‹ Le sacerdoce eternalChapitre 55 sur 110 · Gai., v · texte numérisé non relu

Gai., v

ses frères dans le sacerdoce. C'est peut-être un confrère qui a été élevé avec lui depuis l'enfance, qui a été ordonné avec lui le même jour; ou peut-être un confrère sur lequel, en sa qualité d'aîné, il avait veillé avec tant de sollicitude et d'espérance ! Ame innocente d'abord, esprit éclairé, cœur droit,intelligence pleine de lumières, le tout rehaussé par des facultés naturelles largement développées, ses commencements étaient pleins de promesses. Chacun présageait en lui pour l'avenir une vie remplie d'ceuvres et de perfection sacerdotale. Il tombe en une seule fois comme un arbre qui se rompt tout d'une pièce et dont les débris montrent qu'il était atteint au cœur ; ou il dépérit lentement, comme un arbre dont les feuilles s'étiolent et se détachent une à une jusqu'au moment, où un dépérissement que personne ne peut comprendre le gagne tout entier. Soit tentation secrète,soit fascination dangereuse, soit liaison trop intime et peu chaste, soit obscurcissement de la conscience,soit relâchement dans l'observation du règlement de vie, soit omission de l'examen quotidien et oubli de la prière, soit occasion fatale à l'heure où la conscience se taisait, où la volonté était faible et la tentation violente, alors arrive la première chute après laquelle il est facile de tomber de nouveau et de tomber encore. Le gouffre est franchi et le prêtre entre dans un monde inconnu ubi nullus ordo et timbra mortis. Il s'étonne d'abord de se trouver lui-même dans un état si étrange et si nouveau et d'en être si peu effrayé. Autrefois il pensait qu'après une pareille chute il aurait dû mourir; mais non, il trouve aujourd'hui que la vie est aussi pleine en lui qu'auparavant. Et Dieu seul, et un autre avec Dieu peut-être, connaît la vérité et la

LES DOULEURS DU PRETRE. 14g

vérité ne sera jamais connue. Le sceau de la confession la garde et extérieurement il est le même homme qu'autrefois, prêtre et pasteur. Qui connaîtra la vérité, s'il ne se trahit pas lui-même ? Renoncer à ses fonctions, cesser de se montrer et de parler, cela attirerait l'attention et éveillerait la curiosité. Il se conduit extérieurement comme auparavant, ou plutôt il se produit et parle plus qu'auparavant. Personne ne le suspecte. Les pierres des murailles sont silencieuses et la charpente du toit n'a pas de voix pour proclamer son crime : qui peut alors le connaître ? Personne ne peut apporter de preuve, même si le peuple soupçonne. La sûreté en ce cas c'est l'impunité et l'impunité conduit à l'impénitence# Tout finit toutefois par être connu, non pas tant par les perquisitions des hommes que par le doigt de Dieu. Une longue impunité,c'est pour le prêtre coupable et le temps et l'occasion d'ouvrir librement carrière à une longue suite d'iniquités. L'habitude de feindre chaque jour la piété et de dissimuler ses fautes enhardit son front et son cœur. Il défie tout témoignage, il dénie toute évidence et il persiste à tromper tous ceux qui peuvent être trompés. Mais le prêtre qui l'aime et qui connaît tout ne peut être trompé, lui, et sa plus grande douleur c'est de voir l'état où en est réduit cette âme sur laquel le le caractère sacerdotal a été imprimé d'une manière indélébile le jour où il fut consacré prêtre pour être la lumière du monde et le sel de la terre, l'image du Fils de Dieu et un des pasteurs du troupeau de JÉSUS- CHRIST. Sa douleur a d'autres objets encore, ce sont les âmes que ce prêtre a entraînées dans sa ruine, c'est le scandale qu'il donne aux fidèles et à ceux du dehors, c'est la sainteté du sacerdoce qu'il a souillée, c'est l'E-

IÎO

glise qu'il a déshonorée, c'est notre divin Maître qui a été une fois de plus vendu et trahi. Quelle douleur peut égaler cette douleur ? Tout ce qu'on peut dire ce sont ces paroles du livre des Rois : « Hélas ! hélas ! mon frère (*). »

r. III Reg., xin. 30.

