CHAPITRE XX
'JVIORT DU pRÊTRE
ôt ou tard, — et le plus tard sera toujours bientôt, car la vie la plus longue est courte et s'écoule rapidement, — il se répandra dans le public que nous sommes mourants. Notre tour viendra. Nous qui avons vécu pour voir et assister tant de personnes à leur mort, comme si nous ne devions jamais cesser de vivre, nous serons un jour étendus sur notre lit de mort. Ce jour nous
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surprendra-t-il ? Et aurons-nous le temps de recevoir les derniers Sacrements? Les prêtres meurent souvent sans cette consolation. Quand les personnes de notre troupeau sont atteintes d'une maladie, quelque soudaine qu'elle soit, nous sommes toujours là pour veiller à leur chevet; quand nous sommes malades, il n'y a pas toujours un prêtre à notre portée. Beaucoup de prêtres vivent seuls, loin de leurs confrères. De plus, les prêtres se familiarisent tellement avec la mort que, bien souvent, ils ne s'alarment pas assez vite, ou qu'ils n'ont pas conscience du danger. 11 paraît étrange qu'un prêtre, qui a si longtemps préparé les autres à mourir, ait besoin qu'on l'y prépare. Quelquefois, il se fait illusion à lui-même ; quelquefois il diffère de jour en jour, et ce que Ton a souvent répété se vérifie souvent aussi : — il meurt sans les derniers Sacrements.
Il y a des hommes qui n'aiment pas à parler de la mort. En parler ne fait mourir personne. Mais, pour certains esprits, c'est un sujet de mauvais présage, comme un linceul vuàlalumière,oucomme l'horloge de la mort. En réalité, ils ne croient pas à ces présages ; néanmoins ils en éprouvent une terreur d'enfant. Ils ont peur de faire leur testament. Ils l'ont dans leur chambre, il n'y a plus qu'à le signer. Ils en renvoient la signature au lendemain, puis au jour suivant, et enfin, ils font tort à l'Eglise et laissent des embarras à tout le monde en mourant sans avoir fait leur
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testament. Telles sont les anomalies de l'esprit humain. Un homme de bien n'aura jamais une telle frayeur de la mort, et un homme sage en parlera souvent. Joseph d'Arimathie, avait fait creuser sa tombe dans son jardin pour l'avoir tous les jours sous les yeux. Saint Charles parlait constamment de sa mort. Si nous faisions ainsi, la pensée de la mort nous deviendrait chère et familière, comme le repos après la fatigue et comme le port assuré après les périls d'un voyage sur terre ou sur mer. La crainte de la mort nous empêcherait de résister au Saint-Esprit, ou de le contrister de propos délibéré par des actes en désaccord avec sa volonté. Et cette pensée de la mort nous ferait comprendre le sens de ces paroles : Cupio dissolvi et esse cum Christ o (1). Mihivivere Christus, mori hier mu (2). Scio enim cui credidi, et eertus sum quia potens est depositum meum servare in illum die ni (3).
Nous disons fréquemment: A subitanea et improvisa morte, libéra nos, Domine, et personne n'a plus besoin de le dire que le prêtre. Notre familiarité avec la mort affaiblit pour nous la terreur de son aspect, et nous pourrions cesser de la redouter aussi bien que de nous y préparer. C'est aux pasteurs surtout
(1) Philip. 1-23.
(2) Ibid. 1-21.
(3) II. Tim. 1-12.
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que s'adressent ces paroles ; aux uns il est dit : « Je sais tes œuvres, et ton labeur et ta patience, et que tu ne peux supporter les méchants. » — «Mais j'ai contre toi, que tu as délaissé ta charité première. Souviens-toi d'où tu es déchu, et fais pénitence, et accomplis tes premières œuvres, sinon je viendrai à toi et j'ôterai ton chandelier de sa place, à moins que tu ne fasses pénitence (1). » — Et encore : « Je connais tes œuvres, tu as le renom d'être vivant et tu es mort. Sois vigilant et confirme les autres qui étaient près de mourir; car je ne trouve pas tes œuvres pleines devant mon Dieu. » — « Si donc tu ne veilles pas, je viendrai à toi comme un voleur, et tu ne sauras pas à quelle heure je viendrai à toi (2). » A un plus grand nombre d"entre nous s'adressent ces autres paroles : « Je sais tes œuvres, et que tu n'es ni froid ni chaud ; plût à Dieu que tu fusses froid ou chaud. Mais parce que tu es tiède et ni froid ni chaud, je commencerai à te vomir de ma bouche. » Et combien nombreux sont parmi nous ceux qui vivent en repos dans une complaisance personnelle, et auxquels la Voix divine ne cesse de répéter, mais souvent en vain : « Car tu dis : Je suis riche et comblé de biens. et je .n'ai besoin de rien ; et tu ne sais pas que tu es malheureux et misérable et pauvre et aveugle et nu.
