CHAPITRE XIV
Le pRÊTRZ Prédicateur
e Concile de Trente enseigne que la prédication est le principal devoir des Evêques ( i ). Saint Paul dit de lui-même : « Le Christ ne m'a pas envoyé baptiser, mais évangéliser (2). » Qu'est-ce en effet que prêcher? C'est parler aux hommes au nom de Dieu. C'est faire connaître le
(1) Sess. xxiv. De Réf. c. iv,
(2) I. Cor. 1, 17.
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Verbe de Dieu (i). C'est remplir les fonctions d'ambassadeur pour le Christ (2). C'est « le ministère de la réconciliation (3), » le salut offert aux hommes. « Car quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Comment donc invoqueront-ils celui en qui ils n'ont pas cru?- Ou comment croiront-ils en celui qu'ils n'ont pas entendu ? Et comment entendront-ils sans qu'on leur prêche? Et comment prêchera-t-on si on n'est pas envoyé? Comme il est écrit : « Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui portent la bonne nouvelle de la paix, qui annoncent les biens (4) ! » Qu'ils sont beaux les pieds du messager qui vient « sur la montagne, » selon l'expression du prophète, — c'est-à-dire de celui qui, chargé d'une mission, descend des collines éternelles !
Dans le principe, c'étaient les Evêques seuls qui prêchaient. Les besoins de la foi les forcèrent à déléguer aux prêtres cette charge, leur charge principale. Denis l'Aréopagite les appelle pour cette raison des illuminateurs. Ils étaient donc prédicateurs, messagers et évangélistes. Ils n'étaient pas des orateurs delà chaire.
I. La prédication des Apôtres était la prolongation, dans toute sa majestueuse simplicité, de la voix de
(2) II. Cor. y, 20.
(3) Ibid. — 6.
(4) Rom. x. 13-15.
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leur divin Maître. Le peuple « était saisi d'étonnement aux paroles qui sortaient de sa bouche. » Bien sûr, «jamais homme ne parla comme cet Homme. /• Et cependant un enfant pouvait comprendre ses paroles ; elles étaient aussi claires que la lumière ; elles étaient peu nombreuses et elles étaient persuasives. C'était l'intelligence de Dieu Incarné parlant à l'homme dans le langage de l'homme. C'était la Vérité elle-même pénétrant par des paroles articulées dans l'intelligence des hommes. Pour la brièveté, la simplicité et la clarté, les paroles de Jésus peuvent servir d'exemple aux prédicateurs, comme sa vie peut servir d'exemple aux pasteurs de son troupeau. Nous ne pouvons pas nous imaginer en notre divin Maître les efforts étudiés de rhétorique ou d'action oratoire. Le calme, la majesté et le pouvoir de la vérité étaient les marques caractéristiques de ses discours aux hommes.
Les sermons de Saint Etienne, de Saint Pierre et de Saint Paul dans le livre des Actes, sont la prolongation de sa parole divine. On peut dire en toute vérité de ces saints qu'il réalisa en eux sa promesse : « Celui qui vous écoute m'écoute. » Nous constatons encore ces mêmes marques dans les Epîtres de Saint Paul, de Saint Pierre et de Saint Jean. Leur caractère respectif se montre dans leurs écrits, mais nous y voyons toujours conservées la concision, la simplicité et la clarté des enseignements de leur Maître.
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L'absence de tout art, de tout effort réfléchi pour produire de l'effet, était le résultat de leur sentiment d'une mission divine. L'obligation qui leur incombait leur faisait rejeter bien loin toute basse pensée de se rechercher eux-mêmes. Saint Paul dit carrément aux Corinthiens qu'il ne voulait faire usage d'aucun des artifices de leurs rhéteurs, d'aucune des spécieuses subtilités de leurs philosophes. 11 y a une puissance et une grandeur inexprimables dans la simplicité de ces quelques mots : « Pour moi, lorsque je suis venu vers vous, mes frères, je ne suis pas venu avec la sublimité du discours et de la sagesse vous annoncer le témoignage du Christ : car je n'ai pas cru savoir quelque chose parmi vous, si ce n'est Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. Et c'est avec faiblesse, et avec crainte, et avec beaucoup de frayeur que j'ai été parmi vous: et mon discours et ma prédication ne consistaient pas dans les paroles persuasives de la sagesse humaine, mais dans la manifestation de l'esprit et de la puissance de Dieu : afin que votre foi ne soit pas établie sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu (i). » Ces sentiments de faiblesse, de crainte et de frayeur étaient inspirés à l'apôtre par la conscience que sa mission divine était une mission de vie et de mort. Et sa frayeur des raisonnements humains lui venait de l'intuition
(i) I. Cor. ii, 1-5.