IEU aurait pu racheter le monde par une manifestation de sa gloire ; mais il a préféré le racheter par l'humiliation. JÉSUS fut J rejeté par les hommes qui se voilaient la face en se détournant de lui comme s'ils rougissaient de le reconnaître. JÉSUS nous laissa à nous-mêmes cet héritage d'ignominie. Il fut accusé faussement comme jamais homme ne l'a été après lui. -On l'appela samaritain et on fit courir le bruit qu'il était possédé du démon. C'était, disait-on, « un homme de bonne chère et un buveur de vin, un ami des publicains et des pécheurs. » C'était un imposteur, un séducteur, un séditieux, qui agitait le peuple en se faisant passer pour roi et pour prophète alors qu'il n'était en réalité, disaiton,qu'un ambitieux et un blasphémateur. JÉSUS prit sur lui toutes les peines dues au péché et n'en repoussa que la souillure.

I. La perfection de sa sainteté lui rendait les fausses accusations particulièrement odieuses. Ce fut déjà pour luiunacte dedivine humilité de se soumettre au baptême de Jean comme s'il eût été un pécheur. Tous les yeux étaient fixés sur lui et il passa dès lors pour un des pécheurs de Jérusalem. Etre simplement soupçonné de péché, c'eût été déjà assez poignant pour JÉSUS, mais être accusé d'être un pécheur, ce fut pour le Sauveur une indicible humiliation. Toute l'amertume du péché pénétra dans son âme innocente. Il en ressentit l'hor-

reur et la honte au même degré que ceux qui sont accusés justement. Des hommes innocents traduits devant un tribunal où l'accusation, quoique fausse, avait adroitement amassé sur eux toutes les charges de crimes atroces, nous ont avoué plus tard que, pour un temps, ils avaient senti leur âme se pénétrer de l'horrible sentiment de la culpabilité. Leur aversion pour le crime qui leur était imputé était d'autant plus vive que leur innocence était plus entière. Cette aversion le vrai coupable ne l'éprouve guère, car le péché détruit chez lui la vue claire de la lâcheté, de la bassesse et du caractère mortel du péché. L'agonie de Notre-Seigneur au jardin des Oliviers, lui vint du spectacle des péchés du monde et de son contact avec ces péchés dont il avait assumé le fardeau. Les péchés du monde avant le déluge, les péchés des tribus d'Israël, les péchés du monde chrétien et par-dessus tout les péchés de ses prêtres — cette vue fit jaillir de ses veines une sueur de sang. La sainteté de Dieu en contact avec le péché rendit l'âme de JÉSUS triste « jusqu'à la mort ». Car, quoique Dieu ne puisse, comme Dieu, éprouver de tristesse, le Verbe incarné ressentit une tristesse mortelle, par l'horreur qui s'empara de son humanité sans tache lorsqu'elle fut plongée au milieu de l'océan des iniquités du monde.

Le prêtre faussement accusé souffre d'autant plus que sa vie et son cœur sont plus innocents et plus purs. Ceux qui l'accusent connaissent peu combien est profonde la blessure qu'ils lui font. Ils n'ont pas sa délicatesse de conscience, sa pureté intérieure et sa jalouse sollicitude pour l'honneur du sacerdoce et du nom de notre divin Maître. C'est à ce point qu'on peut

dire d'eux aussi «qu'ils ne savent pas ce qu'ils font». Les gens grossiers et incultes, les vindicatifs et les malveillants, les insensés même et ceux qui manquent de circonspection dans leur langage, font souvent au bon prêtre, sans mauvaise intention peut-être, mais avec une imprudence grandement coupable, des blessures qui ne seront jamais entièrement fermées. Si l'on parlait ainsi d'eux, ils n'y prendraient pas garde et c'est peutêtre là leur seule excuse, excuse toutefois bien méprisable.

II. Les fausses accusations contre notre divin Sauveur vinrent de ceux-là mêmes à qui il prodiguait journellement ses bienfaits. Pendant trois ans, il leur avait parlé du royaume de Dieu dans un langage plein de bonté et de douceur. Pendant trois ans il avait guéri leurs malades, purifié leurs lépreux, ouvert les yeux à leurs aveugles, rassasié leur faim et ressuscité leurs morts. Et le peuple l'entendait avec joie et les petits enfants s'approchaient de lui sans crainte. L"ne vertu divine sortait de lui pour illuminer, pour sanctifier, pour consoler. Et cependant on le haïssait et il y eut un temps où on chercha à le tuer, et une autre fois des gens voulurent le précipiter d'une montagne où était située la ville qu'ils habitaient. Et ils parlèrent contre lui et l'accusèrent faussement. Ils répondirent à son amour par la haine et à sa patience par les injures. C'était enfoncer le dard plus avant dans la plaie.

