Ibid., il
,OUS venons de voir en quoi consiste la liberté du prêtre. Aussi longtemps qu'il n'enfreint pas les obligations de son sacerdoce et la discipline de l'Église, il a plus de liberté que tout autre mortel. Mais s'il use de sa liberté à la façon des autres hommes,il ne sera pas à même de dire à son troupeau ce que saint Paul disait aux fidèles de Corinthe : « Soyez mes imitateurs comme je le suis, mo^dejÉsus-CHRTSTf^Unprêtrequi dans sa conduite et ses actes use de sa liberté jusqu'aux dernières limites du permis est un prêtre relâché et un prêtre relâché est un homme malheureux. Il est enserré dans un réseau de restrictions qui le gênent et l'importunent parce qu'il n'a pas appris à les aimer. Il porte sur ses épaules le fardeau du sacerdoce qui pèse lourdement sur lui par la raison même qu'il n'en fait pas sa joie. Le plus heureux des hommes est un prêtre sévère pour lui-même, auquel le fardeau de son sacerdoce paraît d'autant plus doux à porter que les restrictions que ce sacerdoce lui impose sont moindres que celles qu'il a imposées lui-même de son plein gré à sa propre liberté.
Et maintenant posons-nous cette question pleine d'intérêt : quel est le trait caractéristique qui établit même parmi les bons prêtres, une différence marquée et nous fait distinguer malgré nous entre prêtre et prêtre ? Le triple caractère de fils, de soldats et de
i. I Cor., iv, 16.
ministres de JÉSUS-CHRIST a été imprimé également en eux tous. Tous ils ont reçu, avec mesure et proportion sans doute, mais tous ils ont reçu les grâces dont ce triple caractère est la source féconde. En quoi donc diffèrent-ils entre eux ? La différence qui les caractérise provient, à notre avis, de l'usage que tel prêtre fait et que tel prêtre ne fait pas des sept dons du Saint-Esprit que chacun a reçus avec la grâce sacramentelle. Les vertus de foi, d'espérance et de charité sont des habitudes, mais les dons du Saint-Esprit sont des facultés ou des pouvoirs qui mettent l'âme à même de traduire en actes ces vertus et par là de les perfectionner en elle. Trois de ces dons — le don de crainte, le don de piété, et le don de force — perfectionnent la volonté ; les quatre autres perfectionnent la raison : les dons & intelligence et de science perfectionnent ce que l'Ecole appelle la raison spéculative ; les dons de conseil et de sagesse perfectionnent la raison pratique. Ces sept dons, lorsqu'ils atteignent leur entier développement dans un cœur d'homme, font de cet homme un saint ; développés partiellement et d'une manière inégale, ils créent les diversités et les nuances de sainteté que l'on remarque dans l'Église et dans le peuple chrétien ; ils font de bons chrétiens, mais non des chrétiens parfaits. Dans la mesure et selon le degré même de leur développement, ils donnent à l'esprit un caractère et des aptitudes spéciales. Il y a des prêtres qui sont habiles dans le conseil, d'autres dans les spéculations métaphysiques ; les uns brillent par la piété, d'autres par le courage, etc. Il arrive rarement que nous voyons les sept dons développés à la fois et en proportion égale dans le même sujet. S'il nous arrive de rencon-
trer ce phénomène, nous avons devant nous un saint et les saints sont rares. ^ >
Et ceci nous donne la clef des différences tout a fait caractéristiques que nous remarquons parmi les bons prêtres II y en a qui ont la sagesse en partage, mais non la science ; il y en a qui sont savants, mais qui ne sont pas pieux ; il y en a qui sont pieux, mais auxquels la force fait défaut. Or, les théologiens nous disent que c'est la perte de ces sept dons qui consolide le règne de la folie dans la société humaine. Lorsque, par suite de l'absence de ces dons, la raison et la volonté n'arrivent pas dans un homme à leur plein développement, le caractère de cet homme se ressent tout entier de cette lacune. Il v a des étymologistes qui font dériver stultitia de stufior et nous enseignent que stultitia est luxumœfilia, le rejeton naturel d une vie molle et ennemie du sacrifice. Et nous pouvons apercevoir même dans les bons prêtres, dont la vie est régulière et irrépréhensible, mais qui répugnent à l'effort et s'endorment dans les douceurs d'une vie facile et inoccupée, une tendance manifeste à l'inertie et à l'engourdissement de l'intelligence.