(1) Apoc. 11, 2-4, 5.
(2) Ibid. m, 1-5.
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Je te conseille d'acheter de moi de l'or éprouvé au feu, afin de devenir riche et de te vêtir de vêtements blancs, et que n'apparaisse pas la confusion de ta nudité, et .oins tes yeux d'un collyre afin que tu voies (1). » Si les exemples de mort que nous supposons ici comme les plus lamentables sont nombreux, c'est qu'il y a de nombreux genres de mort. La mort des âmes pénitentes et des âmes ferventes est toujours une bonne mort : il suffira d'un exemple pour chacun de ces genres de mort.
I. C'est d'abord la mort du prêtre pécheur. Il meurt peut-être sans recevoir les derniers sacrements, comme un être abandonné, que la mort dépouille justement de ce qu'il semblait avoir ; ou peut-être, chose plus effrayante encore, en recevant les derniers sacrements, mais se rendant coupable de sacrilège. A côté de l'immuable malice de Satan, on peut mettre l'endurcissement d'un prêtre impénitent. Si les prêtres qui tombent ne reviennent pas à Dieu avec plus de facilité et plus de promptitude que les autres hommes, ils peuvent devenir les victimes d'un aveuglement et d'un endurcissement du cœur plus affreux que tous les autres pécheurs (2). Ils ont
(1) Apocal. m, 17, 18.
(2) « Quis unquam vidit clericum cito pœnitentiam agentem ? » Auctor Incertus in Mat. Hom. xl. f. vi. p. 167. — « Laici delinquentes facile emendantur. clerici autem si semel mali evaserint inemendabiles fiunt. » S. Bosav. Pharetrae, 1. 1, c. xxn.
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contracté une si longue familiarité avec toutes les vérités éternelles, ils les ont prêchées si souvent, ils ont été en contact si continuel avec toutes les choses saintes du sanctuaire, ils ont eu une. si grande profusion de lumières, d'avertissements, et d'appels au repentir, ils ont eu une gratin status si abondante, et tout cela en vain, que leur fin est semblable à celle de l'homme moribond, pour lequel on a épuisé tous les remèdes, toutes les médecines, toutes les habiletés de la science : la mort s'acharne si fortement après lui qu'il n'y a plus d'espoir de le voir survivre. Que de fois ce malheureux a prêché les vérités qui ont converti et sanctifié les humbles, les cœurs purs, les âmes dont la vie était innocente ! C'était un mort qui prêchait aux vivants. Que de fois il a célébré la Messe avec un triple sacrilège, — en consacrant, en se communiant lui-même et en communiant les autres ! Sa vie intérieure et extérieure était condamnée par un jugement rigoureux ; c'était la vie d'un indigne trafic des choses saintes. Sancta non sancte sed perverse, turpiter, et ad mortem. La fin arrive. Un de ses frères dans le sacerdoce est debout à ses côtés ; mais quel est l'état de son âme ? Y trouverait-on un mouvement de vie, un battement du cœur, un éclair de connaissance de soi-même, une volonté de se repentir? Dans le temps, c'était peut-être un enfant innocent, un jeune homme de beaucoup d'espérances, un étudiant habile, un séminariste qui promettait
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beaucoup, un prêtre plein de précoces aspirations, d'intentions sincères et de bonnes résolutions. Mais,
— péché de la chair ou de l'esprit, passion ou orgueil,
— un vide s'est fait dans son cœur. Peut-être a-t-il connu le danger et y a-t-il résisté ; peut-être en a-t-il longtemps triomphé : au moment déplorable d'une occasion facile, de la fascination, de la faiblesse et d'une forte tentation, l'ennemi secret a maîtrisé sa volonté, et le prêtre est devenu un esclave. De nombreuses années se sont écoulées ; chutes, retours et rechutes sans nombre; occasions et moyens de conversion perdus par sa faute, ou perdus par la faute et la folie des autres : le mal est devenu si profond que la racine ne peut plus s'en arracher, et la conscience a fini par se taire. Alors la fin est venue. Recordare Jesn pie, quod sum causa tuœ via\ ne me perdas il la die.
