CHAPITRE I
J^ATURE DU J5aCERD0CE
l n'y a pas d'acte plus grand que la consécration du Corps du Christ, comme il n'y a pas d'ordre plus excellent que la Prêtrise (i). »C'est l'enseignement d'Albert-le-Grand et de S. Thomas (2). « L'Evêque et le Prêtre sont égaux en ce qui concerne la consécration de la Sainte Eucharistie. » Selon S. Jean Chrysostome,
(1) Albertus M. in lib. iv. Sent. dist. xxiv. art. 30.
(2) S. Thom. summa Theol. lib. m. in suppl. q. 40, a. 4, 5.
2 @§apitve premier
le fondement de la sainteté du sacerdoce, qui est le même dans l'Evêque et dans le Prêtre, repose sur sa double juridiction sur le corps naturel et sur le corps mystique du Christ — c'est-à-dire sur le pouvoir de consacrer et sur le pouvoir d'absoudre (i).
Il est de foi divine que Notre-Seigneur éleva ses Apôtres à la dignité du sacerdoce, quand il leur dit: « Hoc facitein meam commemorationem. » Par ces paroles il leur conféra le pouvoir du sacrifice (2). Il est aussi de foi divine qu'au moment où, trois jours après, il souffla sur eux en disant : « Recevez le Saint-Esprit, » il leur conféra le pouvoir de l'absolution (3). Ces deuxpouvoirs constituaient le sacerdoce tout entier. Les Apôtres n'avaient pas encore reçu l'autorité pastorale et la mission de convertir l'univers. Ils étaient investis delà double juridiction sur le corps naturel et sur le corps mystique du Sauveur ; et, en même temps, du pouvoir de la transmettre à d'autres par l'ordination, car leur sacerdoce était « Sacerdotium Christi ad Ecclesiam regendam a Spiritu Sancto positum. »
En conférant dans la suite cette double juridiction, les Apôtres transmirent les prérogatives sacerdotales, aux uns, dans toute leur plénitude — c'est-à-dire avec le pouvoir de les transmettre à leur tour — et
(1) De sacerdotio, lib. m. § 4, 5.
(2) Conc. Trid. sess. xx. c. ix. canon 3.
(3) Coxc. Trid. sess. xx. c. ix. canon 2.
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à d'autres, avec la restriction que le prêtre ordonné ne pourrait pas transmettre la juridiction qu'il avait reçue. Ce point seul excepté, le sacerdoce dans l'évêque et le sacerdoce dans le prêtre sont une seule et même chose. Cependant l'Episcopat, en vertu du pouvoir divin de l'ordination, est plus grand que la Prêtrise. Cette différence est de droit divin; elle est incommunicable. S. Jérôme dit : Oiiid enim facit , excepta ordinatione, Episcopus quod presbyter non faciat (1) ?
Il est de foi que l'Episcopat est l'état, institué par Jésus-Christ, qui demande la plus haute perfection. Il est certain aussi que cet état comprend en lui la prêtrise. Tout ce qui est vrai du sacerdoce en soi est vrai et de l'Evêque et du Prêtre. C'est ce qui nous explique pourquoi, dans le principe, ces noms furent, pendant quelque temps, employés indistinctement l'un pour l'autre. Les préceptes de perfection chrétienne, que S. Paul donnait à Timothée et à Tite, s'adressent à l'Evêque et au Prêtre ou au Prêtre tout comme à l'Evêque (2). Et tout le livre, De Sacerdotio , de S. Jean Chrysostome , s'applique rigoureusement et de la même façon à l'un et à l'autre.
S. Thomas dit que les Prêtres participent au sacerdoce de Notre-Seigneur, et qu'ils sont rendus conformes ou semblables à lui. Cherchons donc à
(1) S. Hierox. Epist. c. 1. ad Evangelum. tom. iv. p. 803.
(2) Theodoret, in Epist. ad Phil. 1. 1.
