‹ Le sacerdoce eternalChapitre 69 sur 110 · Pontif. Rom. de Clerico faciendo · texte numérisé non relu

Pontif. Rom. de Clerico faciendo

et de volonté, à notre divin Maître, nous ne manquejrions jamais de lumière et de ferveur.

Mais revenons à la préparation. Si c'est l'homme qui prêche, la préparation doit être sa vie elle-même. Il doit commencer tôt cette préparation. Dans l'enfance nous devons apprendre notre langue maternelle — tâche peu difficile si ceux qui nous élèvent la connaissent eux-mêmes. Nous devons aussi apprendre de bonne heure à nous servir de notre raison. Il n'y a rien de caché et de difficile dans la logique, rien que les enfants ne puissent apprendre aussitôt qu'ils connaissent leur grammaire. Cette préparation éloignée est capitale et essentielle. Arrive alors en temps opportun la connaissance de la Sainte-Écriture, qui fait mieux comprendre le catéchisme; puis l'étude delà théologie qui approfondit et développe le catéchisme jusqu'à en faire la science de la foi. Ces études préparatoires ne peuvent jamais se remplacer une fois qu'elles font défaut. Elles doivent avoir pénétré dans l'intelligence par une continuelle et progressive formation.

Il y aura toujours des exceptions aux lois, même à celles de la nature. Nous connaissons des personnes qui ont la vue trouble; nous en entendons d'autres qui ne savent pas distinguer entre deux notes de musique. De même il peut se faire que nous rencontrions autrou de nous des personnes qui ne soient pas capables d'exprimer dans un discours ce qu'elles conçoivent dans leur esprit. Mais ce sont des exceptions et on ne doit pas en tenir compte. L'agitation des nerfs, le défaut d'empire sur soi-même, la crainte, l'anxiété, le désir •du succès et le reste enlèvent souvent aux hommes la

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possession d'eux-mêmes. Alors ils balbutient et la mémoire les trahit. Mais nous devons tenir pour une loi de l'esprit humain que ce qui est bien conçu peut s'énoncer facilement. Verbaque pr avisant rem non invita seqnnntur. Nous pensons à l'aide des mots et chaque pensée qui surgit dans notre esprit prend, à l'aide des mots, la forme, le corps qui lui est propre. Si • donc nous savons acquérir l'habitude de penser, nous acquerrons en même temps l'habitude de penser nos paroles, et les mots, pour nous exprimer, arriveront naturellement sur nos lèvres. C'est le défaut de penser qui met le plus grand obstacle à la facilité de l'élocution. Nous lisons ou nous copions les pensées des autres hommes, et par conséquent, elles ne sont pas les nôtres ; et nous nous bornons à nous les approprier par la mémoire. Or, la mémoire n'est pas la pensée, et penser et se souvenir en même temps est un tour de force que peu d'hommes peuvent accomplir. Il faut ou se fier à sa mémoire ou se fier à sa pensée, mais ces deux efforts de l'esprit se neutralisent l'un l'autre et ne peuvent se combiner sûrement ensemble. Pendant que la mémoire travaille, la pensée cesse d'agir, et quand la pensée agit, la mémoire ne fonctionne plus. Qu'a besoin de mémoire l'homme qui parle franchement sous l'impression d'une conviction profonde? Il y a un proverbe qui dit que tout homme est éloquent dans sa propre cause. Les hommes d'Etat, les avocats, les savants, les poètes, les militaires, les commerçants sont toujours prêts à parler et sont toujours éloquents lorsque leur cause ou leurs intérêts sont en jeu ; ils ne sont jamais pris au dépourvu, ils savent s'exprimer avec facilité et abondance. Les pensées habituelles de

