‹ Le sacerdoce eternalChapitre 109 sur 110 · Aggée · texte numérisé non relu

Aggée

c'est de faire prendre en dégoût la visite des malades et des pauvres, c'est de rendre insipide 1 étude des livres sacrés, et les rapports entre confrères sans attraits et sans intérêt. Le monde a volé le cœur de ce prêtre, Il déserte, autant qu'il le peut, sa chambre qu'il trouve trop vide, la société de ses frères, le sanctuaire et les fonctions auxquelles l'astreint son sacerdoce. Cherchezle et vous le trouverez répandu au dehors, dans quelque maison privée par exemple, dans quelque réunion d'amis, dans quelque partie intime. Lorsque l'heure de la mort a sonné pour un tel prêtre, il n'a, devant l'éternité, autre chose à faire que de dresser le bilan de l'emploi qu'il a fait de son temps et de parcourir X horarium de sa vie tout entière : combien d'heures ai-je passées au saint autel et combien dans le monde? Combien dans la maison du pauvre et combien dans la maison du riche ? Combien d'heures ai-je consacrées à instruire les petits enfants, à consoler les affligés et à assister les mourants ? Combien en ai-je consacrées aux conversations de table et à me produire dans les salons ? Combien d'heures ai-je perdues à flâner de porte en porte et à aller là où je n'ai jamais entendu ni prononcé moi-même le nom de Dieu ? Combien de temps ai-je employé à la prédication de sa parole, prédication qui est le premier objectif de mon sacerdoce ? Combien d'heures ai-je données aux relations de l'amitié et combien à la prière et aux entretiens avec Dieu? Faites l'addition de toutes ces heures et, quand vous en aurez la somme, divisez cette somme en jours et en années et vous verrez quel terrible total se dressera devant vous, ô prêtres mondains, à votre lit de mort ! Mais cette addition est déjà faite dans le livre écrit par

un Dieu qui n'oublie pas. Si le prêtre mondain avait dépensé à l'œuvre de sa perfection toute l'énergie et toute l'activité qu'il a gaspillées dans le monde, il eût pu devenir un Saint (') !

V. Enfin — pour terminer — considérons la mort d'un prêtre fervent. Le monde ne l'a jamais connu, lui. Le monde a passé devant lui comme une lueur blafarde que les prêtres mondains assombrissaient encore à ses yeux. Mais, au seuil de l'éternité et en présence de Dieu, quel contraste entre lui et le prêtre courtisan du monde ! Jamais depuis son ordination, ou, si lui aussi a eu son heure de défaillance, jamais depuis sa seconde conversion à son Dieu, il n'a omis d'examiner jour par jour sa conscience et de dresser sévèrement chaque année devant lui-même le bilan de ses œuvres ; jamais omis sa confession hebdomadaire, jamais omis sa messe et jamais manqué de ponctualité et d'exactitude dans la récitation de l'office divin. Il a vécu comme s'il avait vu constamment à ses côtés son Divin Maître ; c'est en sa compagnie qu'il a commencé et fini toutes ses journées et c'est à son service qu'il a rapporté toutes les heures et tous les travaux de sa vie sacerdotale. Il s'est donné tout entier à son peuple ; sa maison a été ouverte à tous et on peut dire que les pas de tous ont usé le seuil de sa porte. Sa dernière heure enfin a sonné et un deuil profond s'empare de toutes les familles lorsque retentit la nouvelle que le père du troupeau est mourant et qu'il a reçu les derniers sacrements. Et pourtant, dans sa chambre funèbre, tout respire le calme et la

1. « Ecce mundus sacerdotibus plenus est, sed tame?i in messe Dei ratus valde invenitnr operator: quia officiuni quidem sacerdotale suscipimus, sed opus officii non implemus. » — Saint Greg. Hoin. XVII, in Evangelia.

