S. JUDE
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frayeurs. Néanmoins, quand le pasteur a fait pour eux tout ce qu'il peut, il lui est permis de se livrer au repos et à l'espérance. Si les âmes refusent le bienfait de la Rédemption, il ne peut pas les sauver. Dieu lui-même respecte la liberté qu'il a créée et qu'il leur a donnée. Elles peuvent se perdre ellesmêmes, si elles le veulent. A mesure que la vie s'avance, et que le ministère du prêtre, au milieu de son troupeau, l'a mis en contact avec les bons et les méchants, avec les innocents et les pénitents, il peut regarder autour de lui, comme le semeur, aux longs jours d'été, quand la récolte mûrit, contemple le champ de la moisson. Il voit la rouille et la nielle; et, ça et là, abattues par la pluie et le vent, des tiges pâles et malades : mais le champ est plein de vie, et le soleil brille sur les épis d'or ; encore un peu de temps, et la moisson sera recueillie et enfermée dans ses vastes greniers. Ainsi le prêtre, au milieu de ses nombreuses tristesses, peut se réjouir, comme au jour de la moisson : lœtabuntur coram te, sicut qui lœtantur in messe (1).
IL Un prêtre fervent trouve une autre récompense dans la reconnaissance de son peuple. Il peut dire: « C'est pourquoi, mes frères très-chers et trèsdésirés, ma joie et ma couronne (2). » — « Si je suis
(1) Is. ix, 3.
(2) Philip, iv, i.
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immolé au-dessus du sacrifice et de l'oblation de votre foi, je m'en réjouis et je m'en félicite avec vous tous. Et vous aussi réjouissez-vous-en et félicitez-vous avec moi (1). » — « Vous connaissez en partie que nous sommes votre gloire, ainsi que vous la nôtre, au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ (2). » — « Car quelle est notre espérance, ou notre joie, ou notre couronne de gloire? N'est-ce pas vous qui l'êtes devant Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour le jour de son avènement (3) ?» — « Car maintenant nous vivons, si vous demeurez fermes dans le Seigneur. Quelles actions de grâces, en effet, pouvons-nous rendre à Dieu pour vous, pour toute la joie qui nous réjouit à cause de vous, devant notre Dieu (4) ? » Quand il compte ses brebis, il peut toujours dire : Corona mea et gaudium meam. Quand il voit le nombre des pécheurs, des impénitents et des familles naufragées qu'il a cherché avec tant de peine à sauver du péril, il se rappellera ses efforts et ses prières, comme il a, pour leur salut, « travaillé toute la nuit, » dans les ténèbres, sans presque un rayon d'espoir. « Il n'a rien pris, » mais il est prêt encore à jeter ses filets sur Tordre de Notre-Seigneur,
(1) Ibid. 11, 17, i'S.
(2) II. Cor. 1-14.
(3) I. Thess. 11, 19.
(4) Ibid. 8, 9.
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et à se lancer de nouveau dans l'abîme d'où ses efforts et ses prières n'ont pas encore pu sauver ces malheureux. Ces pensées doivent nous être présentes dans nos travaux de chaque jour, comme elles l'étaient à notre divin Maître. Quand nous considérons ces pécheurs, nous prenons part aux tristesses de Notre-Seigneur sur la terre ; et quand nous tournons nos regards vers le champ blanchi pour la moisson, il nous donne une part à sa gloire dans le ciel.
Parmi son troupeau, le prêtre rencontre cinq sortes de compagnies qui le récompensent même dans cette vie. D'abord, toute âme pénitente a une histoire pleine du péché de l'homme et de l'amour de Dieu. Quelques-unes de ces âmes n'étaient rien moins que plongées dans le péché, et d'autres ont été arrachées du feu. Nous ne les connaissions pas auparavant; elles nous ont été amenées comme par hasard. Elles cherchaient, c'était leur pensée, à éviter notre confessionnal, quand elles y sont entrées. Elles pensaient nous échapper, quand, à leur insu, elles se sont laissé prendre dans le filet déployé autour d'elles, non point par nous qui n'avions pas d'elles la moindre connaissance, mais par la main de Dieu. Ramener les âmes à Dieu, voir l'image de Dieu resplendir de nouveau en elles, sur les ténèbres de leur passé, et veiller à leur fermeté et à leur persévérance dans le chemin de la vie : voilà une récompense qui excède toutes les peines.