:hacun d'eux ont pour objet son état, ses travaux ou son art, et il est prêt à tout instant à en parler avec correction et promptitude. Pourquoi donc un prêtre ne pourrait-il pas aussi parler sans préparation de Dieu et de son royaume, dé sa vérité et de sa loi? Si nous étions pleins de ces vérités, si nous les réalisions en nous-mêmes, si nous vivions d'elles et si nous en faisions la conviction de notre raison et l'amour de notre cœur, en parler au peuple serait toujours pour nous une inexprimable consolation. Nous ne sommes jamais fatigués ni embarrassés quand nous parlons de ce que nous aimons et de ce qui nous touche de près. Plus nous vivrons par la pensée dans le monde de la foi et des vérités éternelles, plus nous serons pénétrés de la malice du péché, de l'amour des âmes et des dangers de perdition qui les menacent, plus nous trouverons de facilité à nous exprimer sur ces choses avec sincérité et simplicité. C'est le désir d'être éloquents et de briller comme orateurs qui rend les prédicateurs faux, vaniteux et vides (r). Si nous pouvions nous oublier nous-mêmes et parler sincèrement pour Dieu seul, la prédication nous paraîtrait moins difficile; le peuple nous entendrait avec joie parce qu'il serait convaincu que nous savons ce. que nous disons. Le peuple remarque vite, et il a pour cela un instinct particulier, si un prêtre parle du cœur ou seulement du bout des lèvres. -Les homélies des anciens Pères étaient sans prétention et nourries de la moelle des Saintes Ecritures (2). Saint Jean Chrysostome peut certes être cité

1. <iCo7iturbatus qui siccatus : siccatus quia exaltatus. » S. Aug., serm. 131, t. v, p. 642.

2. S. Jérôme dit: <iSermo sacrarum sa ipturarum lectione conditus siL Nolote declamatorem esse et rabulam. » Ep. ad Nepit., t. iv, p. 262.

comme un orateur au style fleuri, mais son éloquence n'était pas cette déclamation étudiée et pompeuse que l'on a vantée depuis comme l'éloquence de la chaire. Saint Jean Chrysostome parlait dans le style de saint Paul et l'esprit qui l'animait était si semblable à celui de l'Apôtre que l'on a cru qu'il écrivait et qu'il parlait avec une assistance spéciale de l'Apôtre des nations. De tout temps, les prédicateurs ont été tentés de se produire. On nous rapporte qu'un jour que saint Bernard prêchait, Satan lui dit : « Vous avez prêché bien éloquemment. » Et saint Bernard lui répondit : « Je ne commencerai jamais mon sermon pour toi et je ne terminerai jamais à cause de toi. » Nous lisons aussi dans la vie de saint Vincent Ferrier qu'un jour ayant* à prêcher devant le roi de France, il mit tous ses soins à bien préparer son sermon. La mémoire lui manqua et il resta court. Le jour suivant il prêcha de nouveau avec peu de préparation et le roi lui dit: « Hier j'ai entendu le frère Vincent, mais aujourd'hui j'ai entendu le Saint-Esprit.»

On peut dire que la prétendue éloquence de la chaire coïncida avec cette époque qui vit revivre le paganisme et que l'on ne rougit pas d'appeler la Renaissance. Les esprits s'étaient engoués d'une vaine littérature. L'ambition de copier le style, la diction et les gestes des orateurs de Rome fit disparaître l'antique simplicité des prédicateurs chrétiens et de ce revirement sortit une race de rhéteurs pompeux, froids, prétentieux et boursouflés. Le mal, une fois né, se répandit et pénétra partout. En vain, les saints s'effbrcèrent-ils de le combattre : Saint Ignace, par son énergique droiture, saint Philippe par sa parole apos-

tolique de tous les jours, saint Charles par sa virile simplicité (virilis simplicitas); le flot s'était mis en mouvement et emporta tout devant lui. Le monde courut à la suite des orateurs de la chaire. Leur parole plaisait aux oreilles et ne troublait pas les consciences, elle remuait les sentiments, mais n'agissait pas sur la volonté. Le monde n'était pas choqué en l'entendant, il n'était ni humilié, ni blessé.

Nous n'avons pas vu notre divin Maître, ni entendu sa voix, mais si, par un acte de foi et par la méditation, nous nous représentons sa présence, ses enseignements et sa volonté, et si nous nous pénétrons de la mission que nous avons de parler en son nom, notre âme se remplira de la conscience du monde divin et de ses vérités, et de cette abondance de perceptions intimes jaillira le torrent de notre parole.

