Ephes., vi
notre conscience et non sur les apparences extérieures, comme dans ce monde nous payons le tribut de fidélité à un souverain que parfois nous n'avons jamais vu. Saint Pierre dit à ce sujet: « Vous aimez celui que vous n'avez point vu : vous croyez aussi en lui, bien que vous ne le voyez pas : et c'est parce que vous croyez que vous serez transportés d'une joie ineffable et toute glorieuse (') », c'est-à-dire d'une joie produite par la certitude et par l'avant-goût de l'éternelle félicité. Ce n'est pas une vaine imagination de croire que tandis que, soir et matin, nous nous livrons à nos occupations sacerdotales, JÉSUS est près de nous, dans « le vaisseau » ou « sur le rivage » ; que, lorsque, par exemple, notre ministère nous appelle dans les hôpitaux, dans la demeure du pauvre ou au lit d'un mourant, ou que nous marchons à travers champs, dans les rues fréquentées ou sur les montagnes cherchant la brebis égarée, JÉSUS est avec nous à chaque pas et à chaque instant. Ce n'est pas une illusion de croire que les paroles qu'il prononça nous sont encore adressées par lui et qu'il entend chacune de nos paroles comme si elles lui étaient dites à l'oreille. Lorsque, sur la terre, ses disciples l'entouraient, leurs yeux n'étaient pas constamment fixés sur lui et encore moins était-il l'unique objectif de leurs pensées et de leurs discours. Leur vue s'arrêtait sur le spectacle que leur offraient les routes, les champs ou la mer ; ils étaient assaillis d'un monde de pensées étrangères et, comme on dit vulgairement, leur imagination battait parfois la campagne ; ils parlaient entre eux avec le laisser-aller qu'on se permet entre personnes habituées à vivre journellement en-
i. I Petr., i, 8.
semble ; mais ils avaient toujours conscience que JÉSUS était au milieu d'eux, que non seulement il entendait leurs paroles, mais qu'il lisait dans leurs pensées et leur répondait avant qu'ils eussent ouvert la bouche. En quoi, à part la présence sensible du Sauveur, nos rapports avec le divin Maître diffèrent-ils réellement des leurs ? Nazareth, Bethléem, Jérusalem, Capharnaum et Béthanie ne sont-ils pas aussi réels pour nous que si nous les avions vus? Pour ceux qui ont la foi et la connaissance de la parole de Dieu, toutes ces choses sont aussi réelles que le monde qui se meut autour d'eux, et la conviction de ces rapports ineffables avec le Sauveur, est pour un prêtre fidèle un puissant stimulant et un perpétuel enseignement.
II. Le second rapport du prêtre a encore pour terme notre divin Maître, mais dans une condition toute particulière. JÉSUS est toujours présent au milieu de ses pasteurs jusqu'à la consommation des siècles, c'està-dire jusqu'au jour où il aura rassemblé définitivement ses élus et accompli son décret éternel de prédestination et où le temps de la grâce et de l'épreuve aura cessé pour l'humanité. Comme tête du corps mystique de l'Eglise, il est mystiquement dans chaque membre vivant de ce corps qui est le sien. Mais comme tête de l'Église, il réside en personne dans la gloire du Père et il ne quittera jamais la place qu'il occupe à la droite du Père jusqu'au jour où il viendra de nouveau sur la terre pour juger les vivants et les morts. Le rapport qui nous lie à lui dans les cieux est cependant un rapport de divine et réelle dépendance. Mais ce rapport avec JÉSUS-CHRIST est commun à tous les chrétiens indistinctement. Le sacerdoce a, comme nous l'avons
Le Sacerdoce Éternel. 3
vu, un autre rapport avec lui, en tant qu'au sacerdoce est confiée la garde de la présence sacramentelle, Mundamini qui fertis vasa Domini. Si ceux qui portaientdans l'Ancienne Loi les vases du Seigneur étaient obligés par état d'être purs, quelles seront les obligations d'un prêtre dont les mains portent le Seigneur lui-même ? Etre revêtu d'une charge, c'est de la part des hommes une marque de confiance ; être revêtu d'une charge par Dieu, qui connaît nos cœurs, c'est un gage d'une confiance singulière ; mais se voir confier la garde de la présence sacramentelle du Verbe incarné, c'est le gage le plus élevé de la plus absolue confiance. Quelle vocation que d'être appelé à être prêtre, quelle intégrité et quelle droiture de cœur demande un tel appel de Dieu! Heureux sommes-nous si nous pouvons nous persuader que notre Maître découvre en nous ce qu'il découvrit dans Xathanaël, un cœur où il n'y a point de fraude !
Quand il était sur la terre, il ne voulait pas confier sa personne sacrée aux hommes parce que, comme dit saint Jean, il connaissait ce qu'il y avait dans les hommes (J). Se peut-il qu'il ait connu ce qui était en nous lorsqu'il se confia lui-même à nous dans sa présence sacramentelle ? Sur la terre une marque de confiance que lui donne son maître en le chargeant d'intérêts purement humains conquiert entièrement à ce maître le cœur de son serviteur. Quelle devrait être la fidélité, la loyauté, l'entrain et le dévouement de nos cœurs pour la garde de sa présence, de sa personne et de son honneur devant les hommes ! Le Saint-Sacrement consacre le tabernacle, l'autel, le sanctuaire et la
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maison même du prêtre. Le buisson de l'Horeb était en flammes, mais le prêtre et tout ce qui l'entoure sont enveloppés dans l'éclat du Saint-Sacrement confié à sa charge et en subissent la divine influence. Comment pourrait-il perdre,même pour un moment,la conscience de ce lien ineffable qui l'attache à JÉSUS-CHRIST ?