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Viennent ensuite les affligés.
Saint Barnabe avait un nom plus brillant qu'une couronne. On l'appelait Films Consolationis, enfant de la consolation d'Israël, et messager des bonnes nouvelles et du bien. Il était appelé ainsi parce qu'il était « rempli du Saint-Esprit, » disciple du Paraclet, du divin Consolateur. Un prêtre a un double ministère à remplir. Il est médecin pour guérir à la fois le péché et la douleur : deux maladies distinctes mais inséparables, et dont chacune demande un traitement particulier. Bon nombre, qui peuvent guérir du péché, sont inhabiles à traiter la douleur. Avoir affaire aux pécheurs nous rend parfois sans compassion, comme si les douleurs étaient imaginaires. Nul ne saurait être enfant de consolation s'il n'a éprouvé de la douleur pour ses propres péchés, s'il n'a souffert dans la pénitence, souffert pour les péchés des autres, souffert à cause du désastre que la mort a étendu sur le monde. La béatitude : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés, » est une promesse que Dieu les consolera, non-seulement par son Paraclet, mais par ceux qui sont consacrés pour être « des enfants de consolation, » par les prêtres et les pasteurs, qui participent à l'office, à la tendresse et aux commisérations de notre Grand- Prêtre, l'Homme de douleurs, et la source de toute consolation.
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Après les affligés vient une multitude de petits enfants.
Parmi les nombreuses récompenses d'un prêtre fidèle, il faut compter l'amour et la joie des enfants. Par la foi infuse en eux au moment de leur baptême, ils ont le sentiment, chez le prêtre, d'une paternité spirituelle. Les enfants entourent un prêtre, nonseulement par instinct naturel et attirés par sa bonté, mais par un instinct surnaturel qui les pousse à lui comme à quelqu'un qui leur appartient en droit. L'amour des enfants pour un prêtre est l'amour le plus désintéressé de la terre, et tant qu'ils restent innocents, cet amour les attache à lui par une confiance qui exclut toute crainte. Les plus timides et les plus revêches vont à lui comme à un appui et à un consolateur. Ils lui disent tout, — leurs espérances et leurs craintes, leurs peines et leurs défauts, — avec une impertubable confiance dans son amour et dans sa sollicitude. Aucun prêtre n'éprouve de joies plus intimes que celui qui aime ses écoles, et qui forme, sous son regard et par ses soins, les enfants qui entourent l'autel. C'est un des indices de sa ressemblance avec son divin Maître.
Après les petits enfants, ce sont les pauvres. Un prêtre est le dispensateur des aumônes de Dieu. S'il n'a rien à lui en propre, il reçoit en aumônes de la main de son Maître, et il distribue aux pauvres. Les vieillards, les infirmes, et les abandonnés se tournent
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vers lui comme vers leur dernier espoir. Aucun prêtre n'oserait s'appliquer ce que Job disait dans sa profonde humilité ; mais tout prêtre fidèle devrait désirer qu'on dise de lui après sa mort : « L'oreille qui m'écoutait me publiait bienheureux; et l'œil qui me voyait me rendait témoignage, que j'avais délivré le pauvre qui criait, et l'orphelin qui n'avait personne pour le secourir. Celui qui était près de périr me comblait de bénédiction, et je remplissais de consolation le cœur de la veuve. Je me suis revêtu de la justice, et l'équité m'a servi comme d'un vêtement royal et d'un diadème. J'ai été l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux. J'étais le père des pauvres, et je m'instruisais avec un extrême soin des affaire^ que je ne connaissais pas (i). » L'homme le plus pauvre ne doit avoir aucune crainte de s'approcher d'un prêtre car un prêtre ne s'appartient pas; — il appartient à son troupeau, et tous ont des droits sur lui, comme tous ont droit à ses services dans la charité de Jésus- Christ. Être aimé des pauvres, c'est le signe le plus certain que puisse avoir un prêtre qu'il n'est pas trop dissemblable de son Maître. Car la foule écoutait le divin Maître avec plaisir, et l'amour de la foule est une grande récompense. Quand le monde se plonge dans les ténèbres et se montre hostile, un prêtre cherche son refuge parmi ses pauvres. Presque tout
(i) Job. xxix, i i-i 6.