paix. Pourquoi tremblerait-il? Il a depuis si longtemps réglé devant sa conscience son compte à lui-même et celui de son troupeau ; il s'est plu si longtemps à parler familièrement de la mort comme d'une amie attendue dont la venue est prochaine. La mort, il la craint sans doute comme un passage redoutable de ce monde ténébreux au trône majestueux et éblouissant de l'éternelle clarté ; il la craint parce qu'il se reconnaît pécheur, serviteur inutile, cendre et poussière, et que l'Esprit- Saint lui a appris à connaître la sainteté de Dieu et la malice du péché. Mais c'est une sainte frayeur qui bannit la crainte servile, car elle lui donne le gage que l'Esprit-Saint, le Maître et l'Auteur de la vie, réside au centre de son âme, qu'il projette ses rayons au fond de sa conscience pour lui faire apercevoir les fautes qu'il doit confesser et pleurer, et qu'il délie son âme pénitente de tous les liens du péché et de la mort. Personne n'a une fin aussi heureuse que les pasteurs qui meurent entourés de leur troupeau. Plus ils se sont consumés au service de leurs ouailles, plus on les aime, et plus on les aime, plus ils sont soutenus à leurs derniers moments par les prières de tous ceux qu'ils ont conduits à Dieu. O admirable lien que celui que la charité crée entre les âmes ! Union plus étroite et plus vivace que celle que créent les liens du sang ! union qui, loin d'être rompue par la mort, se transfigurera dans le monde de la lumière et unira le pasteur et le troupeau pour l'éternité, alors que le nombre des brebis fidèles aura été compté et arrêté définitivement, alors que tous les Pasteurs seront réunis autour du Grand Pasteur de cet unique bercail que Dieu a établi sur les collines éternelles !

Si telle est la mort d'un prêtre fervent, elle peut le surprendre à l'improviste : elle le trouvera toujours préparé. Ecce venio, disait saint Charles en expirant, car toute sa vie n'avait été qu'une ascension continuelle vers Dieu. Ipse perjïciet, disait saint Vincent de Paul, au moment où Dieu achevait par la mort son œuvre en lui. « J'ai servi un bon maître durant ces soixantedix années, disait saint Hilarion ; pourquoi craindraisje d'aller le voir ? » Saint Bède mourut la veille de l'Ascension en récitant l'Antienne : O Rex gloriœ, Domine virtutum ; et saint André Avellin mourut au pied de l'autel en disant Introibo ad altare Dei. Au temps de la .persécution qui désola l'Église d'Afrique, un diacre eut le cœur percé d'une flèche au moment où il entonnait à l'ambon les alléluias de Pâques et il alla terminer ses alléluias devant le trône de Dieu. On a vu des prêtres surpris en chaire par la mort au moment où ils prêchaient la parole de Dieu. Heureuse, trois fois heureuse, une pareille mort ! Quelque soudaine qu'elle soit,elle n'a rien de redoutable; c'est au contraire une grande bénédiction du ciel ! Il est sage d'être pénétré toujours delà pensée de la mort, tout en laissant le temps et les circonstances de notre mort entre les mains de notre bon Maître. De quelle ferveur serionsnous remplis si, lorsque nous nous rendons à l'autel nous nous disions intérieurement : << Cette messe est peut-être ma dernière messe ; » ou avant notre confession hebdomadaire : « Je vais peut-être recevoir ma dernière absolution ; » ou avant de monter en chaire : « C'est peut-être la dernière fois que je vais annoncer la parole de Dieu ; » ou : « C'est peut-être la dernière fois que je suis appelé auprès des malades — demain,

peut-être, on appellera un prêtre pour moi. » Combien de compagnons de mon enfance, de mon adolescence et de ma virilité ont déjà payé leur tribut à la mort ! Combien de prêtres ordonnés avec moi ou après moi sont partis de ce monde avant moi ! Venire differt ut minus inventât quod condemnet. Lavez-moi, ô Seigneur, dans votre Sang si précieux, et alors, << venez, Seigneur JÉSUS ('). »

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