Et nous pouvons dire la même chose des gens du monde. L'orgueil de leur esprit, leur indocilité et leur indépendance dans les matières pratiques et spéculatives viennent de ce qu'ils négligent de cultiver les dons d'intelligence et de conseil. Les hommes de science sont particulièrement sujets à cette basse et fausse disposition d'esprit. Mais nous n'avons pas a nous occuper d'eux pour le moment; nous parlons des prêtres — c'est-à-dire de nous-mêmes. Le vrai motif pour lequel les prêtres parfois sont prétentieux, vains,
2l6 CHAPITRE SEIZIÈME.
dédaigneux et portés à la critique ; ce qui enlève à leur parole toute force de conviction et de persuasion, ne part que du même principe et atteste la même lacune. De même que la perte des sept dons conduit tout droit à l'hébétement de l'intelligence, de même l'arrêt mis à leur développement et la négligence à les affermir en nous par l'exercice produit l'insouciance et la négligence dans le devoir. Le don de la sainte crainte est le commencement de la sagesse. C'est un don de choix qui nous abrite contre le mal. Mais sans le don de piété nous serons tout au moins froids et durs pour les autres. La piété filiale, c'est l'amour et la tendre affection d'un fils, mais, sans le don de force, la piété filiale peut perdre son ardeur et sa constance. Si ces trois dons qui perfectionnent et régissent la volonté sont chez un prêtre arrêtés ou paralysés dans leur action, ce prêtre sera d'un faible soutien à ceux qui réclament son assistance. Et de même, si les dons de conseil et de sagesse ne donnent pas à sa raison dans les matières pratiques sa direction et sa lumière, il sera un éducateur peu sûr pour son troupeau ; et, si sa raison spéculative (pour nous servir du langage de l'école ) demeure dans les ténèbres, parce que les dons de science et à' intelligence ne rayonnent pas en elle, il sera un guide aveugle et pour les âmes innocentes, et pour les âmes pénitentes, et pour les âmes que le doute assiège.
Il y a cinq choses qui entretiennent et développent l'action que les sept dons opèrent dans nos âmes. La première, c'est l'esprit de pénitence qui dégage, pour ainsi dire, les obstructions et balaie les obstacles qui entravent et mettent en échec le travail de l'Esprit-
Saint ; la seconde, c'est l'étude constante de la Sainte Écriture,carpar elle, le Saint-Esprit nous parle etachève en nous son œuvre ; — la troisième, c'est la prière quotidienne pour obtenir la lumière, prière qu'il faut adresser à Dieu au commencement de la journée et au commencement de nos études et de nos plus graves occupations ; — la quatrième, c'est l'oraison mentale qui entretient en nous un sentiment profond et continuel de notre union avec Dieu et de sa présence en notre cœur ; la cinquième et la dernière, c'est un esprit de soumission entière à l'action divine, une confiance absolue en Dieu pour toute lumière, pour toute direction, pour toute force, pour toute protection et pour tout salut ; c'est d'avoir une oreille intérieure toujours ouverte pour entendre sa voix au fond de notre conscience et une généreuse promptitude à obéir lorsque sa voix retentit. Un esprit docile répète sans cesse : « Mon cœur est prêt, mon cœur est prêt. » — « Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute. Ces cinq pratiques ou dispositions de l'âme développent d'une manière continue les sept dons de l'Esprit-Saint dans notre intelligence et dans notre volonté et créent en nous l'habitude de l'obéissance intérieure, le rationabile obsequium dont parle saint Paul et sans lequel un prêtre ne peut pas être un alter Christus, le portrait vivant du divin Maître.
Essayons donc d'indiquer d'une manière plus précise en quoi consiste pour le prêtre cette obéissance intéieure.
