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CHAPITRE XII

Le pRÊTRE EXPOSÉ AUX FAUTES ACCUSATION^

ieu aurait pu racheter le monde par une manifestation de sa gloire : il a voulu le racheter par l'humiliation. Les hommes ont rejeté Jésus, et ils se détournaient de lui comme s'ils avaient eu honte de le reconnaître. C'est le partage que Jésus nous a légué. Jésus a été faussement accusé. Jamais homme ne le fut plus que lui. On l'appelait Samaritain, et on disait qu'il était possédé

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du démon. C'était un homme « de bonne chère, un buveur de vin, un ami des publicains et des pécheurs.» C'était un imposteur, un séducteur, un séditieux; il soulevait le peuple, se faisait passer pour roi et prophète, bien qu'il ne fût qu'un ambitieux et un blasphémateur. Le Sauveur subit tous les châtiments du péché, sans être cependant coupable de péché.

I. Les fausses accusations lui étaient odieuses à cause de sa parfaite sainteté. Se soumettre au baptême comme s'il eût été pécheur fut de sa part un acte de divine humilité. On le regardait comme un des pécheurs de Jérusalem. Il était pénible d'être même soupçonné. Mais se voir accusé comme un pécheur fut pour Jésus une humiliation infinie. L'amertume du péché pénétra son âme innocente. Il éprouva l'horreur et la honte même de ceux qui sont accusés injustement. Des hommes innocents assignés devant un tribunal, accusés à tort, mais avec habileté, de crimes atroces, nous ont avoué ensuite que, pendant un certain temps, ils avaient éprouvé en eux l'horrible sentiment de la culpabilité. Et leur haine pour le mal qu'on leur imputait était d'autant plus vive qu'ils étaient plus innocents. Les coupables souffrent peu de cette haine, car le péché émousse en eux le sentiment de la bassesse, de la grossièreté, et de la malice infinie du péché. L'agonie de notre divin Sauveur au Jardin des Oliviers fut causée par la vue des péchés du monde et par son contact avec ces

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mêmes péchés. Les péchés du genre humain avant le déluge, les péchés des tribus d'Israël, les péchés du monde chrétien, et surtout les péchés de ses prêtres : — voilà ce qui lui arracha une sueur de sang. La sainteté de Dieu, mise en contact avec les péchés du monde, l'attrista « jusqu'à la mort. » Car, bien que Dieu ne puisse pas s'attrister comme Dieu, le Dieu Incarné fut attristé par les souffrances de son humanité sans tache dans ce monde de péché.

Par conséquent, plus la vie et le cœur d'un prêtre seront innocents et purs, plus vive sera sa douleur quand il se sentira en butte aux fausses accusations. Ceux qui l'attaquent savent bien peu la peine qu'ils lui infligent. Us n'ont point sa délicatesse de conscience, sa pureté de cœur, sa passion jalouse pour la gloire du Sacerdoce et du Nom de notre divin Maître. Jusque-là « ils ne savent pas ce qu'ils font. » Les personnes grossières et incultes, celles qui sont vindicatives et malveillantes, et même celles qui sont insensées et inconsidérées dans leurs paroles, sans mauvais vouloir peut-être, mais par un grand défaut de prudence, font souvent à un bon prêtre des blessures qui ne se guériront jamais. Ces personnes s'inquiéteraient peu qu'on parlât ainsi d'elles-mêmes, et c'est peut-être là leur seule excuse, qui est d'une bien mince valeur.

IL Les fausses accusations contre notre divin Sauveur vinrent de ceux à qui il ne cessait de faire du

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bien. Pendant trois ans il leur parla avec douceur et affabilité du royaume de Dieu. 11 guérissait leurs malades, purifiait leurs lépreux, ouvrait les yeux à leurs aveugles, nourrissait ceux qui avaient faim et ressuscitait leurs morts. Le peuple l'écoutait avec joie, et les enfants venaient à lui sans crainte. De lui émanait une vertu qui illuminait, qui sanctifiait et qui consolait. Et cependant on le haïssait; un jour on chercha à le tuer, et une autre fois le peuple voulait le précipiter du haut d'une montagne. On parlait contre lui et on l'accusait faussement. On répondait à son amour par la haine, et à sa patience par le dénigrement. C'était ajouter à sa peine une douleur toute spéciale.

