CHAPITRE XVII
Récompenses du ^rêtre
e Prophète Isaïe a prédit de l'Homme de douleurs qu'il aurait ses consolations au milieu de ses épreuves : « Parce que son âme a été éprouvée, il verra et il sera rassasié (i); » ce qui veut dire : Il verra le fruit de ses travaux et de ses larmes même sur la terre. Ainsi en est-il de ses
(i) Is. lui, 1 1
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serviteurs. Au milieu de ses ennuis et de ses labeurs, de ses inquiétudes et de ses déceptions, un prêtre a un grand nombre de récompenses. Dieu ne se laissera pas vaincre en générosité. Quiconque sacrifie quelque chose pour sa gloire, en sera dédommagé au centuple. Ce que Saint Paul disait à tous les fidèles s'adresse à plus forte raison aux prêtres. Ceux qui se dépouillent de tout pour l'honneur du Christ, deviendront riches en raison même et selon la mesure de leur dénûment: nihil habentes, omnia possidentes (1). 11 dit encore : « Tout est à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu (2). » Les droits que la loi donne aux riches sur les biens de ce monde, n'empêchent nullement les fidèles d'en jouir. La terre est au Seigneur avec tout ce qu'elle contient (3). Et par « l'héritier de toutes choses » nous héritons de toutes choses. La terre, la mer et les cieux ont été créés avant l'existence des lois humaines sur la propriété. Un prêtre qui n'a absolument que l'indispensable à son entretien, jouit sans encombre et sans responsabilité de toutes les œuvres de la nature, dans tout leur éclat et dans tous leurs charmes, et il en jouit peut-être à un degré plus élevé que le propriétaire du sol. La beauté du monde est un
(i) II. Cor. vi, 10.
(2) I. Cor. ni. 23.
(3) Ps. XXIII, 1.
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héritage commun, et personne n'en jouit plus largement que ceux qui, grâce au donum scientiœ, voient Dieu en toutes choses, et toutes choses en Dieu (1). Le monde entier, pour eux, est semblable au buisson qui brûlait sur le mont Horeb. La présence et la gloire de Dieu sont partout. « Toutes choses » leur appartiennent ; et, « toutes choses » veut dire toute la révélation de Dieu, et toute la régénération du genre humain.
Un prêtre commence sa journée au pied de l'autel, dans l'ombre du sanctuaire, environné de la Présence divine et de toute la cour céleste. La vision de la foi, qu'il s'en rende compte ou non, devient une seconde nature. Il voit constamment le monde qui est invisible, et dont les beautés, les charmes et les parfums ne sont perceptibles que pour les âmes intérieures. L'encens de la sainte Messe, le matin, et de la Bénédiction, le soir, est un parfum des collines éternelles. Un prêtre, dont l'esprit est rempli par le monde d'ici-bas, doit être souvent, sinon toujours, en proie à l'abattement et à la tristesse. Un prêtre, dont l'esprit est plein du monde éternel sera toujours, — d'une façon habituelle et virtuelle, et très-souvent actuelle, — inondé de lumière, de paix et de joie. En
(1) « Fidelis homo cujus totus mundus divitiarum est, et quasi nihil habens omnia possidet inhagrendo tibi cui serviunt omnia. » S. Aug. Confess. 1. v, 4.
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lui, s'accomplit la promesse que Dieu fait par son prophète : « Le Seigneur vous tiendra toujours dans le repos, » même au milieu des troubles et du tumulte de ce monde ; « et il remplira votre âme de ses splendeurs, » implebit splendoribus animam tuam ; au sein des ténèbres du dehors, son âme sera remplie des splendeurs du monde de la lumière. « Et vous deviendrez comme un jardin toujours arrosé ; » c'est-à-dire, pour l'ordre et la beauté, comme un jardin entretenu par Dieu lui-même, et arrosé par des sources permanentes ; « et comme une fontaine dont les eaux ne tarissent jamais (1). » Il ne sera pas seul à être fécondé par ces torrents qui s'échappent de « la Source des eaux vivifiantes, » qui est Dieu luimême ; mais il sera lui-même une fontaine d'eau intarissable, fontaine formant des torrents qui iront arroser, non-seulement son intérieur, mais, en dehors de lui, tout ce qui l'environne : — torrents de lumière, de charité, de consolation et de salut. Caria grâce sacramentelle de son sacerdoce et les sept dons du Saint-Esprit seront toujours et partout, dans tous ses besoins comme dans toutes ses épreuves Fous aquœ salientis in vitam œternam (2).
Cela seul serait une riche récompense pour le prêtre le plus fervent, qui se serait dépensé pendant
(i) Is. LVIII, II.
(2) S. J. iv, 14.
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une longue vie pour le bien des élus. Mais il y en a encore d'autres.
