Job, xxix
IL Une autre source d'affliction pour le prêtre, ce sont les péchés qu'il voit commettre autour de lui par les méchants. La plus grande peine intérieure de JÉSUS, celle qui ne l'abandonna jamais durant sa vie mortelle, ce fut d'être, lui la sainteté même, en contact quotidien avec les péchés de la terre. Quand il jetait les regards sur le travail de déformation et de dégradation que le péché accomplissait dans l'œuvre de Dieu, il s'écriait : « Père saint, le monde ne vous connaît pas. » Le monde ne connaît pas son auteur. C'est là un profond mépris de la divine majesté de ne pas le connaître. Et pourtant JÉSUS pria sur la croix pour ceux qui ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Mais parmi ceux qui sont commis à notre charge qui ne connaît pas Dieu ? La plus grossière ignorance elle-même ne peut être parmi les chrétiens qu'une ignorance affectée. Si notre cœur bat à l'unisson du cœur de notre Maître, les péchés qui se commettent autour de nous, les péchés de la chair et les péchés de l'esprit, les ravages et les ruines que Satan opère sous nos yeux parmi les hommes, les femmes et les enfants, ce spectacle nous sera un cuisant et incessant sujet d'affliction. Plus nous haïrons le péché et aimerons les âmes, plus la mort spirituelle de nos ouailles nous touchera profondément et personnellement. La malveillance et l'ingratitude des hommes, nous pouvons la supporter avec patience. Que l'on parle ou que l'on agisse contre nous, c'est de peu d'importance. Un prêtre est comme son Maître, le signum cui contradicetur ; il est en butte à tous les traits et à toutes les pierres de la calomnie et de la malignité, qui, en supposant même qu'elles ne puissent nous atteindre, ne laissent pas de nous faire souffrir,
car il en coûte à la chair et au sang de subir le poids de la haine, du mépris et du ridicule. Ce ne sont pas là toutefois de ces peines qui rongent le cœur : elles excitent l'indignation et l'indignation ôte à la douleur même son acuité. La vraie douleur pour le prêtre lui vient de son amour, de sa compassion et de sa pitié pour les âmes : et cette douleur imprime en lui un trait de plus de ressemblance avec le bon Pasteur. C'est ce que saint Paul disait aux Corinthiens, alors qu'ils lui montraient des dispositions hostiles : << Pour moi je sacrifierai tout volontiers et je me sacrifierai moi-même pour vos âmes, quoique en vous aimant plus, je sois moins aimé (*) ». Notre Seigneur avait dit aussi avant lui : « Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a eu en haine avant vous (2). » Etre haï, c'est donc en quelque sorte le contre-seing de notre fidélité.
Nous vivons sous l'impression continuelle que nous cause la vue des âmes qui meurent sous nos yeux. La plaine couverte d'ossements desséchés que le Seigneur montra à Ezéchiel fut sans doute pour le prophète une terrible vision, mais voir des âmes frappées de mort spirituelle, se livrer sous nos yeux à toutes les joies et à tous les excès de la vie, c'est là pour le prêtre une vision plus terrifiante encore. Mais il faut que l'œil de l'âme soit ouvert pour en être frappé et c'est ce qui fait que des hommes peuvent vivre au milieu d'un tel spectacle sans l'apercevoir, et nous-mêmes, prêtres qui devons avoir « les prémices de l'esprit », nous ne le percevons ce spectacle qu'en proportion de notre pénétration spirituelle.
i. II Cor., xii, 15.