I. Elle consiste d'abord dans un esprit d'affectueuse soumission à l'Église. L'obéissance sans amour est le masque de l'obéissance ; elle n'en est pas la vivante
réaJité. Obéir parce qu'il le faut, obéir par crainte des pénalités et des censures, cela ne suffit pas. L'obéissance de Xotre-Seigneur dans son baptême est là pour nous servir de modèle. Pourquoi lui, le Fils sans tache de Dieu, se soumit-il au baptême des pécheurs ? Pourquoi lui, le plus grand, au témoignage de Jean, se soumit-il au baptême de son inférieur, et lui, le maître, au baptême de son serviteur ? Pourquoi voulut- il être baptisé à la vue même de ses ennemis comme s'il était tel qu'ils le réputaient entre eux — un pécheur et un ami des pécheurs ? C'est pour qu'il pût accomplir toute justice, et pour que son humilité et sa soumission à son Père se manifestassent dans toute leur perfection. Quel prétexte pourrait donc jamais trouver un prêtre pour désobéir ? La loi, dira-t-il peut-être, et les injonctions qu'il reçoit n'ont pas leur raison d'être, sont fâcheuses et irritantes, prêtent le flanc aux malentendus et émanent d'une autorité partiale ou mal informée. Supposons que ce soit vrai : le devoir de l'obéissance et la grâce qui nous est offerte pour obéir demeurent les mêmes quel que soit le commandement: un esprit docile obéit toujours. Ceux qui critiquent l'autorité n'ont pas l'esprit d'obéissance. Même lorsqu'ils obéissent, ils perdent la grâce et le mérite de l'obéissance ; et s'ils désobéissent, ils auront un compte sévère à rendre à Dieu. L'esprit de JÉSUS-CHRIST, c'est l'esprit d'obéissance et l'esprit du chef divin doit pénétrer le Corps du CHRIST tout entier. L'axiome Sent ire cum Ecclesia signifie croire avec l'Église, espérer avec l'Eglise, aimer avec l'Église et, par conséquent, obéir avec l'Église. Un prêtre est avant tout et entre tous vir obedientiarum, un homme aux multiples obéissan-
l'obéissance du prêtre. 219
ces. Il obéit au Père en sa qualité de fils ; il obéit au Fils en sa qualité de prêtre; il obéit au Saint-Esprit en sa qualité de disciple ; il obéit à l'Eglise parce qu'elle est sa mère ; il obéit à l'évêque en tant qu'il est le témoin visible et le représentant de Dieu et de l'Église, que c'est au nom de Dieu qu'il reçoit la soumission du prêtre et qu'en se soumettant à lui il se soumet à JéSUS-Christ en personne. Une telle obéissance ennoblit un prêtre. C'est l'acte le plus élevé que puisse accomplir sa volonté. Peu importe que cette obéissance s'exerce dans des choses de grande ou de minime importance. La même autorité se manifeste dans tous les commandements et dans toutes les lois disciplinaires et nous parle par la voix vivante de celui à qui nous avons promis obéissance le jour de notre ordination. La prudence dans le commandement est son devoir à lui, l'obéissance est le nôtre. La vraie obéissance intérieure ne raisonne pas, n'objecte pas, ne critique pas. Elle obéit. Dans son obéissance le prêtre est soutenu par une divine présence et béni par elle. Mais l'absence de cet esprit intérieur d'obéissance trahit chez le prêtre l'absence absolue du don de sagesse, un des sept dons de l'Esprit de Dieu.