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de la foi, qui lui disait que la foi divine doit avoir pour fondement la vérité divine, et que la sagesse de l'homme n'est pas Ja parole de Dieu. L'éloquence humaine ne peut produire que la foi humaine. La vérité divine a une puissance sacramentelle qui convertit l'âme à Dieu.
IL La prédication des Apôtres était inspirée par une plénitude de lumière et de ferveur qui leur était personnelle et qui était incommunicable. Cette plénitude avait deux causes. La première, c'est qu'ils avaient vu le Verbe Incarné. « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (1). » (Nous vous annonçons) : « Ce qui était au commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons considéré, ce que nos mains ont touché du Verbe 4e vie; car la vie s'est manifestée et nous l'avons vue, et nous l'attestons, et nous vous annonçons la vie éternelle qui était dans le Père et nous est apparue (2). » « Ce n'est pas en suivant des fables ingénieuses que nous vous avons fait connaître la puissance et l'avènement de Notre- Seigneur Jésus-Christ ; mais après avoir été les contemplateurs de sa grandeur (3). »
(3) il. S. P. 1-16.
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Voilà ce qui établissait leur esprit dans un état spirituel que nous appelons réalité. Ce qu'ils annonçaient, ils l'avaient vu; ce qu'ils enseignaient, ils l'avaient appris des lèvres de leur Maître. Ils ne pouvaient avoir aucun doute, aucune hésitation, faire aucun changement, aucune concession en présence d'une contradiction quelconque. « Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous (i)?» disait Saint Paul. Leur commerce personnel avec Notre-Seigneur et la mission qu'ils avaient reçue directement de lui donnaient à leurs discours et à leur vie un poids que rien ne pouvait contrebalancer. Leur prédication était l'expression spontanée de leur immuable conviction. Leur âme tout entière, leur intelligence leur conviction, leur cœur et leur volonté passaient entièrement dans chacune de leurs paroles. Leur prédication était le témoignage de témoins oculaires et auriculaires. Elle avait par elle-même une force au-delà de toute expression. Les mots entravent plutôt qu'ils ne favorisent l'action directe et la puissance de la vérité quand elle est énoncée par ceux qui croient ce qu'ils disent. Les personnes qui viennent d'échapper à un grand danger, ou d'avoir sous leurs yeux un tableau effrayant de la mort, ne font pas de longs discours. Autrement nous comprenons qu'ils n'ont qu'un sentiment bien faible de ce
(i) Rom. vin, 3 1.
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qu'ils on vu et de ce qu'ils disent. Ceux qui ont assisté à la cène du Calvaire et qui y ont veillé pendant les trois heures, et ceux qui ont vu Jésus après sa résurrection, et Saint Paul qui l'a vu jusqu'à être ébloui par sa gloire, tous ceux-là, pendant leur vie entière, ont dû garder empreint dans chacune de leurs facultés, dans chacun de leurs sens, dans chacune de leurs fibres, le souvenir de la présence, de la Passion et de l'amour de Jésus. Il aurait été difficile pour eux de rester en repos. Ils devaient regretter de n'avoir pas cent langues et cent voix, cent organes divers pour faire connaître pendant toute la journée la Passion sur la Croix, la gloire de la Résurrection, et la paix du royaume de Dieu.
L'autre cause de la puissance et de la pénétration toute spéciale de la prédication des Apôtres est également incommunicable — je veux parler de l'inspiration du jour de la Pentecôte. « Ils furent remplis de l'Esprit. » Les langues de feu étaient le symbole de la lumière et du zèle avec lesquels ils annonçaient le Verbe de Dieu aux hommes. « Mes paroles ne sont-elles pas comme un feu, et comme un marteau qui brisent le rocher (1)? // Il en était ainsi des discours des Apôtres, dans toutes les parties du monde, où ils ont pénétré.