Tout prêtre doit être disposé à subir le même traitement. Ceux que nous avons le plus obligés sont souvent les plus ingrats; au premier reproche ou au premier refus, quelque léger qu'il soit, ils éclatent en paroles amères et malveillantes. Il est passé en proverbe que les hommes oublient les vingt fois où nous avons dit oui et ne se souviennent que de la seule fois où nous avons dit non. Des dix lépreux un seul vint remercier Jésus, et c'était un Samaritain. Prêtres, lévites et juifs passèrent à côté du blessé étendu au bord du chemin. Il ne s'en trouva qu'un seul qui lui porta secours, et celui-là encore était un Samaritain. Les Juifs étaient aveuglés par l'excès de lumière, et rassasiés par l'abondance des grâces. Ils

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acceptèrent tout comme un droit et crucifièrent le Dieu de gloire. Les Samaritains, au contraire, malgré le peu de lumière et de grâce qui leur était donné, furent plus prompts à comprendre la bonté et la loi de Dieu. Ainsi en est-il souvent parmi notre troupeau. Les plus favorisés s'éloignent avec dégoût, et ce sont ceux auxquels nous avons donné le moins de soin qui nous montrent le plus de gratitude.

III. Les fausses accusations contre Notre-Seigneur lui vinrent surtout de ceux qui le connaissaient. Nous lisons qu'à un certain moment, même ses frères ne croyaient pas en lui. Et à la fin l'un de ses douze disciples le trahit. Il arrive souvent que le prêtre est calomnié par une personne à laquelle il a montré une amitié toute particulière et qui a été de sa part l'objet d'une rare sollicitude. C'est peut-être une âme sur le bord de l'abîme et qu'il a arrachée comme on enlève un tison du brasier. Les moins reconnaissants et les plus malveillants pour nous sont souvent ceux que nous obligeons le plus. Parce que nous avons tant fait pour eux, ils exigent davantage ; et parce que nous ne pouvons faire plus, ils laissent éclater leur jalousie et leur vengeance. Ce serait bien peu de chose si des ennemis, qui ne nous connaissent pas, parlaient défavorablement de nous ; mais quand des amis intimes, auxquels nous avons librement donné notre confiance, que nous avons pris sous notre tutelle, qui ont vécu sous notre toit et qui ont rompu le pain

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avec nous — quand ceux-là se tournent contre nous et nous accusent, le coup est bien plus amer. Inimici ho mi ni s do m est ici ejus. La sollicitude, la bonté et la patience que nous leur avons montrées, tout est perdu. Ils sont dominés par quelque passion de jalousie ou d'intérêt personnel. Ils se détournent d'abord de nous, puis se tournent contre nous. De la part d'étrangers et d'inconnus, nous l'aurions mieux supporté ; mais de leur part, c'est une ingratitude trop révoltante. Il nous connaissent mieux que les autres : leurs accusations n'ont donc point pour cause l'ignorance ou l'erreur. Ils en connaissent la fausseté, parce qu'ils connaissent la vérité : c'est là ce qui fait leur tourment. Ils ne peuvent rien trouver de vrai à dire contre nous ; c'est pourquoi ils s'irritent et vont chercher des mensonges dans l'arsenal de Satan. La sœur Emmerich dit qu'à Gethsémani Satan demanda à Xotre-Seigneur ce qu'il avait fait de tout l'argent des terres que Marie avait vendues à Magdala. IV. Et ce n'est pas seulement un petit nombre, mais la majorité des hommes qui croyaient les fausses accusations dont notre divin Maître était l'objet. Les méchants les acceptaient avec empressement, et se réjouissaient de voir qu'il était comme l'un d'eux. Il leur avait adressé des reproches et des avertissements ; ses exemples les avaient irrités ; il avait condamné leur commerce de perversité, déjoué leurs plans, et peut-être arraché de leurs mains des