II. Un autre signe de l'esprit de soumission et d'obéissance intérieure chez un prêtre, c'est la dévotion aux saints. Ils sont nos modèles. Leurs conseils, leurs paroles, leurs inspirations nous sont une loi et un avertissement. Saint Philippe nous exhorte à lire de préférence les auteurs qui ont une S devant leur nom. Les saints furent autrefois ce que nous sommes aujourd'hui, faibles comme nous, éprouvés et tentés comme nous, pénitents et même pécheurs comme nous. Nous
serons plus tard, si nous persévérons jusqu'à la fin, ce qu'ils sont aujourd'hui. Leurs exemples s'imposent à nous dans toutes les situations de la vie, et dans toutes les péripéties de notre combat spirituel. Ils sont postés le long de notre chemin, à tous les âges et à toutes les étapes de notre existence, pour nous guider et nous avertir. Dans les vies des saints, les commandements, les préceptes et les conseils évangéliques prennent en quelque sorte un corps pour notre enseignement. Tout prêtre dévot a ses patrons particuliers. Un prêtre qui ne sait pas nouer des relations intimes avec les saints patrons ne peut avoir qu'une idée superficielle de l'ordre surnaturel dans lequel nous vivons et de la communion ineffable qui nous unit sur la terre aux « esprits des justes devenus parfaits (*) ». Ce n'est pas assez pour un prêtre d'avoir de la dévotion envers Marie, notre Mère bénie ; Marie n'est la patronne de personne en particulier, puisqu'elle est la Mère de tous. Nos rapports avec elle sont nécessaires et ne dépendent pas de notre volonté. Nous ne pouvons avoir Dieu pour Père sans avoir l'Eglise pour Mère ; et nous ne pouvons pas non plus avoir Dieu pour Père si nous n'avons la Mère à jamais bénie pour Mère. Nous ne la choisissons pas comme patronne. Nous sommes ses enfants depuis notre baptême et, avant même que nous connussions son nom, elle était notre Mère de par la consanguinité spirituelle créée entre elle, son Fils et nous par l'incarnation. De même encore pouvons-nous à peine choisir saint Joseph pour patron, car il est le patron de l'Eglise universelle. Et, de par les liens de la maternité qui unissent à nous l'Imma-
i. Heb. , x, 23.
culée Vierge, nous sommes les enfants d'adoption du Père nourricier de JÉSUS-CHRIST. Nos patrons sont ceux dont nous faisons choix de notre propre volonté. Et un prêtre doit avoir un esprit étrangement évaporé s'il ne parvient à s'engager durant le cours de sa vie dans de multiples relations avec « l'Église des premiers-nés qui sont inscrits dans le Ciel (x) ». Le jour et le lieu de notre naissance, nos chutes, nos manquements, nos besoins, nos travaux doivent nous faire songer, même malgré nous, à ces héros qui, durant leur séjour sur cette terre de combat et d'épreuves, ont passé par le même crible que nous. La disposition intérieure qui porte un prêtre au culte des saints et le stimule à modeler sa vie sur la leur, accuse chez lui un esprit de soumission et de respect ; mais un prêtre qui répugnerait à ce culte et détournerait ses yeux de ce modèle, trahirait par là même son indocilité et son amourpropre. La dévotion aux saints et le sentiment intime des rapports qui nous unissent à eux est une part importante du don de piété. Cette disposition de l'âme ne diffère pas essentiellement de celle qui nous porte à adorer la bénie Trinité de toute notre âme et de toutes nos forces, car, que l'objet de notre amour et de notre culte soit infini et incréé ou qu'il soit fini et créé, notre amour et notre culte partent du même foyer allumé dans notre âme par l'Esprit de Dieu. Mais, quant à leur objet et à leur intensité, cet amour et ce culte diffèrent infiniment. Le culte que nous rendons à Dieu n'a, à cause de l'immensité de Dieu même, d'autre mesure en nous que celle que lui-même a donnée aux facultés humaines ; le culte que nous rendons
i. Heb., xii, 23.