II. Ensuite, c'est la mort du prêtre insouciant. Il n'a jamais eu qu'un ennemi, mais le pire de tous, traître, se multipliant et toujours à ses côtés, — c'est lui-même ; c'est sa volonté facile, complaisante et paresseuse. Il ne s'est point fait d'ennemis, car il n'a mis à rien assez d'ardeur pour offenser quelqu'un. Tout le monde parle de lui en très bons termes. Le caractère sacerdotal n'a gardé en lui aucun trait apparent et caractéristique. On l'accueille bien dans ses visites ; il plaît en société, il est un hôte toujours disposé et agréable, au courant de la presse et de
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tous les événements du jour. Il est ce qu'on appelle un homme couru, ne faisant tort à personne si ce n'est à lui-même ; et ce tort qu'il se fait est tellement secret que Dieu seul, son ange gardien, son confesseur, et peut-être un ami inconnu et vigilant peuvent l'apercevoir. Pour lui, il ne voit rien, ou il voit difficilement.
Il n'omet pas complètement sa préparation à la Messe, mais elle est courte et précipitée. Il dit sa Messe rapidement. — à peuprès en vingt minutes, — et machinalement. Son action de grâces est abrégée et vite expédiée. Il dit son office sans régularité, avec précipitation et avec peu d'attention du cœur ou de l'intelligence. Minuit le surprend avant qu'il ait dit Prime, et il profite du privilège des missionnaires pour remplacer l'office par le Rosaire, sans que les labeurs d*une mission légitiment cette liberté. Et cependant il répondra à l'appel des malades; parfois il est vrai, il y met de la négligence, et parfois aussi il y répond trop tard. Au chevet des mourants, sa conscience lui fait vivement sentir qu'il y est à sa place comme prêtre, mais que ce n'est point sa place comme homme. Il donne les sacrements et récite les prières du rituel. Puis, le silence se rétablit ; il n'a plus rien à dire ! Les habitudes de sa vie et la suite ordinaire de ses pensées sont si loin de la mort et de l'éternité, qu'il n'a que bien peu de choses à en dire. Pour l'âme moribonde, c'est un désappointement;
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pour les amis qui l'entourent, c'est de la tristesse et du mécontentement. Quand la mort vient surprendre un prêtre de ce genre, elle le trouve peu préparé. Peut-être n'a-t-il pas eu assez de prévoyance pour envoyer chercher un confrère ; et dès lors, comme il n'y a plus qu'un instant, les derniers sacrements viennent trop tard. Comment un tel prêtre échapperat-ilà la sentence : « Mon peuple n'a rien eu à dire, » en prière ni en louange, « parce qu'il a été frustré de la science, » par la faute de son pasteur négligent : « parce que vous avez rejeté la science, je vous rejetterai aussi, pour que vous ne remplissiez plus en mon honneur les fonctions du sacerdoce (1)? »
111. Vient ensuite la mort du prêtre relâché. Le relâchement diffère de l'insouciance. Un prêtre insouciant peut se représenter intérieurement un haut idéal et se tracer des théories rigoureuses sur le devoir. Mais soninsouciance l'empêche d'y conformer sa conduite. Un prêtre relâché rapetisse son idéal et se fait une idée inférieure de ses devoirs. Il prend parti pour toutes les opinions qui favorisent la liberté humaine, et il accuse de rigueur et de Jansénisme ce qui n'est que la stricte exactitude. Il s'étend largement sur ces premières paroles de Saint Paul : Omnia niihi I/cent, et passe à pieds joints sur les autres : sed omnia non œdificant. Il prétend qu'il n'y a que deux états
(1) Osée. iv. 6.