Tout prêtre doit être prêt à subir la même ingratitude. Ceux pour qui nous avons fait le plus sont souvent les moins reconnaissants et, au premier reproche, et au premier refus, même léger, ils éclatent contre

nous et nous font sentir amèrement leur malveillance. Il y a un proverbe qui dit que les hommes oublient les vingt fois où nous avons dit oui pour ne se rappeler que la seule fois où nous avons dit non. Des dix lépreux guéris par le Sauveur, un seul revint pour lui rendre grâces et c'était un Samaritain. Prêtres, lévites et juifs passèrent à côté du blessé de la parabole sans y prendre garde. Il ne s'en trouva qu'un seul qui le secourut, et ce fut encore un Samaritain. Les juifs étaient aveuglés par l'excès même de leurs lumières et rassasiés outre mesure par l'abondance de leurs bénédictions. Ils crurent que, lumières et bénédictions, tout leur appartenait en propre et ils crucifièrent le Dieu de gloire. Mais les Samaritains, quoique moins bien partagés sous le rapport des lumières et des grâces, furent plus prompts à reconnaître la bonté de Dieu et à obéir à sa loi. Il en arrive souvent ainsi parmi les fidèles qui composent notre troupeau. Ceux à qui nous avons le plus prodigué nos faveurs spirituelles finissent par se lasser de ces faveurs mêmes et la reconnaissance nous vient souvent de ceux qui orft été l'objet de moins de sollicitude.

III. Les fausses accusations qu'eut à subir le Sauveur lui furent surtout prodiguées par ceux qui le connaissaient de plus près.Nous lisons dans l'Évangile que pour un temps ses frères eux-mêmes ne crurent pas en lui. Et à la fin, ce fut un de ses douze disciples qui le trahit. Il arrive souvent qu'un prêtre est accusé faussement par ceux avec qui il a eu des rapports plus intimes et qui ont été particulièrement l'objet de sa vigilance pastorale. C'est peut-être une âme qui allait périr et que jadis il a retirée du danger comme on en-

lève un tison d'une fournaise. Ceux qui nous ont le ;plus d'obligations sont les plus ingrats et les plus malveillants à notre égard. A raison même des services que nous leur avons rendus, ils en exigent d'autres et, parce que nous ne sommes pas à même de les obliger davantage, ils laissent éclater contre nous leur dépit et leur ressentiment. Ce serait peu d'être en butte aux accusations d'ennemis qui ne nous connaissent guère, mais lorsque des amis intimes à qui nous avons donné spontanément notre confiance et que nous avons pris sous notre direction particulière, qui ont vécu sous le même toit et rompu le pain avec nous, se tournent contre nous et nous accusent, c'est là le vrai trait qui perce le cœur, Inimici hominis domestici ejus. Les soins, l'affection, la sollicitude dont nous leur avons donné tant de preuves, tout cela est perdu. Quelque passion, suscitée par la jalousie ou l'intérêt, s'est emparée d'eux. Ils se détournent de nous, mais c'est pour tomber plus sûrement sur nous. De la part d'étrangers, d'inconnus, nous eussions supporté assez facilement la chose, maisdeleur part c'est une noireet par trop éclatante ingratitude ! Ils nous connaissent personnellement mieux que les autres. Les accusations qu'ils nous intentent ne peuvent avoir pour excuse l'ignorance ou l'erreur. Ils en connaissent la fausseté, parce qu'ils savent la vérité, et c'est ce qui les vexe. Ne trouvant aucun grief fondé à alléguer à notre charge, ils s'en irritent et passent à la forge de Satan pour y fabriquer des mensonges. La sœur Emmerich dit que Satan au jardin de Gethsémani demanda à Notre-Seigneur ce qu'il avait fait de tout l'argent produit par les terres que Marie avait vendues à Magdala.