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âmes innocentes. C'était une joie pour eux de le voir noirci par des accusations qui, quoique fausses, n'en laisseraient pas moins leur empreinte et ne s'oublieraient jamais. Ce trait de la calomnie était assez acéré. Mais ce fut bien plus amer pour le divin Maître de voir que les bons le croyaient coupable, qu'ils l'abandonnaient, le fuyaient et se détournaient de lui. La malveillance des esprits pervers était plus facile à supporter que la condamnation des bons qui , trompés, croyaient ce qu'on disait contre lui. Les gouvernants et les chefs du peuple, — les scribes et les prêtres, les hommes qui professaient la plus rigoureuse observance et la connaissance la plus complète de la loi, — désapprouvaient et condamnaient son enseignement qu'ils taxaient d'exagéré aussi bien que son genre de vie extraordinaire : Parfois il passe toute la nuit en prière, et parfois il boit et mange avec les pécheurs. Si cet homme était un prophète, il saurait que ce sont des pécheurs ; il ne les connaît pas, il n'est donc pas un prophète. Et s'il n'est pas un prophète sa conduite est prétentieuse, et c'est témérité à lui de condamner même les scribes qui siègent dans la chaire de Moïse. Est-il un des chefs du peuple qui ait cru en lui? S'il n'en est point, personne ne devrait croire en lui. Nombre de bons prêtres sont critiqués, blâmés, accusés et condamnés, publiquement ou à voix basse, et tout ce qu'on dit contre eux est cru et répété. Ils gênent dans les

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maisons où ils étaienthabituellement si bienaccueillis. Les amis qui s'empressaient de les saluer, se tiennent à distance. Le mensonge a fait son œuvre, et le contredire ne pourra jamais le détruire. Il suit le prêtre comme une ombre ; il attriste ses pas, quelle que soit la direction qu'il leur donne. Cette calomnie est devenue une partie de sa réputation : la majorité du peuple l'accepte comme vraie. Ses confrères partagent cette conviction. Son Evêque la croit et ne le justifie point. Les saints anges en connaissent la fausseté. Mais le prêtre était prédestiné à être conforme au Fils de Dieu : or, Jésus a été calomnié, et les hommes ont pris la calomnie pour la vérité.

V. Enfin, notre divin Maître mourut sous une nuée de fausses accusations. Il ne fut jamais justifié, bien que les témoins n'aient pu s'accorder entre eux. Qu'importe qu'ils se soient contredits? Le grandprêtre et les scribes le condamnèrent, et la foule s'écria : «Crucifiez-le. Qu'avons-nous besoin d'autres témoins ? » Son nom fut déshonoré, et il mourut sur la Croix, délaissé par ses amis, rejeté des hommes, et abandonné de Dieu. Il mourut comme un malfaiteur entre des malfaiteurs, en présence de la foule qui, jusque-là, avait cru qu'il était un prophète, et qui, maintenant, le considérait comme un blasphémateur. Ce titre honteux lui resta même après sa mort : « Ce séducteur disait, pendant qu'il était encore envie. » Il a laissé cette même destinée, en partage,

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après lui, à ceux qui sont les siens. « Dieu nous montre, nous, les derniers des Apôtres, comme destinés à la mort, puisque nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Nous sommes insensés pour Jésus-Christ, et vous êtes prudents en Jésus-Christ ; nous sommes faibles, et vous êtes forts ; vous êtes honorés, et nous méprisés. Jusqu'à cette heure nous endurons et la faim et la soif, nous sommes nus, nous sommes meurtris de coups, et nous n'avons pas de demeure stable ; et nous nous fatiguons, travaillant de nos mains ; nous sommes maudits, et nous bénissons ; nous souffrons les persécutions, et nous les supportons ; nous sommes injuriés, et nous prions ; nous sommes devenus comme l'ordure du monde, comme la balayure de tous jusqu'à présent (1). » Le disciple n'est pas au-dessus de son maître, ni le serviteur audessus de son seigneur. S'ils ont appelé le Maître de la maison Beelzébub, à combien plus forte raison ceux de la maison (2). » Pourquoi nous plaindrionsnous de nous voir noircis par les fausses accusations, et écrasés par leur poids? L'innocence calomniée est un point d'étroite conformité avec le Fils de Dieu.

Trois pensées, naissant de tout ce qui précède, peuvent, et nous tranquilliser, et nous fortifier, quand

(1) I. Cor. iv, 9-13.

(2) S. Math, x, 24, 2

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nous sommes l'objet de la calomnie. La première, c'est que l'innocence, souffrant à cause du péché, souffre pour les pécheurs. C'est ce que Saint Paul appelle « accomplir ce qui manque aux souffrances du Christ (1). » Les souffrances du Chef ont racheté le monde. Les mérites infinis de la Croix nous ont acquis toutes choses. Mais les souffrances du Corps mystique et de chacun de ses membres, sont unies à la Passion de Jésus, et, par lui, montent jusqu'au Père comme un acte d'obéissance, de patience et d'oblation personnelle.

