Marc, vr
fait, il sera à la fin forcé de dire : vineant meam non custodivi. La chenille et le ver rongeur font leur œuvre
d'une manière imperceptible mais sûre.
Avoir trop à faire conduit souvent à ne rien faire. Tout se fait en hâte et superficiellement. Ce n'est pas un temps perdu que celui qui est consacré à l'oraison mentale et à la prière. Chaque parole qui sort des lèvres d'un homme d'oraison produit plus d'effet que cent paroles qui sortent des lèvres d'un homme dont le cœur est desséché par un excès d'occupations extérieures. Le surmènement continuel de l'intelligence et une trop grande activité physique tendent à former un esprit matériel, trop répandu et peu porté aux choses de Dieu. Ce caractère se trahit dans le confessionnal et dans la chaire de vérité. Que de fois nous avons entendu dire: mon confesseur est un saint homme, mais il n'ouvre jamais la bouche que pour me donner ma pénitence et l'absolution! Et comme on peut connaître avec certitude de quelle source superficielle s'échappe le courant hâtif d'une prédication brillante, froide et étudiée!
IV. Il y a dans la vie d'un prêtre un autre danger qui est l'opposé du précédent: c'est d'avoir trop peu à faire. Si, comme nous l'avons vu, l'exercice du sacerdoce et de l'office pastoral est en lui-même un moyen de sanctification, interrompre ou ne pas exercer ce ministère c'est s'exposer à un dommage spirituel d'autant plus grand que cette interruption ou ce défaut d'exercice sont plus complets. Et ce dommage n'est pas seulement privatif. La raison de l'inertie et de l'incapacité de bien des prêtres qui étaient capables de grands efforts et qui auraient pu s'élever très haut,
c'est qu'ils ont été placés par les circonstances clans un milieu où leurs facultés n'ont pas trouvé l'occasion de se déployer. Deux choses mettent en activité et tiennent en éveil les facultés d'un homme. C'est d'abord une grande force de volonté qui fait que cet homme peut se passer, pour agir, de stimulants extérieurs. C'est ensuite la tâche que lui impose le devoir et la responsabilité. Peu d'hommes ont assez de caractère pour s'imposer une tâche à eux-mêmes et mettre leurs facultés en exercice sans y être contraints par leur position : la plupart ont trop peu de force de volonté pour cela. On voit des prêtres qui, lorsqu'ils étaient étudiants ou simples clercs, promettaient d'accomplir de grandes œuvres pour l'Eglise et qui, placés par la force des choses dans une situation où leur activité se trouvait mal à l'aise,n'ont pas répondu à ce qu'on attendait d'eux. Le champ d'action était trop restreint pour leur zèle. Mais en faisant cette concession, nous ne devons pas oublier cette parole de saint Charles qui dit qu'une seule âme est un diocèse assez vaste pour un évêque. En tenant trop compte du nombre, on perd de vue la valeur de chaque âme et la récompense qui nous attend si nous sauvons une seule âme immortelle. Cette pensée suffira à un prêtre pour lui faire trouver assez de travail dans le plus petit troupeau ; mais il a besoin, pour s'en convaincre, de réflexions sérieuses et d'une grande force de volonté. L'effet de l'inaction chez la plupart des hommes, c'est le relâchement et l'amour de leurs aises. Une cure trop petite devient un nid où l'on dort et le curé y est trop souvent un inoffensif mangeur de lotus. On y perd son temps, les facultés s'y engourdissent comme le font les muscles lorsqu'ils
manquent d'exercice, et peu à peu le cerveau et la volonté sont en proie à l'inertie et à la torpeur. Un homme énergique travaille toujours. Le temps ne paraît jamais trop pesant a ses mains vaillantes. Il travaillera même lorsqu'il n'y aura pas de travail obligé pour lui. Les prêtres qui n'ont qu'une poignée d'âmes à soigner peuvent devenir théologiens et auteurs et peuvent servir l'Eglise d'une manière plus durable par leurs écrits que par leur propre activité extérieure. Le loisir et la tranquillité sont deux conditions indispensables pour les études sacrées. Écoutons saint Augustin : Quamobretn otin ni, dit-il dans la ClTÉ DE DlEU, quœrit charitas veritatis ; negotium justum suscipit nécessitas cliaritatis ! Quant sarcinani si nnllus impotiit, percipiendœ atque intuendœ vacandum est veritati (*).
Mais pour suivre ce conseil de l'évêque d'Hippone, il faut ou un grand amour de l'étude,ou une conscience sévère et une volonté énergique. La plupart des hommes que l'on appelle des braves gens succombent aux attraits d'une vie facile qui, tout irréprochable qu'elle puisse être, ressemble trop à la manière de ces serviteurs de l'Evangile qui cachaient leurs talents in sudario, en attendant le retour de leur maître. Lorsqu'un prêtre n'a ni assez de travail pour dépenser ses forces, ni assez le goût de l'étude pour occuper son esprit, la monotonie de son existence lui est un supplice et il aspire au changement. Son inaction lui est d'un poids insupportable; il mendie autour de lui des distractions, et, comme il n'en trouve pas au logis, il en cherche au dehors. Son imagination bat la cam-
• i. S. \ug. , Ds Civ. Dei, lib XIX, c. XIX, tom. vu, p. 426.
pagne et il se laisse conduire servilement par elle. Vie perdue et dissipée, vie gaspillée et jetée au vent, vie d'ennui et de dégoût, telle est la sienne, et cette vie finit par déteindre sur ses exercices et ses devoirs de religion. Un tel prêtre peut être chaste et tempérant en tout ; mais l'ennui est le chemin qui mène tout droit à la paresse, et la paresse est un des sept péchés qui tuent l'âme. Avoir trop à faire est, pour la plupart des hommes, plus salutaire que d'avoir trop peu à faire.
V. Il y a encore un autre danger auquel le dernier conduit directement, c'est la tiédeur. C'est à un évêque que Notre-Seigneur a dit : « Tu n'es ni froid ni chaud. Je voudrais que tu fusses froid ou chaud, mais, parce que tu n'es ni froid ni chaud, je commencerai par te vomir de ma bouche (l). » Le rejet n'est pas encore complet, mais il est commencé ; et si le prêtre ne réfléchit pas en lui-même, ce rejet peut devenir pour lui définitif. Un prêtre relâché est de tous les hommes le plus digne de pitié. Lorsque son sacerdoce cesse d'être doux à son cœur, il le trouve bientôt sans saveur et enfin plein d'amertume. Le cercle perpétuel des mêmes actions et des mêmes devoirs dans lequel se meut un tel prêtre a vite fait de lui une machine et un automate. Sancta sancte, telle est la loi que trace le concile de Carthage. Quand les choses saintes cessent d'être un soutien et un délassement, elles sont un joug qui tourmente et un fardeau qui oppresse. De tels prêtres omettent facilement la sainte messe sans s'apercevoir de cette privation.