4 (§bapitrc premier
bien comprendre le sens de ces mots : Sacerdoce, participation et ressemblance, (configuration), tel que nous l'entendons dans ce traité.
I. Qu'est-ce que le sacerdoce du Fils Incarné (i)? C'est la charge qu'il a acceptée de racheter le monde par l'oblation de lui-même revêtu de notre humanité. Il est Autel, Victime et Prêtre, par une offrande éternelle de sa Personne. Nous avons ici le sacerdoce éternel selon l'ordre de Melchisédech , qui n'a eu « ni commencement de jours ni fin de vie (2), » — vrai type de l'éternel sacerdoce du Fils de Dieu, l'unique Roi de la Paix.
II. Par le mot de participation, S. Thomas entend que le sacerdoce de Jésus-Christ étant le seul et unique sacerdoce perpétuel et universel, tous les prêtres ordonnés sous la Loi Nouvelle deviennent un avec lui et ont part à son propre sacerdoce (3). Il n'y a pas deux sacerdoces, de même qu'il n'y a pas deux sacrifices pour le péché. Mais un sacrifice unique a pour jamais racheté le monde, et il est continuellement offert au ciel et sur la terre : au ciel,
(1) «Proprie officium sacerdotis est esse mediatorem inter Deum et populum, inquantum scilicet divina populo tradit. » — Summa S. Thom.e. p. m. q. xxii. a. 1. — « Et ideo ipse Christus, inquantum homo, non solum fuit sacerdos, sed etiam hostia perfecta, simul existens hostia pro peccato, et hostia pacifica, et holocaustum. » — Ibid. a. 2.
(2) Heb. vu. 3.
(3) S. Tu. Sum. Theol. q. lxiii. 6 et q. xxn. 5, 6.
ISlatuve Cm Sacerôoce 5
par le Prêtre unique, devant l'Autel Eternel ; sur la terre, par la multitude des prêtres qui se succèdent et qui ne font qu'un avec lui, parce qu'ils participent à son sacerdoce. Et ils n'y participent pas seulement en figure, mais en réalité : de même que le sacrifice qu'ils offrent n'est pas simplement une figure, mais l'oblation faite par leurs mains du Corps et du Sang véritables, réels et substantiels de Jésus-Christ.
C'est l'argument de l'Epître aux Hébreux. Le sacerdoce de l'Ancienne Loi était une ombre ; le sacerdoce de la Loi Nouvelle est la réalité. Il a sa plénitude dans le Prêtre unique et dans l'unique Sacrifice qui se perpétuent par le sacerdoce uni sur la terre avec lui.
Mais ce mot participation a encore un autre sens plus personnel. L'oblation de Notre-Seigneur pour nous, nous fait une obligation rigoureuse de nous offrir nous-mêmes entièrement à lui: Christus.... vtctima sacerdotii sui, et sacerdos suce victimœ fuit.... Ipsi sunt hostice sacerdotes (1). S. Ambroise dit, en parlant du sacrifice d'Abel : Hoc est sacrificium primitivum, quandb unusquisque se offert hostiam. et a se incipit ut postea munus suum possit offerre(2). Les prêtres offrent l'Agneau véritable et « le Sang qui parle plus efficacement que celui d'Abel (3 ). >, Tout
(1) S. Paulinus, Ep. xi. § 8, ad Severum.
(2) De Abel. lib. 11. c. 1. tom. vi. p. 215.
(3) Heb. xii. 24.