La seconde pensée est que les pécheurs ne sont jamais si près de leur divin Maître que lorsqu'ils souffrent injustement. Saint Pierre dit : « Mes trèschers, ne soyez pas surpris du feu des afflictions, qui s'allume en vous pour vous éprouver, comme s'il vous arrivait quelque chose de nouveau. Mais réjouissez-vous d'avoir part aux souffrances du Christ, afin qu'à la révélation de sa gloire, vous vous réjouissiez aussi avec transport. Si vous êtes outragés pour le nom du Christ, bienheureux serez-vous, parce que l'honneur, la gloire, la vertu de Dieu et son esprit reposent en vous (2).» Si nous nous tenons à côté de Notre-Seigneur, nous souffrirons et pour lui et avec lui. Partout où est sa Croix, là il est aussi.

(1) Col. 1, 24.

(2) I. S. Pierre, iv, 12-14.

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Nous ne sommes jamais si près de lui qu'aux moments où nous avons le plus besoin de lui. Nos confusions, nos douleurs, et les brûlantes amertumes de notre cœur sont des preuves qu'il est tout près de nous, et qu'il ouvre notre intelligence à une science que les livres ne sauraient nous communiquer. Que de fois n'avons-nous pas lu ces mots : « C'est une parole de foi, que si nous sommes morts avec lui nous vivons aussi avec lui ; si nous souffrons, nous régnerons avec lui (1). » Etre calomnié est pour le serviteur le trait suprême de ressemblance avec son Maître.

La troisième pensée, c'est que notre divin Maître a un but plus élevé à nous faire atteindre. Il nous y prépare par la souffrance, en nous privant des consolations sans lesquelles les mercenaires refusent de le servir, en purifiant notre amour de tout ressentiment contre ceux qui nous traitent avec mépris, de toute faiblesse et de toute pitié envers nous-mêmes. Tant que nous n'aurons pas accepté le partage de notre Maître, dont les trois compagnons, dit la B. Angèle de Foligno, furent la pauvreté, la douleur et le mépris, nous ne serons pas dignes d'être les prêtres ou les soldats de ce Cœur qui fut percé. Pour chacun de ses serviteurs il mesure le travail à ses forces. Au plus grand nombre il donne une tâche plus commode ; à quelques-uns une tâche plus pénible ; et à quelques

(i) II. TlMOT. II, II, 12.

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autres une tâche très-difficile. Tous les prêtres sont également sur le Calvaire ; mais les uns sont plus près de la Croix que les autres. A chacun le Sauveur donne de sa Croix la part qu'il peut porter. Il en est que cette Croix ne fait qu'effleurer un instant ; sur d'autres, elle tombe souvent de tout son poids : les uns doivent la porter longtemps, à l'exemple de Simon le Cyrénéen; les autres ont les moqueries; ceux-ci ont le vinaigre et le fiel ; ceux-là les désolations suprêmes, et un petit nombre les fausses accusations au milieu desquelles mourut le divin Maître. Saint Romuald, Saint Pierre martyr, Saint François de Sales, Saint Joseph Calasanz, Saint Vincent de Paul et beaucoup d'autres ont goûté ces amertumes. C'est ce qui en fit des Saints et les rendit propres à remplir leur mission, car ils étaient appelés à faire l'œuvre des Saints. Si donc nous participons à leur sort, c'est une marque certaine de l'amour du Sauveur et de sa volonté de faire de nous en quelque sorte des instruments de sapuissance. Ne succombons, dès lors, jamais sous ce fardeau ; ne le redoutons pas : n'allons pas chercher des défenseurs humains, ni recourir aux habiletés humaines pour nous justifier. Laissons ce soin à notre Sauveur. « Découvrez au Seigneur votre voie, et espérez en lui. Il fera luimême — ce qu'il faut pour vous. — Il fera éclater votre justice comme une lumière, et l'équité de votre

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cause comme le soleil en plein midi (i). » Quand il vous donne cette preuve de sa bienveillance toute spéciale, rendez-lui grâces; dites: Benedicam Domi iium in omni tempore. Je bénirai le Seigneur dans toutes les circonstances : au temps de la paix et au temps de la tourmente ; au temps de la joie et au temps de l'affliction; au temps où les hommes ont confiance en moi, et au temps où ils se défient de moi ; au temps où ils font mon éloge, et au temps où ils font peser sur moi des choses blâmables dont je n'ai pas connaissance, et des mensonges que le public accepte comme des vérités.

(i) Ps. 36, 5, 6.

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