(i) JÉRÉM. XXIII, 29.
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On ne saurait se représenter ces messagers du royaume de Dieu travaillant à composer leurs discours, ou étudiant les règles et les beautés du style littéraire. Les récits de leurs prédications, que nous trouvons dans le Nouveau-Testament, sont simples et sans art comme ces développements de la nature qui, dans une forêt, nous révèlent la puissance et la beauté de Dieu. Leurs paroles et leurs écrits sont empreints de majesté dans leur élévation; profonds et pathétiques, ils sont d'une beauté sans recherche, comme la grandeur et la simplicité de la mer et des cieux. Leur être tout entier était pénétré des faits divins et des divines vérités dont ils annonçaient les réalités éternelles. Ils n'avaient aucunement besoin de préparation, ni d'étude, pas même de réflexion. Ils parlaient comme leur Maître avait parlé devant eux: « Nous disons ce que nous savons, et nous attestons ce que nous avons vu (i). »
III. Mais peut-être, nous dira-t-on, que notre condition est tellement différente, et tellement éloignée de celle des Apôtres, qu'il faut que nos prédications soient le fruit de la préparation, de l'étude et des efforts de l'intelligence. A cela, nous pouvons répondre oui et non. Prenons d'abord l'affirmative. Non-seulement la préparation est nécessaire à un prédicateur, mais cette préparation
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va peut-être beaucoup plus loin que ne prétend le contradicteur. Par préparation, on entend ordinairement une composition écrite avec soin, et avec soin confiée à la mémoire. Il serait bon que tous les prêtres fussent fidèles à cette préparation. Mais la préparation requise pour un prédicateur remonte plus loin et doit être plus profonde. Il faut la préparation de l'homme et non du sermon. C'est la préparation éloignée, et non la préparation prochaine qui est surtout nécessaire. C'est l'homme qui prêche, et non point le sermon: et tant vaut l'homme, tant vaut le sermon. « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, dit Saint Paul, mais nous prêchons le Christ Jésus Notre-Seigneur (1). » Ceux qui seraient pénétrés de l'esprit et de la présence du Sauveur pourraient maintenant prêcher de la sorte, mais personne autre. La plupart des hommes se prêchent eux-mêmes — c'est-à-dire prêchent selon leur esprit naturel ; — la mesure et le genre de leurs talents ou de leur science acquise se manifestent dans leurs sermons, en font la valeur et le ton. Les éloquents prêchent avec éloquence; les savants prêchent savamment; les pédants avec emphase ; les vaniteux, avec vanité; les ignorants, avec ignorance; les caractères aigris, en disputant; les froids, avec froideur; les indolents, avec indolence. Et quelles traces de la parole de
(1) II. Cor. iv, 5.
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Dieu peut-on retrouver dans des prédications de ce genre? Peut-on dire que ces hommes « ne se prêchent pas eux-mêmes, mais prêchent le Christ Jésus Notre- Seigneur ? » S'il est vrai que nos sermons sont ce que nous sommes, il nous faut remonter bien loin dans notre vie pour nous préparer à prêcher. Il faut que l'enfant prêche, et il faut que le jeune homme prêche, pour que l'homme puisse prêcher. On peut nous alléguer que Saint Augustin fut un grand prédicateur, et pourtant qu'il ne commença qu'à un âge avancé. Saint Augustin, — et Saint Paul est dans le même cas, — appartient à une catégorie spéciale de prédicateurs, et nous en parlerons plus tard. L'Eglise, par l'organe du Concile de Trente, veut qu'à partir de douze ans, — l'âge sacré du divin docteur du Temple, — les jeunes gens, tonsurés et en soutane, « en habit de religion (i), » soient élevés dans les séminaires. Parlons d'abord de ceux-ci. Nous pouvons dire tout de suite que nous avons besoin, toutes proportions gardées, de ces dons que les Apôtres possédaient dans toute leur plénitude. Si nous étions nourris, comme nous devrions l'être, des faits divins et des vérités de la foi, nous ne serions jamais à court de sujets ; et si nous étions unis, comme nous devrions l'être, de cœur et de volonté, à notre divin Maître, nous ne manquerions jamais ni de lumière, ni de ferveur.