Il faut qu'on prépare avec soin et correction ce qu'on doit dire. Il faut qu'on en fasse un plan clair dans son esprit, et alors la parole, par une loi naturelle, suivra spontanément le cours de notre pensée. Il est absolument nécessaire d'étudier le sujet que l'on doit traiter, la plume à la main, de l'analyser, de le diviser logiquement avec termes et propositions clairement définis. Il faut que ce croquis ou cette « synopsis » soit pensé ou imprimé, non dans la mémoire, mais dans l'intelligence, afin que le tout soit présent à l'esprit avec ses parties et sa coordination; non par un acte de mémoire, mais par un acte de raisonnement. Voilà une sorte de préparation qui demande beaucoup plus de réflexion et d'exercice mental que l'acte d'écrire une composition et de l'apprendre par cœur.

Voici la différence entre les deux procédés : le

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sermon écrit est ce que nous pensions quand nous l'avons écrit, le sermon parlé est ce que nous pensons quand nous le prêchons. C'est la conviction présente de l'intelligence et du sentiment ; voilà pourquoi ce sermon est réel et ceux qui l'entendent, l'entendent réellement. Heureux ceux qui, par suite d'une telle discipline, intellectuelle et morale, s'identifient avec la parole de Dieu, et la parlent comme si c'était leur propre parole !

Nous ne devons certes pas nous attendre à être inspirés comme l'ont été les apôtres, mais on ne peut assigner de limites aux lumières et aux grâces que Dieu accorde à ceux qui le prient. Il nous donnera la voix et la sagesse, os et sapientiam, nécessaires pour parler au monde en son nom. Il accomplit ses desseins par nous. Nous ne savons pas à qui est adressé le message que nous sommes chargés de transmettre, et il arrive souvent que nous n'apprenons que longtemps après que telle parole prononcée par nous à telle époque et dans tel lieu a réveillé une conscience, touché un cœur, remué une volonté et conduit une âme à Dieu. Mais nous ne connaîtrons jamais dans ce monde le travail que Dieu a pu opérer dans les âmes par notre ministère et à notre insu. C'est pourquoi « répandez, comme dit l'Ecclésiaste, votre pain sur les eaux qui passent, parce que vous le retrouvez après un long espace de temps (*). »

Après nous être préparés à la prédication de la manière que j'ai indiquée, la dernière préparation est de nous agenouiller devant Notre-Seigneur dans le très saint Sacrement et défaire avant de parler le signe

i. Eccles., xi, i.

de la croix sur nos lèvres en l'honneur de la bouche sacrée du Sauveur, de cette bouche qui a parlé comme jamais homme n'a parlé, offrant à JÉSUS notre confusion, s'il lui plaît de nous humilier par un échec, et le priant d'accomplir sa volonté par sa propre parole quoiqu'elle soit confiée à nos lèvres. « Celui qui vous écoute, m'écoute. » Cet arrêt divin nous donne une part à la promesse faite par l'Esprit-Saint à Jésus-Christ même : « Mon esprit qui est en vous, et mes paroles que j'ai mises dans votre bouche, ne sortiront point de votre bouche, ni de la bouche de vos enfants, ni de la bouche des enfants de vos enfants, depuis le temps présent jusque dans l'éternité (J). » C'est pourquoi « semez votre grain dès le matin et que le soir votre main ne cesse point de semer, parce que vous ne savez lequel des deux lèvera plus tôt, celui-ci ou celui-là; que si l'un et l'autre lèvent, ce sera encore mieux (2). »

Avec ces paroles devant les yeux, que dirons-nous d'un prêtre qui ramasse, comme cela arrive parfois, un vieux sermon sur l'Incarnation pour le prêcher le dimanche de la Trinité, ou qui prêche sur le péché le jour de la Noël, et sur les joies du paradis pendant le Carême, ou ce qui est pire encore, qui monte en chaire sans préparation ni éloignée, ni prochaine, sans avoir médité et sans avoir prié, qui choisit son texte au moment où il va parler se fiant pour le reste à sa loquacité et à un long chapelet de lieux communs pieux qu'il égraine devant son auditoire ? Peut-il y avoir dans l'âme d'un tel prêtre la sainte frayeur que doit inspirer un

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