aux saints est fini parce qu'ils sont des créatures. Le culte des saints n'est qu'une des formes de l'amour du prochain, amour qui se porte d'abord sur nos proches selon la chair et monte continuellement de la terre aux cieux, des membres de notre famille de la terre aux membres de notre famille qui composent la cour céleste. Un de nos frères séparés, auquel il fut donné d'entrevoir une partie de la vérité, a affirmé avec raison que « le catholicisme est la plus grande école de respect ». Il constatait que le respect des enfants envers leurs parents, des sujets envers leurs gouvernants, du peuple fidèle envers ses prêtres, des prêtres envers leurs évêques et des évêques envers le chef de l'Eglise, est chez les catholiques l'effet d'une prédisposition habituelle de l'esprit qui ne diffère que dans ses degrés et ses nuances accidentelles. Ce sentiment du respect chez les catholiques, n'est qu'une des formes de cette piété filiale qui est en eux un don de l'Esprit-Saint. Un prêtre dévot envers les saints manquera difficilement de respect, sera difficilement opiniâtre et se laissera aller difficilement aux critiques et aux murmures contre l'autorité. La France en ces derniers temps a été infectée et mise à une dure épreuve par un esprit de dénigrement et de sarcasme contre toute autorité sacrée ou séculière. L'Angleterre jusqu'ici a pu échapper à cette peste. Mais partout il se rencontrera toujours des hommes portés aux murmures, aux chuchotements, aux critiques, aux censures et au blâme, hommes dont la langue enfiellée n'épargne personne et, moins que tous, ceux qu'ils devraient le plus respecter, sinon pour ce qu'ils sont, du moins pour la dignité dont ils sont revêtus. De tels esprits se préparent à eux-mêmes
l'obéissance du prêtre. 223
une terrible Némésis. Il n'y a pas de prêtres qui soient plus criblés des traits de la critique que ceux qui dénigrent leurs frères ; il n'y en a pas qui soient plus tournés en ridicule que ceux qui jettenr le ridicule sur leurs supérieurs. L'esprit de critique trahit chez un prêtre l'absence du don de piété.
III. Un troisième signe de l'esprit intérieur d'obéissance, c'est d'être plein de déférence pour l'enseignement des théologiens. Sans doute nous n'encourons la note d'hérésie que lorsque nous attaquons un dogme de foi,mais nous pouvons encourir la note d'« erreur», de «témérité», d' « offenses aux oreilles pieuses» en rejetant de parti-pris des propositions qui ne sont pas expressément de foi divine ou catholique. Le «jugement privé », vieux déjà de trois siècles et érigé en loi et même en religion, a vicié l'atmosphère dans laquelle l'Église catholique est condamnée à vivre et à respirer. Il est certes évident que l'enseignement des théologiens, même quand cet enseignement est unanime, n'est pas matière de foi divine, mais leur consentement unanime crée une espèce de tradition intellectuelle contre laquelle aucun homme ne peut élever son propre jugement sans témérité. Nous serions téméraires si nous nous mesurions à la taille de l'un de ces géants de la science sacrée ; mais nous serions plus que téméraires si nous avions la hardiesse de nous mettre nousmêmes en opposition à leur jugement unanime. L'interprétation unanime des Pères forme une règle qui fixe le sens des Saintes Ecritures contre toute interprétation privée. L'enseignement unanime des théologiens crée le maximum, ou un des degrés les plus élevés de la certitude humaine en matière de vérités
révélées et non révélées. Si nous nous fions à notre raison individuelle, ne devons-nous pas nous fier davantage à la raison de tous les Docteurs réunis? Si nous sommes convaincus que la lumière de l'Esprit de Vérité nous dirige dans nos spéculations, ne devonsnous pas être convaincus qu'elle les dirige eux-mêmes? Et leur unanimité sur un point de doctrine n'est-elle pas par elle-même une preuve évidente que c'est l'Esprit-Saint qui les a dirigés tous et leur a ouvert à tous l'œil de l'intelligence pour leur découvrir à tous à la fois cette vérité ? Les rayons de leur intelligence réunis en faisceau lumineux et convergeant sur un même centre de doctrine, éclipsent le modeste rayon qui part de notre raison individuelle, comme le soleil à son midi éclipse toute lumière qui ne part pas de lui. L'habitude d'enseigner les autres engendre facilement l'habitude de se créer des opinions personnelles et de s'y attacher comme à des dogmes. Elle nous porte à affirmer et à trancher en maîtres et nous conduit vite, si nous n'y prenons garde, à ériger les concepts de notre esprit en opinions indiscutables. Ceux qui enseignent le dogme ne sont que trop enclins à dogmatiser. Le prêtre rencontre dans son enseignement moins de contradictions que les autres hommes et souvent il les supporte moins patiemment. Les hommes du monde qui parlent et discutent, au barreau ou au parlement, par exemple, sont formés, par les continuelles contradictions qu'ils rencontrent, à la courtoisie et à l'indulgence. Ils sont souvent pour nous un exemple et un reproche. C'est l'absence du don de conseil qui nous rend entêtés dans nos opinions et impatients de toute contradiction.