(i) Pontif. Rom. De Clerico faciendo.
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Mais il nous faut revenir à la préparation. Si c'est l'homme qui prêche, la préparation est l'œuvre de toute une vie : il est nécessaire de s'y prendre de bonne heure. Dans notre enfance, nous devons apprendre notre langue maternelle : ce ne sera pas une tâche difficile, si ceux qui nous l'enseignent la connaissent eux-mêmes. Nous devons aussi apprendre de bonne heure à nous servir de notre raison. Il n'y a rien de si abstrait ou de si difficile dans la logique, rien que les enfants ne pourraient apprendre dès qu'ils connaissent leur grammaire, Cette préparation éloignée est d'une nécessité radicale et absolue. Puis, au temps voulu, vient l'étude de la Sainte Ecriture qui explique le Catéchisme. Alors, c'est la théologie qui étend les enseignements du Catéchisme, et en donne les développements selon la science de la foi. Ces études préparatoires, quand elles manquent, ne sauraient être supplées selon les occasions. Il faut qu'elles aient pénétré dans l'intelligence par une formation continuelle et progressive.
Il y aura toujours des exceptions à toutes les lois, même à celles de la nature. Parmi ceux qui voient, il y en a qui ont la vue trouble ; parmi ceux qui entendent, il y en a qui ne peuvent pas saisir la différence entre une note de musique et une autre. Ainsi peut-il être vrai, que, parmi ceux qui ont étudié, il y en ait qui soient incapables d'exprimer par des paroles les connaissances de leur esprit. Mais ce sont
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là des exceptions, et il n'y a pas lieu de s'en occuper. L'agitation nerveuse, le manque d'empire sur soimême, la timidité, l'inquiétude, le désir de réussir, et autres choses semblables peuvent souvent faire perdre à des hommes la possession d'eux-mêmes. Alors ils bégayent et se perdent. Mais nous pouvons établir comme une loi de notre esprit que tout ce que l'on sait réellement, on peut le dire avec assurance. Verbaque prœvisamrem non invita sequentur. Nous pensons par des paroles, et toute pensée prend un corps au moment où elle naît dans notre esprit. Si donc nous prenons l'habitude de penser, nous acquerrons simultanément l'habitude d'exprimer nos conceptions en paroles mentales, et les expressions de la langue suivront : c'est une loi de la nature.
Le grand obstacle à la parole, c'est l'inhabitude de penser. Nous lisons ou nous copions les pensées des autres qui, dès lors, ne sont pas les nôtres : nous nous les approprions par la mémoire. Or la mémoire n'est pas la pensée ; et penser et se souvenir en même temps est un acte que peu de personnes sont capables d'accomplir. Nous pouvons nous fier entièrement à notre mémoire, ou entièrement à notre pensée ; mais ces deux actes de l'esprit se contrarient l'un l'autre, et ne peuvent pas impunément se combiner ensemble. Pendant qu'on cherche à se souvenir, l'acte de penser cesse-; et pendant que l'on pense, la mémoire n'agit plus. Quel besoin de mémoire peut avoir un homme
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qui parle sous la pression d'une conviction vivante ? Tout homme est éloquent dans sa propre cause, dit un proverbe. Les hommes d'état, les avocats, les savants, les poètes, les militaires, les commerçants, tous, dans leur partie respective, trouvent sans efforts des paroles prêtes pour toutes les occasions, quelque imprévues qu'elles soient. Ils parlent avec facilité et abondance. Les pensées habituelles de chacun ont pour objet sa profession, son travail, ou son talent spécial : et, sans préparation, il est prêt à tout instant à en parler correctement etpromptement. Pourquoi donc un prêtre ne peut-il sans préparation parler de Dieu et de son royaume, de sa vérité et de sa loi? Si nous étions pénétrés de ces vérités, si nous les réalisions en nous, et si nous trouvions en elles cette vie que devraient être pour nous les convictions de notre raison et les affections de notre cœur, en parler serait pour nous-mêmes un bonheur. Nous n'éprouvons jamais de la fatigue ou de l'embarras à parler de ceux que nous aimons et des choses qui nous sont chères. Plus nous réaliserons en nous le monde de la foi, les vérités éternelles, la nature du péché, l'amour des âmes, leurs dangers mortels, moins nous trouverons de difficulté à en parler avec sincérité et avec simplicité. C'est le désir d'être éloquent et de briller comme un orateur qui engendre chez un homme le ton faux, la vaine gloire et la