1. La première est la joie que procurent à un pasteur les âmes de son troupeau. Il y a entre le pasteur et le troupeau un triple rapport : — une connaissance mutuelle, un mutuel amour, et une charité réciproque. La connaissance mutuelle consiste à connaître le nombre, le nom et les besoins de ses ouailles, une à une ; et à être connu d'elles comme leur père, leur ami et leur guide. La charité mutuelle consiste, pour lui, à les aimer pour l'amour de Notre-Seigneur, par amour pour elles-mêmes, comme les héritières de la vie éternelle, et comme ses enfants en Jésus-Christ. Et l'amour réciproque consiste encore, pour lui, à leur consacrer ses soins, son travail, son temps, ses forces, sa santé, et, si c'était nécessaire, sa vie même; et pour elles, il consiste à lui rendre les devoirs de la charité filiale, de la générosité et de l'obéissance. Quand le pasteur et le troupeau sont ainsi unis, alors s'accomplissent les paroles de Saint Jean : « Je n'ai pas de plus grand bonheur que d'apprendre que mes enfants marchent dans la vérité (1). » Le degré d'amour, que le cœur d'un prêtre éprouvera pour les âmes, lui fera comprendre cette joie, et sa joie se mesurera à son amour. Mais l'amour des âmes est un sixième sens. Certains
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hommes l'ont si peu, qu'ils semblent ne l'avoir point du tout : d'autres l'ont à un tel point qu'il devient le mobile de leur vie tout entière. On rencontre des prêtres qui ont un certain amour des âmes, il est vrai, mais si faible et si insensible, qu'ils ne trouvent que peu de joie et qu'une faible récompense dans leurs travaux. Mais chez ceux en qui brûle le feu sacré, rayonnent trois joies, si différentes qu'on ne saurait établir entre elles aucune comparaison, et pourtant si semblables qu'elles ont le même mobile pour origine.
La première de ces joies est celle qui vient au pasteur des âmes innocentes, — c'est-à-dire des enfants, qui ont encore gardé dans toute sa fraîcheur leur innocence baptismale, et plus encore des hommes et des femmes qui sont arrivés à la jeunesse et à Tâge mûr. avec l'innocence du premier âge. 11 n'y a pas, en ce monde, de spectacle plus beau que celui d'une âme en état de grâce. Dans le royaume de leur Père, ces âmes brilleront comme le soleil (i). Déjà en ce monde, marchant sous le regard de Dieu, elles reproduisent si bien son image et sa ressemblance, que leur éclat n'est pas terni par l'ombre d'un péché volontaire. Ces âmes sont vraiment les coeurs purs qui voient Dieu, et les messagers de paix qui sont les enfants de Dieu. L'humilité, la pureté, la
(i) S. Mat. xiii, 43.
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sincérité et la chanté de ces âmes, dans toutes les relations de leur vie, particulièrement dans leurs rapports avec celui qui a été le guide de leur jeunesse, et aussi leur père et leur ami en Dieu, sont, pour un prêtre, le signe et le gage que son œuvre est bénie par notre divin Maître.
Le prêtre trouvera une joie toute différente de la précédente, et qui sera la récompense de toute sa sollicitude, de tous ses tourments, et de tous ses labeurs, dans la conversion des pécheurs et dans le retour des âmes à Dieu. La joie du Bon Pasteur qui retrouve la brebis égarée, se mesure à deux choses : — aux dangers qu'a courus cette âme et aux peines qu'a coûtées sa recherche. Parfois une âme, qui a longtemps persévéré dans l'innocence, tombe comme la foudre du ciel. Hier, elle était unie à Dieu ; aujourd'hui, cette union est brisée ; cette âme est morte. Toutes les grâces de son enfance et de sa jeunesse ne sont plus ; son éclat s'est évanoui et a fait place à la mort. Et une âme morte, comme un corps mort, dépérit bien vite. Un péché ouvre l'écluse, et la rapidité du torrent dépasse les lois de la nature. Une fois la première chute consommée, la facilité s'acquiert, non point par l'habitude, mais en vertu d'une nouvelle et étrange impulsion qu'on ne connaissait pas jusque-là. Vient alors l'insouciance dans la continuation du péché; puis, le désespoir. Et le désespoir engendre dans l'âme l'aveuglement
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et l'endurcissement . Tout prêtre a éprouvé ou éprouvera tôt ou tard cette douleur. Il se rappellera alors ses prières et ses efforts, ses espérances et ses déceptions, peut-être de plusieutsannées, avant qu'il ait pu trouver et ramener à Dieu cette âme perdue. Saint Augustin nous cite comme exemple les trois morts qui furent ressuscites. La fille de Jaïr, qui venait de mourir, et rappelée à la vie avant que la décomposition ne fût commencée ; le fils de la veuve qu'on portait en terre, et déjà sous l'empire de la mort et de la décomposition ; puis, c'est Lazare, depuis quatre jours dans la tombe, enveloppé d'un linceul et les yeux fermés par des bandelettes, image du péché habituel qui produit l'aveuglement et la décomposition de la mort. Personne ne peut se rendre compte de la joie que procurent de telles résurrections, personne, si ce n'est le prêtre qui a reçu « son mort ressuscité (1). »
Enfin, il y a la consolation, toujours pleine de tristesse et d'inquiétude, que procurent ceux qui sont tombés plusieurs fois, sont plusieurs fois revenus, et qui se relèvent encore. C'est une joie mêlée de terreur. Car ceux dont nous « avons pitié avec crainte, » « en les arrachant au feu (2), » continuent longtemps, et peut-être toujours, à nous causer de perpétuelles
(1) Hebr. xi, 35.