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ce qu'il y avait de grand dans l'Eglise et dans l'état était contraire à Saint Thomas de Cantorbéry; mais les prêtres pauvres et les fidèles pauvres restèrent toujours avec lui.
Enfin, il y a une société dont le prêtre ne peut jouir tous les jours comme des précédentes, — je veux parler de la société des malades et des mourants. Les deux occupations capitales d'un pasteur sont de préparer les enfants aux combats de la vie et les malades aux luttes de la mort. L'école et la chambre des malades sont les deux champs principaux ou s'exercent la charité et la ferveur d'un prêtre. Le poids de la maladie est bien lourd pour le cœur et pour l'âme. Les malades sont souvent attristés et accablés par le sentiment de leurs fautes, du mal qu'ils ont fait ainsi que du bien qu'ils ont négligé de faire, et leur faiblesse les rend incapables de secouer ce lourd fardeau. Ils disent souvent qu'ils ne peuvent pas prier et qu'ils ne peuvent pas réfléchir : ils ne peuvent que rester au lit et souffrir. C'est à ce moment qu'un prêtre peut penser pour eux et donner de la vie à leurs propres pensées. S'il est vraiment « une source dont les eaux ne doivent pas tarir, » il portera le rafraîchissement à l'âme desséchée par la souffrance et consumée par les tortures intérieures. Ce qui est vrai des malades, l'est plus encore des mourants. A la dernière heure, la voix d'un bon prêtre est la voix du messager envoyé de Dieu, — c'est-à-dire la
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voix de Dieu lui-même. Le nom de Jésus, les actes de foi, d'espérance, de charité, et de contrition qu'il murmure et soupire à cette oreille, qui bientôt n'entendra plus rien, sont le terme de sa sollicitude pastorale. La sanctification des souffrances chez les malades, la sainte confiance inspirée aux mourants à leur dernière heure, la gratitude que les malades et les âmes à leur départ expriment, même en termes entrecoupés, ou par un dernier et rapide regard de ces yeux tranquilles et reconnaissants, voilà pour le prêtre une récompense bien supérieure à toutes celles de la terre.
Quand les pénitents, les affligés et les enfants entourent le prêtre de leur affection , c'est le gage le plus certain qu'il est favorisé de l'amour de son Maître. Les amis particuliers de Jésus sont ses amis, et ils voient en lui et le serviteur et le Maître.
III. Une heureuse mort est la dernière récompense d'un bon prêtre. Le calme de sa conscience dans sa charité à l'égard de tous les hommes est le témoignage que l'œuvre de Dieu s'accomplit en lui. Le prêtre peut dire : « Ayant cette confiance, que celui qui a commencé en vous ce bon ouvrage, le perfectionnera jusqu'au jour du Christ Jésus (i). » Ipse perflciet. — « Nous savons que nous avons été transférés de la
(i) Phil. i-6.
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mort à la vie parce que nous aimons nos frères (1). /• Ce n'est pas seulement chez nous une présomption et un espoir, mais c'est une certitude. Nous savons que là où nous voyons un ruisseau, il doit y avoir une source. Nous savons que l'amour pour nos frères découle de l'amour de Dieu. Quiconque aime Dieu est uni à lui, et la seconde mort n'a point d'empire sur ceux qui lui appartiennent. Un bon prêtre dira : « Ma conscience, il est vrai, ne me reproche rien, mais je ne suis pas pour cela justifié : or celui, qui me juge, c'est le Seigneur (2). » J'attends sa sentence. Néanmoins, « si notre cœur ne nous condamne pas, nous avons confiance en Dieu. (3). »
Et quand la dernière heure de ce prêtre sera venue, de toutes les familles, de tous les cœurs de son peuple, et du cœur de ses nombreux enfants spirituels, dispersés à travers le monde, s'échapperont des prières incessantes. Nul ne meurt si heureux, ou entouré d'une affection si générale et si vive qu'un pasteur. Sa carrière n'a été qu'une vie de charité envers les pénitents, envers les affligés, envers les enfants et envers les pauvres: ils ne peuvent le récompenser que par leurs prières, et leurs prières ont une grande puissance auprès de Dieu. Ils entou-
(2) I. Cor. iv, 4.