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fatuité (i). Si nous pouvions seulement nous oublier nous-mêmes et parler sérieusement de Dieu, nous trouverions moins de difficulté à prêcher; et le peuple nous écouterait avec plaisir, parce qu'il croirait que nous sommes convaincus de ce que nous disons. 11 est prompt à saisir, on pourrait dire à sentir, si un prêtre parle du cœur ou seulement des lèvres. Les homélies des premiers Pères de l'Eglise sont sans affectation et sont remplies des textes sacrés (2). Saint Jean Chrysostome pourrait être cité comme un modèle de style fleuri; mais on ne trouve pas en lui cette déclamation pleine de soi-même et ampoulée qu'on vante comme éloquence de la chaire. Et Saint Jean Chrysostome parle le style de Saint Paul: son esprit est tellement semblable à celui de l'Apôtre que l'on a cru que ses écrits et ses discours étaient inspirés par une assistance spéciale de cet Apôtre. De tout temps les prédicateurs ont cherché à se faire ressortir eux-mêmes. On raconte qu'un jour Satan dit à Saint Bernard pendant qu'il donnait son sermon: « Vous avez prêché fort éloquemment; » et Saint Bernard lui répondit: « Je n'ai pas commencé
(1) « Conturbatus qui siccatus: siccatus quia exaltatus. » S. Aug. serai. 131, tom. v, p. 642.
(2) Saint Jérôme dit : « Sermo Sacrarum Scripturarum lectione conditus sit. Nolo te declamatorem esse et rabulam. » Er. ad xepot. tom. iv. p. 262.
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pour toi et je ne finirai point pour toi. » Nous lisons aussi dans la vie de Saint Vincent Ferrier que, devant prêcher en présence du Roi de France, il prépara bien son sermon. Il ne réussit pas et ne produisit aucun effet. Le lendemain il prêcha de nouveau après une faible préparation. « Hier, lui dit le Roi, j'ai entendu le frère Vincent : aujourd'hui j'ai entendu le Saint-Esprit. »
Cependant on peut dire avec vérité que l'éloquence de la chaire parut avec ce réveil du paganisme que l'on a sacrilègement appelé Rinascimento (Renaissance). La vanité littéraire tourna la tête des hommes. Le désir de copier les orateurs romains dans leur style, dans leur élocution et dans leur geste, fit disparaître la simplicité des prédicateurs chrétiens, et enfanta une race de pompeux rhéteurs, aussi froids que prétentieux et affectés. Ce défaut, une fois en vogue, se répandit et pénétra tous les rangs. Les Saints cherchèrent en vain à le combattre : — Saint Ignace avec son énergique clarté, Saint Philippe avec la parole de Dieu qu'il annonçait chaque jour, Saint Charles avec sa mâle simplicité — virilis simplicitas. Le torrent s'était répandu, et il triompha de toutes les oppositions. Le monde court à la remorque des orateurs de la chaire : ils flattent l'oreille et ne troublent point la conscience ; ils excitent des émotions, mais ne changent point la volonté. Le monde ne se lasse point d'eux, il n'en est ni
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humilié ni blessé. Il est vrai que nous n'avons pas vu notre divin Maître, ni entendu sa voix; mais si par la foi et par l'oraison nous rendions véritablement réels en nous sa présence, sa vérité, sa volonté et le mandat que nous avons reçu de parler en son nom, nous éprouverions un vif sentiment du monde invisible et de ses réalités ; et l'intensité de ce sentiment nous rendrait la parole facile. Nous devrons donc préparer avec un soin minutieux ce que nous avons à dire. Quand nous aurons un plan clair et précis dans notre esprit, les paroles, par une loi de notre nature, suivront le cours spontané de nos pensées. Mais pour cela, il faut absolument que, la plume à la main, notre sujet soit préparé avec soin, analysé, divisé logiquement, en termes et en propositions bien définis. Alors, ce plan ou analyse synoptique doit être médité de façon à rester gravé, non pas dans notre mémoire, mais dans notre intellect, de sorte que le tout, avec ses parties et sa suite, soit présent à notre esprit, non point à l'aide du souvenir, mais du raisonnement.
