinie.
Le Verbe est Dieu comme le Père. Il ne saurait donc subir
BULLETIN DE l’üNION SACERDOTALE
aucun amoindrissement et à plus forte raison cette destruction qui est l’un des caractères implicitement renfermés dans la notion que fournissent à l’esprit créé les mots de sacrifice et d’immolation . Seulement, dans cet Esprit de feu qu’est la troisième Personne de la Sainte Trinité, en tant qu’Esprit du Fils, le Père voit la brûlante aspiration de son Verbe à être tout entier consumé pour que toute gloire appartienne uniquement et reste sans partage à Celui de qui il tire son origine. Cette aspiration, il est vrai, est comme la flamme du buisson ardent vu par Moïse sur le mont Horeb : elle brûle sans détruire. Mais ce n’en est pas moins une réalité dont la vue suffit à elle seule, comme aussi seule elle peut suffire, à épuiser les complaisances infinies du Père.
Devant cette réalité transcendante s’effacent même les anéantissements du Christ dans sa vie mortelle ou dans sa vie sacramentelle. Accomplis en effet dans une nature bornée, si sublime que soit l’Humanité de Jésus, ces anéantissements ne sauraient atteindre par eux-mêmes la perfection divine des aspirations du Verbe en sa nature infinie. Ils n’en seront jamais que le reflet bien pâle, appropriés qu’ils sont à l’infirmité de la nature où ils se produisent et des yeux qui sont conviés à en être les témoins. Il s'ensuit que l’amour d’immolation du Verbe, si formel qu’il soit en la divine Essence, ne fait qu’appeler ces anéantissements sans les exiger nécessairement ; en d’autres termes que Dieu pourra les réaliser ou les laisser inaccomplis, en ne tenant compte pour cela que de sa Sagesse et de sa Bonté.
Cela posé, deux choses sont néanmoins certaines : d’abord, l’amour infini s’est plu à joindre à l’Oblation, dont il vit éternellement dans une de ses formes essentielles, l’Immolation qui le sacrifiera réellement en dehors de son Essence infinie ; en second lieu, pour atteindre cette fin, le Tout-Puissant aura besoin de la singulière assistance d’un être fragile et susceptible de toutes les défaillances.
Or, sans nous arrêter à considérer les préliminaires, par lesquels la Sagesse infinie a préparé la réalisation de ce mystère, nous savons qu’il est accompli. Un jour vit naître, en effet, sur la terre désolée, une Vierge si pure que les regards de l’auguste Trinité ne pouvaient s’abaisser sur elle qu’avec la plus tendre complaisance, et si humble qu’elle était digne, plus que nulle autre, d’être employée comme instrument dans la réalisation de ce fait d’adorable humilité que l’apôtre ne craint pas d'appeler l'anéantissement de Dieu : « Cùm in forma Dei esset... semetipsum exinanivit formam servi accipiens. »
Puis vint le moment, précieux entre tous dans la durée des
siècles, où le Saint-Esprit survenant, selon la parole de l’Archange, en cette Vierge bénie, établissait en elle sa résidence personnelle, et transportait pour ainsi dire en Marie les opérations mêmes dont il est le sanctuaire en la divine Essence, nous voulons dire la génération du Fils Eternel et son Oblation d’amour au Père Céleste.
Usant alors de sa Toute-Puissance créatrice, ce même divin Esprit renouvelait en Marie, comme en un jardin fermé, mieux fermé que le Paradis terrestre aux incursions de Satan, les merveilles jadis accomplies par lui dans l’Eden, pour la création de l’homme. Seulement au lieu des grossiers éléments que lui avait alors fournis la terre pour le corps d’Adam, il trouvait en Marie la quintessence la plus pure des éléments matériels qui entrent dans la constitution d’un corps humain. Il y joignait en même temps une âme, ce souffle de vie créée qui, autrefois, sortant de la bouche du Créateur, avait fait du premier homme l’image de Dieu sur la terre (1) ; et ainsi s’informait, dans le sein de la Vierge Immaculée, une nature humaine douée de la plus exquise perfection.