IV. Et les fausses accusations dirigées contre notre divin Maître trouvaient de l'écho non dans un certain groupe seulement, mais dans la majorité de ses concitoyens. Les méchants les accueillaient avec empressement, heureux qu'ils étaient de constater que JÉSUS n'était pas d'une autre trempe qu'eux-mêmes. Sa vie exemplaire, parce qu'elle avait été pour eux un blâme et un avertissement, avait rempli leur cœur d'une sourde colère. Il avait entravé leur commerce d'iniquités, déjoué leurs plans et arraché peut-être des innocents de leurs mains. Aussi, grande était leur joie de le voir noirci par des accusations qui, toutes fausses qu'elles pouvaient être, ne laisseraient pas de déteindre sur sa renommée et ne s'effaceraient jamais entièrement. C'était déjà assez poignant pour JÉSUS, mais ce fut pire encore lorsqu'il s'aperçut que les bons le croyaient coupable, qu'ils le délaissaient, qu'ils l'évitaient et passaient outre lorsqu'ils le rencontraient sur leur chemin. L'acharnement des esprits dépravés lui était bien plus facile à supporter que la condamnation des gens de bien qui, trompés à son sujet,croyaient tout ce qu'on débitait contre lui. Il y avait plus; les chefs et les guides du peuple — les scribes et les prêtres, les hommes de la stricte observance et les docteurs en titre de la loi, — jetaient le blâme et la déconsidération sur son enseignement qu'ils taxaient d'exagération et sur sa manière de vivre qu'ils taxaient d'excentricité : « Tantôt il passe, disaient-ils, la nuit en prière et tantôt il mange et boit avec les pécheurs. Cet homme, s'il était un prophète, saurait ce que valent les gens qu'il fréquente, mais il l'ignore et par conséquent il n'est pas un prophète, et s'il n'est pas un prophète, il n'est

pas autre chose qu'un téméraire et un présomptueux qui ose porter ses condamnations jusque sur les scribes qui siègent dans la chaire de Moïse. Y a-t-il parmi les chefs du peuple quelqu'un qui croit en lui? S'il n'en est pas, personne ne doit croire en lui. »

Que de bons prêtres aussi dont la conduite est critiquée, censurée, accusée, condamnée ouvertement ou en secret ! Tous les bruits que des langues perverses répandent contre un prêtre sont facilement crus et colportés. Dans les familles où sa présence était accueillie avec faveur, il ne rencontre plus dès lors que de la contrainte. Les amis qui lui serraient si volontiers la main se tiennent à distance. La calomnie a fait son œuvre et aucune justification ne pourra jamais l'étouffer entièrement. La calomnie le suit comme son ombre et dresse des embûches sous tous ses pas. Elle entre désormais pour une bonne part dans sa réputation, car le public croit qu'elle a dit vrai. Ses frères dans le sacerdoce le croient aussi; son évêque le croit aussi et il ne le justifie pas.Les anges de Dieu savent que c'est faux! Mais le prêtre était prédestiné par Dieu à être en cela aussi la vivante image de son Fils, et c'est pour cela qu'il a été accusé faussement et que Dieu a permisque les hommes ajoutassent foi à la calomnie.

V. Enfin, notre divin Maître mourut sous une vraie tempête de fausses accusations. Jamais son innocence ne fut reconnue, quoique les témoins rje s'accordassent pas entre eux. Qu'avait-on besoin de la vérité? Le Grand-Prêtre et les Juifs le condamnèrent et la majorité du peuple cria : « Crucifiez-le ! Qu'avons-nous besoin de témoins?» Son nom fut couvert d'ignominie et il mourut sur la croix délaissé par ses amis, aban-

donné de tous et oublié de Dieu. Il mourut comme un malfaiteur entre des malfaiteurs et sous les regards de tout un peuple qui avait cru d'abord qu'il était un prophète et qui maintenant ne voyait plus en lui qu'un blasphémateur. Et même après sa mort, ce nom infâme lui resta: « Ce séducteur a dit, pendant qu'il était encore en vie », dirent les Juifs à Pilate après sa mort.

La même part est réservée après lui à ceux qui sont les siens : « Dieu nous a présentés,dit saint Paul, comme destinés à la mort, puisque nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Nous sommes, nous, insensés à cause du Christ, mais vous, vous êtes sages dans le CHRIST; nous sommes faibles, et vous forts, vous êtes honorés, mais nous, méprisés. Jusqu'à cette heure, nous souffrons et la faim et la soif, nous sommes nus, nous sommes souffletés, et nous n'avons pas de demeure stable. Nous nous fatiguons travaillant de nos mains. On nous maudit et nous bénissons, on nous persécute et nous le supportons ; on nous blasphème et nous prions. Nous sommes devenus jusqu'à présent comme les ordures du monde et les balayures rejetées de tous (*). » « Le disciple n'est pas au-dessus de son Maître, ni l'esclave au-dessus de son Seigneur. S'ils ont appelé le père de famille Beelzébub, combien plus ceux de sa maison (2) ? » Pourquoi nous plaindrions-nous si nous sommes noircis parla calomnie et si nous succombons sous ses traits? L'innocence accusée faussement est la parfaite et vivante image du Fils de Dieu.

Ces considérations font surgir dans notre esprit trois

Page 1