Le prêtre peut n'avoir pas toujours son attention actuellement fixée sur ces choses sublimes. Les disciples eux-mêmes, lorsqu'ils cueillaient des épis de froment pour apaiser leur faim, ou lorsqu'ils s'extasiaient devant les pierres du temple et devant le figuier desséché, avaient d'autres pensées, mais alors même ils étaient encore sous l'impression d'une pensée capitale qui dominait et gouvernait toute leur vie et les rappelait sans cesse au sentiment de la divine présence.
Ainsi il en est peut-être, ainsi il en doit être de nous. Un prêtre ne doit pas se trouver là où son divin Maître ne voudrait pas aller, ni s'employer à quelque chose que son divin Maître ne voudrait pas faire. Le matin, le prêtre a prononcé des paroles d'une puissance souveraine et pour un instant il a été en contact avec le Verbe incarné. L'impression qu'il en conserve — car ce n'est pas ici un simple souvenir comme celui que l'on garde d'une chose qui est passée, mais la sensation continue d'une chose qui persiste — cette impression doit exercer son action souveraine sur toute sa vie et sur toute la journée. La pensée que le soir il retournera, avant de se livrer au repos, en présence de son divin Maître pour lui rendre compte de toutes les heures et de toutes les actions du jour, doit être une loi et un frein pour ses sens, pour son cœur et pour ses lèvres. L'affection que nous témoigne un ami du monde
exerce son influence sur nous et nous sert de mobile, même lorsque cet ami est loin de nous : combien plus la présence d'un ami divin doit exercer son action sur toute notre vie et nous élever au-dessus de nous-mêmes! Saint Grégoire s'écrie : « O étonnante condescendance de la divine bonté ! Nous ne sommes pas dignes d'être des serviteurs et nous sommes appelés amis ! Quel honneur pour des hommes d'être les amis de Dieu («) ! »
III. Il y a un troisième rapport qui est d'institution divine et qui, une fois établi, l'est pour toute l'éternité: c'est le rapport qui existe entre le prêtre et les âmes confiées à sa charge. Ce rapport peut être établi de deux manières : ou par l'assignation d'un troupeau, assignation qui fait d'un prêtre un pasteur, ou par le choix spontané de ceux qui se soumettent eux-mêmes à la direction d'un confesseur. Dans l'un ou l'autre cas, il s'établit dès lors, entre le prêtre et les âmes, une relation intime qui a des conséquences éternelles. Toutes les autres relations qui existent sur la terre sont renfermées proportionnellement dans cette pastorale relation et n'ont plus même besoin d'être encore mentionnées. Porter sur ses épaules la responsabilité du salut des autres : cette mission établit entre le prêtre et les hommes un rapport d'un ordre tout divin. La nature confie aux pères une charge analogue à l'égard de leurs enfants tant que ceux-ci sont en bas âge et incapables de prendre soin d'eux-mêmes. Mais au bout de quelques années l'autorité paternelle s'amoindrit et disparaît. Cette autorité est du reste limitée en tout
i. In Joan., xv. 14, 15, tom. i, p. 1445.
temps, car sur l'âme de leurs enfants les parents n'ont aucun pouvoir.
Mais dans l'ordre spirituel, Dieu a voulu que la haine fraternelle de Caïn fût remplacée par l'amour fraternel des pasteurs. «Suis-je donc le gardien de mon frère (J) ?j» telle est la voix du monde. « Je suis le bon pasteur (2),» telle est la voix du divin Maître énonçant pour ses pasteurs la loi qui doit régir toute leur vie. Sous l'Ancienne Loi, Dieu commandait qu'en temps de guerre un homme fût chargé de veiller au salut du peuple. Si le veilleur,voyant l'ennemi s'approcher,donnait l'alarme en sonnant de la trompette, celui qui périssait pour ne s'être point mis sur ses gardes était réputé responsable de sa mort et le veilleur était libre ; mais si le veilleur. voyant l'ennemi s'approcher, ne sonnait pas l'alarme et si quelqu'un périssait par sa négligence,cette sentence était prononcée par Dieu : «Je réclame son sang des mains du veilleur (3). » Aucun homme ne peut être rendu responsable de la vie des autres, si ce n'est par le maître et l'auteur de la vie. Un office redoutable est imposé par Dieu au veilleur, et il doit nécessairement s'en acquitter et répondre de sa propre vie pour sa négligence. Il n'est pas responsable des résultats de ses avertissements, mais seulement de sa propre fidélité. Telle est aussi la charge de pasteur. Le maître du troupeau lui en confie la garde, et il doit répondre du troupeau sur sa propre vie. Saint Grégoire dit que le pasteur a autant d'âmes à sa charge qu'il a de brebis dans son bercail. Oui peut lui imposer un tel fardeau