En même temps que l’adorable mystère de l’Incarnation s’offre à nos contemplations, voici que toute l’économie du Sacerdoce, avec ses adorables harmonies, se découvre à nos yeux. Grâce à cette nature fragile qu’il faisait sienne en Marie, le Verbe pouvait s’offrir comme l’Agneau du divin Sacrifice ; tandis que grâce à sa Personnalité divine, le Fils de Marie se trouvait investi par le Père Céleste de la dignité suprême de Pontife, ainsi que de toutes ses prérogatives.
L’avons-nous bien suivie cette chaîne dont le premier anneau est, dans le sein de Dieu, l’amour d’immolation du Verbe ; et le dernier, dans le sein de Marie, Jésus le Pontife de l’alliance éternelle? Aussi, combien Marie nous apparaît plus rapprochée de Dieu, quand nous considérons la part qui lui est attribuée dans l’exécution de ce que les divins conseils comportent de plus intime ! Si en effet, dès les profondeurs de l’éternité, l’existence d’une Victime, d’un Prêtre, d’un Sacerdoce, est en quelque sorte appelé par les aspirations divines du Verbe, pour produire cette fleur d’amour que l’on nomme « le Sacrifice », n’apparaît-elle pas aussi comme toujours présente dans ces mêmes abîmes de l’éternité, la Vierge sans laquelle ni Victime, ni Prêtre ne saurait exister?
Cette pensée ne nous est pas personnelle. Qui donc n’a pas remarqué, peut-être avec un certain étonnement, comment
(1 ) Inspiravit in faciem ejus spiracnlum vitœ (Gen., II, 7.)
BULLETIN DE L’UNION SACERDOTALE
l’Eglise, en la fête de l’Immaculée-Conception, semble appliquer à Marie des paroles dites de la Sagesse même, par le Saint-Esprit ? « Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies... « Les abîmes n'étaient pas encore, que j’étais conçue... Lorsqu’il « préparait les Cieux, j’étais présente... Lorsqu’il affermissait « l’air, qu’il dispensait dans leur équilibre les eaux des fon- « taines..., lorsqu’il posait les fondements de la terre, j'étais avec « lui, et réglais toutes choses avec lui. »
Mais après ce que nous avons dit plus haut, qui s’étonnerait de ce langage? Dans le plan de la création, un seul objectif remplit la pensée du Verbe : la préparation de ce Sacerdoce qu’il veut fonder pour y être lui-même le Prêtre et la Victime. Or, l lncarnation est le moyen choisi par la Sagesse pour atteindre une telle fin ; et dans l’Incarnation, c’est à Marie qu’appartient excellemment le premier rôle. Elle est le canal, et il n’en est point d’autre, préparé selon les lois de la nature créée, comme d’après le prototype incréé, pour introduire dans le monde et la Victime et le Prêtre de ce Sacerdoce éternellement conçu dans les conseils divins. C’est donc à juste titre que l’Eglise nous montre la figure de Marie planant en quelque sorte sur toutes les conceptions de Dieu pour l’exécution de son œuvre ad extrà.
Oh ! que Marie est donc grande et admirable dans ce point de vue! Sans doute elle est incomparable en sa qualité de Mère de Dieu ; c'est là son titre de gloire par excellence. Néanmoins, si le Fils de Dieu a voulu avoir une Mère ici-bas, c’était afin de pouvoir un jour, Victime sainte couverte de son propre sang, rendre amoureusement à son Divin Père la vie créée qu'il avait reçue de lui : « In manus tuas commendo spiritum meum » ; en un mot, c’était pour fonder le Sacerdoce de son perpétuel Sacrifice.
O Marie, c’est donc en réalité votre qualité de Mère du Pontife éternel qui sert de base à toutes vos prérogatives, même à celle d’avoir donné le jour au Fils de Dieu. Je veux désormais vous honorer comme telle et recourir sans cesse à vous, ô Mère du Prêtre, pour conserver et développer en mon âme l’esprit et la grâce de mon Sacerdoce.