l'obéissance du prêtre. 225
IV. Un autre signe de l'esprit d'obéissance et de soumission intérieure,c'est d'éprouver un sentiment de crainte et de défiance à propos des nouveautés qui se produisent dans la doctrine, dans les pratiques religieuses et dans la dévotion. La théologie, ou la science de Dieu, est une tradition divine et comme un fleuve de vérités dont Dieu a ouvert la source dès le commencement de l'Église, fleuve qui grossit toujours dans sa marche à travers l'humanité et qui s'avance en ligne droite, sans se diviser et sans perdre ses eaux, jusqu'au jour où il aura atteint la plénitude de son cours. C'est un édifice admirable formé de matériaux anciens et nouveaux, mais dont les pierres nouvelles sont,comme le disait saint Vincent de Lérins, non nova, sed nove. Les monnaies de Rome, de Byzance et de l'empire Britannique portent chacune des empreintes spéciales et des inscriptions particulières, mais l'or dont elles sont composées est identiquement le même. Il en est ainsi des définitions dogmatiques ; elles peuvent être nouvelles; mais l'or de la vérité qu'elles renferment est toujours ancien, quelle que soit l'empreinte qu'y impriment et la forme que lui donnent les définitions de la foi. C'est lorsque les flots toujours agités de la raison humaine font monter à la surface la vase et la boue dont ils sont chargés et menacent de noyer l'intelligence elle-même, que l'Église intervient forcément pour leur opposer de nouvelles digues et pour sauvegarder la foi par de nouvelles définitions. Il y a des esprits qui supportent avec peine les vieilles vérités, les vieux termes et les vieilles expressions qui les définissent ; les vieilles méthodes d'enseignement, les vieilles prières et les vieilles dévotions. Ils ont besoin
Le Sacerdoce Éternel. 15
du stimulant de la nouveauté ; il leur faut de nouvelles couleurs, de nouvelles formes et de nouvelles manières d exposer la doctrine. Pour eux, il en est de la doctrine comme des modes, elle devrait toujours changer. Les critiques et les auteurs, les professeurs et les prédicateurs ont souvent un penchant marqué pour l'originalité. Suivre la méthode des anciens leur paraît trop banal; mais sortir des chemins battus, inventer des méthodes nouvelles pour exposer nos vieilles croyances et nos vieux dogmes, cela crée une réputation. Or, il n'y a que l'Église qui puisse réviser la sacrée terminologie de la foi. Elle seule «peut tirer de son fonds des choses anciennes et nouvelles ». Toutes les autres innovations sont des déviations du sentier battu, qui est sûr par la raison même qu'il est battu, et qui est battu parce que nos ancêtres dans la foi y ont passé avant nous. Et ce que nous disons de la théologie peut s'affirmer avec plus d'évidence encore de la Sainte-Écriture. L'amour de la nouveauté est toujours en travail pour y trouver de nouvelles interprétations et de nouveaux sens et la critique prétendument savante souffre difficilement la contrainte sous ce rapport.