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de vie, l'état de liberté et l'état des trois vœux religieux ; que l'état de liberté est pour ceux qui aspirent à être parfaits, et que l'état des vœux est pour ceux qui tendent à la perfection. Il cherche à faire éviter deux écueils à ceux qui sont sous sa direction, le péché et la stricte exactitude : le péché, c'est naturel ; mais la stricte exactitude, parce qu'elle les conduirait aux scrupules et entraverait leur liberté. Pour s'excuser de nombreuses choses il allègue: « Je ne suis pas un religieux; » et: « Je ne suis qu'un prêtre séculier. » Ces prêtres ne sont jamais embarrassés pour trouver des probabilités chez les docteurs et des variétés d'opinions. Tout ce qu'ils veulent, c'est une communis opinio, et sine periculo tenenda.
Avant la révélation du secret de tous les cœurs, on ne saura jamais quels désastres les hommes de ce genre causent dans la vie spirituelle de ceux qui sont soumis à leur direction ou à leur influence. L'effet direct d'un tel relâchement est de décourager les tendances à la perfection chez les âmes condamnées à vivre dans le monde. Et cependant tous les chrétiens sont appelés à la perfection, quel que soit leur état de vie. Si on cherche, il est vrai, à préserver les âmes du péché, on les abandonne à un degré inférieur d'une vie, peut-être irréprochable, mais où elles n'éprouvent ni « la faim ni la soif de la justice. » Si une telle vie est exempte de péché, elle est souvent
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exposée aux occasions du péché. La liberté, dans le monde et dans tous ses relâchements ne s'arrête que quand le péché est évident. Mais le monde est enveloppé d'un réseau de pièges qui s'étend comme un voile et couvre toutes les nations. Quand l'un échappe, des vingtaines en sont victimes. Or, un prêtre qui forme ainsi l'âme des autres use assurément en premier lieu pour lui-même d'une liberté qu'il accorde avec si peu de réserve. Et on ne saurait douter que si un prêtre sévère trouve à la fois paix et douceur dans les restrictions qu'il sait imposer à sa liberté, un prêtre relâché trouve peu ce double bien dans la liberté qu'il s'accorde à lui-même. La théologie ne pourra pas toujours résister à sa conscience : tôt ou tard il finira par soupçonner et voir qu'il a perdu la ferveur et les élans de l'âme, aussi bien que 1' « abondance de suavité » que Dieu tient en secret pour ceux qui le craignent. Au lieu d'une loi de liberté, il s'est fait un joug de son sacerdoce. Lorsqu'un tel prêtre voit venir le moment de la mort, il a souvent bien peu de sécurité, de joie ou de confiance. Il n'a pas agi généreusement avec son Maitre; et, au moment du besoin suprême, il reconnaît trop tard que ceux qui se sont le plus imposé de sacrifices pour son amour, lui sont aussi plus conformes ; et qu'ils sont aussi les plus libres ceux qui, par des sacrifices journaliers dans des choses permises, lui ont le plus immolé leur liberté.
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Triste regard en arrière quand la vie va finir ! Erubescet aliquando reus videri qui semper fuerat judex.
IV. Après le prêtre relâché vient le prêtre mondain, celui qui est vraiment séculier de nom et d'esprit. Il finit par reconnaître qu'il a servi le mauvais maître, et qu'en essayant de servir deux maîtres, il a gagné « des gages pour les mettre dans un sac percé (i). » Le monde l'abandonne, le laisse les mains vides ; et, pour le monde éternel qui s'ouvre devant lui, il ne s'est acquis qu'une faible récompense. Je ne parle pas ici des prêtres mondains des siècles passés, mais je parle de cette mondanité qui peut encore nous infecter aujourd'hui en plein dix-neuvième siècle. Des ambitieuses rivalités et des contestations des anciens jours, de ces temps où les prêtres étaient courtisans, et où l'Eglise était riche et honorée, il n'est sans doute plus question. Mais le monde tend au prêtre des pièges d'un autre genre : la popularité, la flatterie, les plaisirs en corrompent et en perdent un grand nombre. Les artifices du monde inspirent à plus d'un prêtre le goût de la société, du bien-être, de la dissipation, du confortable, des plaisirs de la table et des conversations, des jouissances raffinées de la littérature et de la musique, du luxe des arts et de la mode.
La conséquence est que la vie du presbytère devient triste et monotone, les heures passées au