Ce genre de préparation exige plus d'efforts de pensée et plus de travail d'esprit qu'il n'en faut pour écrire une composition et l'apprendre par cœur. Voici quelle est la différence entre les deux procédés: le sermon écrit est ce que nous pensions au moment où nous l'écrivions; le sermon parlé est ce que nous pensons au moment de parler. Il est l'expression de la conviction actuelle de notre intelligence et du
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sentiment de notre cœur. Il est donc réel, et ceux qui l'entendent en ressentent la réalité. Heureux ceux qui, par un tel travail intellectuel et moral, s'identifient avec la parole de Dieu et la parlent comme si c'était leur propre parole !
Nous ne serons pas inspirés, bien sûr ; mais nous ne connaissons pas de limites aux lumières et aux grâces que Dieu accorde à ceux qui les lui demandent. Il nous donnera os et sapientiam, bouche et sagesse pour parler au monde en son honneur. Il accomplit ses propres desseins par notre intermédiaire. Nous ne savons pas pour qui est envoyé le message. Il arrive souvent aujourd'hui que, plusieurs années écoulées, nous apprenons pour la première fois que quelqu'une de nos paroles, dite tel jour et en tel endroit, a pénétré une conscience, remué un cœur, ému une volonté et ramené une âme à Dieu. Nous ne saurons jamais, en ce monde, ce que Dieu a pu faire par nous, sans que nous en ayons eu même le soupçon. C'est pourquoi :« Jetez votre pain sur le courant des eaux ; car, après un long espace de temps, vous le retrouverez (1). » Quand toute cette préparation sera terminée, comme je viens de dire, il en reste une dernière : c'est de nous agenouiller devant notre divin Sauveur dans le Saint Sacrement, et de faire le signe de la Croix sur nos lèvres en l'honneur
(1) Ecci.es. XI, I
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de cette Bouche sacrée, qui parla comme jamais homme n'avait parlé, lui offrant notre confusion s'il lui plaît de nous humilier par un manque de succès, et le priant d'accomplir sa volonté par sa parole, même en la faisant passer par notre bouche. « Qui vous écoute m'écoute:» cette parole nous donne part à la promesse prophétique qui lui avait été faite à lui-même. « Mon esprit qui est en vous, et mes paroles que j'ai mises en votre bouche ne sortiront point de votre bouche, ni de la bouche de vos enfants, ni de la bouche des enfants de vos enfants, depuis le temps présent jusque dans l'éternité (i). » C'est pourquoi : « Semez votre grain le matin, et que le soir votre main ne cesse pas de semer, parce que vous ne savez pas lequel des deux lèvera le plus tôt, celui-ci, ou celui-là. Que si l'un et l'autre lèvent, ce sera encore mieux (2). »
En présence de ces paroles, que dirons-nous d'un prêtre qui prend un vieux sermon, peut-être sur l'Incarnation pour le dimanche de la Trinité, ou sur les péchés de la langue pour le jour de Noël, ou sur les joies du ciel pour un jour de Carême ; ou, ce qui est mieux encore, qui monte en chaire sans aucune préparation éloignée ou prochaine , sans méditation et sans prière ; qui choisit son texte au
(1) Is. lix, ai.
(2) Eccl. xi, 6
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moment même, comptant sur sa volubilité de langage et sur une suite de pieux lieux communs? Dans un prêtre de ce genre, peut-on trouver la crainte salutaire, un sentiment de la sainteté de Dieu, du compte qu'il devra rendre de toutes les paroles inutiles; y trouve-t-on l'amour des âmes, ou le désir de la gloire de Dieu, ou la conviction qu'il contriste l'Esprit Saint ?