(3) I. S. J. in, 21,
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reront sa demeure à ses derniers instants, et la présence de Jésus l'assistera à son chevet. Il a vécu pendant de nombreuses années dans des relations étroites et constantes avec son divin Maître : maintenant, voici ce Maître qui l'appelle au repos éternel, à la récompense, grande, excessive, à la gloire et à la couronne qui lui sont réservées.
Pendant qu'il sera dans le lieu de l'attente et de l'expiation, chaque jour des prières seront offertes, et des Messes célébrées pour lui. Son troupeau fera alors pour lui ce qu'il aura fait pour les autres. Puis, vient son passage à la gloire essentielle : elle lui sera mesurée d'après les mérites qu'il aura entassés pendant sa vie, et les mérites se mesurent eux-mêmes à la charité. Dans la Vision Béatifique, il jouira d'autant plus de Dieu, qu'il l'aura plus aimé pendant sa vie. Et comme sa vie n'a été que charité envers les hommes, son bonheur sera parfait dans la Communion des Saints. A cette gloire, ajoutez la gloire accidentelle, l'augmentation continuelle de son bonheur et de sa joie qui lui viendra, après sa mort, du repentir des pécheurs et de la persévérance des âmes, repentir et persévérance qui sont le résultat des labeurs de sa vie. Quoique mort, il parlera encore ; l'héritage de ses travaux lui survivra. Le souvenir de son nom se répandra ; et, bien longtemps après, quand il sera dans le royaume éternel, continueront à lever les semenses qu'il aura jetées. Le
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mal que nous faisons survit et se reproduit après nous ; la miséricorde de Dieu a voulu qu'il en fût ainsi du bien. Les semences jetées dans le sillon et répandues au bord des eaux, le matin et le soir, produiront une riche moisson qui sera recueillie par d'autres mains ; mais il en aura toujours la récompense. Si telles sont les récompenses que le prêtre rencontre dans cette vie, et qui le suivent dans la cour céleste, quel grand amour ne devons-nous pas avoir de notre ministère ? L'office pastoral doit être aimé partout, parce que l'aimer est le gage et la preuve de notre amour pour notre divin Rédempteur. Ce ministère est aussi la plus parfaite école de charité, l'abnégation la plus absolue de soi-même, le plus généreux sacrifice de toutes choses, et même de notre personne, pour le salut des âmes. Il est, en outre, la plus abondante source de sanctification; et comme nous vivons en exerçant la charité, tout acte de cette vertu l'augmente en nous. Si la charge pastorale doit être aimée partout, elle doit l'être surtout en Angleterre. Nous sommes les pasteurs des pauvres, et pauvres nous-mêmes, éloignés des cours et des honneurs, méprisés et relégués dans notre liberté apostolique. Indépendants, pour notre foi et pour notre action, de toute autorité humaine, des liens étroits et solides nous unissent au Siège de Pierre et à l'Eglise répandue dans le monde entier. Nous sommes les héritiers des Martyrs, des Saints,
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et des Confesseurs de tous les siècles, depuis Saint Augustin jusqu'à nos jours. Leurs noms et leurs souvenirs régnent sur les villes et sur les campagnes de l'Angleterre. L'Eglise est chez nous comme aux premiers temps , lorsque , à sa naissance , elle commença dans la maison des fidèles, jusqu'au jour où, n'étant plus exposée aux lois pénales et quittant les retraites où elle se cachait, elle se montra à la lumière du jour. Et c'est là ce qui, en Angleterre, réunit ensemble les pasteurs et le peuple par les liens d'une mutuelle dépendance et par ceux de cette charité des premiers siècles, que le monde n'a pas encore flétrie de son souffle corrompu. Heureux le prêtre qui aime sa vie de pasteur et s'y consacre tout entier, se livrant chaque jour aux actes de charité les plus légers et les plus modestes envers tous ceux dont les besoins font appel à sa sollicitude, qui, sans même s'en rendre compte, entasse dans le ciel les paillettes d'or d'une vie toute d'humilité, et qui ne fixe ses regards que sur la récompense éternelle!
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