Nous vivons à une époque où l'intelligence humaine se donne à elle-même une liberté sans limites et répudie toute entrave. Des prêtres lisent sans scrupule et sans hésitation des livres et des écrits qui tombent sous les règles del'Index.On s'habitue vite de nos jours à une indépendance absolue dans le domaine de la pensée. Nous sommes assiégés tout à la fois par une nuée de Gnostiques et d'Agnostiques, par des gens qui se rendent à eux-mêmes et sans sourciller le témoi-
gnage qu'ils sont plus sages que l'Église et par d'autres qui trouvent que le niveau des connaissances que l'homme peut acquérir ne peut dépasser le niveau où ils se tiennent eux-mêmes. Un catholique ne voudrait certes pas prêter l'oreille à quelqu'une de ces écoles de mensonge et d'erreur, mais, par son contact quotidien avec le monde qui s'agite autour de lui, il est continuellement et insconciemment exposé à être captivé par ces prémisses menteuses et ces faux principes et à les voir déteindre sur ses convictions. S'il s'agissait d'une fausse théologie ou d'une fausse interprétation de la Sainte-Écriture, nos fidèles se tiendraient sur leurs gardes ; mais quant aux problèmes philosophiques que l'on soulève autour d'eux de nos jours, ils n'ont aucune défiance et ils prêtent facilement l'oreille et ouvrent toutes grandes les portes de leur intelligence aux aberrations des modernes métaphysiciens. Ils s'imaginent que, comme en philosophie il n'y a point d'hérésie proprement dite, il n'y a pas lieu de craindre ici pour leur foi. Mais une fausse philosophie sape la foi par sa base et une erreur philosophique peut ruiner de fond en comble l'édifice de la théologie, comme une poutre qui se rompt peut provoquer la chute d'une construction. Les prêtres ont besoin, plus que tous les autres hommes, d'être sur leurs gardes, car ils sont par état les guides et les docteurs du peuple chrétien. Il est dangereux d'admettre et de propager l'erreur, même la plus légère, en matière philosophique. Nous avons besoin de nous tenir constamment sur la défensive contre ce qu'on appelle superbement aujourd'hui «la pensée moderne». La pensée du monde moderne s'éloigne de Dieu d'une marche sûre et sans
arrêt. L'amour de la nouveauté est un de ses travers et n'a pour correctif efficace que le donum scientiœ,\ç. don de science ou de connaissance, qui nous fait apercevoirDieu en toutes choses et toutes choses en Dieu. Avec ce flambeau nous pouvons traverser sans hésitation et sans crainte tout le monde des sciences abstraites et appliquées.
V. Il nous reste un cinquième signe à indiquer : c'est la défiance de soi-même sous toutes les formes dont le moi se revêt et spécialement la défiance de notre jugement propre dans les matières métaphysiques et morales. Pour acquérir cette salutaire défiance de nous-mêmes, il suffit de nous rappeler trois choses : premièrement, combien souvent nous avons erré dans nos opinions ; secondement, combien peu nous avons lu les auteurs ; troisièmement, combien peu nous avons étudié. Lire, c'est quelque chose, mais étudier, c'est tout autre chose. Aucun prêtre consciencieux ne mettra ses livres sous clef ; aucun prêtre sage ne prendra de décision en matière importante sans les consulter ; aucun prêtre, s'il a une humble défiance de luimême, ne fera imprimer et ne lancera un ouvrage dans le public sans le soumettre au préalable à la révision d'un œil exercé et d'un esprit réfléchi. Plus le censeur qu'il choisira sera sévère, mieux ce sera. Nous devons apprendre la manière d'enseigner avant d'enseigner nous-mêmes et nous devons apprendre à obéir avant de guider les autres. La défiance de soi-même découle du don de crainte filiale, don qui consiste dans la crainte d'offenser Dieu, soit dans sa loi, soit dans sa vérité, par aucune action téméraire et par aucune parole inutile.
l'obéissance du prêtre.
C'est au prêtre, bien plus qu'à tout autre, que s'appliquent ces paroles de saint Jean : « Vous avez reçu l'onction du Saint-Esprit, et vous connaissez toutes choses. » Et entre ces « choses » que le prêtre connaît, vient d'abord et par-dessus tout, la connaissance de Dieu et la connaissance de soi-même, d'où découle la défiance de soi-même. C'est du Divin Maître dont nous partageons le sacerdoce qu'Isaïe a prophétisé en ces termes : « L'esprit du Seigneur reposera sur lui, l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété. Et il sera rempli de l'esprit de la crainte du Seigneur (*). » Tout prêtre reçoit sa part de cette onction de l'Esprit de Dieu et, dans la mesure même où il développe en lui ces sept dons par une obéissance volontaire, il reproduit en lui-même, sous ce rapport encore, la vivante image du Divin Maître.