6 (SBctpifre premier
prêtre, chaque matin, offre au Père l'oblation éternelle de Jésus-Christ ; mais dans ce sacrifice il doit aussi s'offrir lui-même. Quand il dit : « Hoc est corpus meiim. yy il doit offrir son propre corps. Quand il dit : « Hic est calix sanguinis mei . » il doit offrir son propre sang. C'est-à-dire qu'il doit s'offrir lui-même comme victime au divin Maître, en corps, en âme et en esprit, avec toutes ses facultés, toutes ses puissances et toutes ses affections, à la vie et à la mort. S. Paul écrit aux Philippiens : « Si je suis immolé sur le sacrifice et l'oblation de votre foi, je m'en réjouis et je m'en félicite avec vous tous ( i ). /• Il est possible que l'Apôtre ait écrit ces paroles en pensant au martyre qu'il entrevoyait devant lui ; mais elles lui étaient inspirées aussi parle sentiment qu'il avait de s'être, depuis longtemps et chaque jour, offert à son divin Maître, comme ayant part à ses souffrances pour l'amour de ses élus (2). S. Jean, qui eut un désir constant du martyre, bien qu'il soit mort de mort naturelle, aurait pu écrire ces mêmes paroles. Tout prêtre, dans chaque messe qu'il célèbre, les répète implicitement quand il s'offrelui-même au saint Sacrifice de l'Autel. La participation du prêtre au sacerdoce du Christ, demande aussi qu'il ait sa part à la loi de l'oblation volontaire et personnelle, dont le prophète dit: « Obhitus est quia
(1) Phii. 11. 17.
(2) II. Tim. iv. 6. 7. 8.
Rature ôit Sacerdoce 7
//>s<? vohii't, » loi que S. Paul rappelle quand il dit de Notre-Seigneur que « par l'Esprit Saint il s'est offert lui-même à Dieu, comme une victime sans tache (i).»De même S. Jean expose cette loi dans ces mots : « Nous avons connu la charité de Dieu en ce qu'il a donné sa vie pour nous; nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères(2).»L'oblation du Corps et du Sang du Christ demande du prêtre, et sans réserve, l'esprit de sacrifice personnel et d'oblation volontaire. Les préceptes de la charité, qui font un devoir rigoureux à tous les chrétiens de donner, si c'était nécessaire, leur vie pour leurs frères, et aux pasteurs de donner leur vie pour leurs brebis, font une obligation bien plus stricte à tout prêtre de s'offrir lui-même à la sainte Messe, qui est le sacrifice de Jésus-Christ.
III. Enfin le mot ressemblance (configuration) exprime la conformité du prêtre avec le Grand Prêtre. S. Paul dit que le Fils est «figura substantiœ ejus, » — c'est-à-dire la figure ou l'image fidèle de la substance du Père. Le texte grec porte : « y-j-yx/-}^ -rt; ô-07-:7.7uoç autos, » le caractère de sa substance (3). Le prêtre est donc figura Chr/sti, l'image fidèle du Christ, « /apaxT^p, » le caractère du Christ, parce qu'il porte, empreinte en sa personne. Limage du
(1) Heb. ix. 14.
(3) Heb. 1.3.
8 (SBapitiv premier
sacerdoce de Jésus-Christ, et qu'il lui a été donné d'y participer. Il est. selon l'expression de S. Paul, coûfiguratus morti ejus (i), — rendu conforme à sa mort. À chaque messe nous annonçons", la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne (2). » Nous nous offrons nous-mêmes de la même manière qu'il s'offre à son Père. Albert-le-Grand et S. Thomas ont donc dit avec vérité que jamais ne fut accordé à l'homme un plus grand pouvoir ou un plus haut honneur, que le pouvoir et l'honneur de consacrer le Corps du Christ ; et qu'on ne saurait concevoir une sainteté plus grande ou une perfection plus élevée, que la sainteté et la perfection nécessaire au prêtre pour accomplir une action aussi divine.
S. Thomas nous dit que l'ordination imprime un caractère, que ce caractère est un signe ou sceau spirituel et ineffaçable, qui rend l'âme apte à exercer les actes du culte divin, et à les enseignerauxautres(; ).
(1) Phil. m. 10.
121 I Cor. xi. 26.
1 ; 1 « Per omnia sacramenta fit homo particeps sacerdotii Christi, utpote percipiens aliquem effectum ejus; non tamen per omnia sacramenta aliquis deputatur ad agendum aliquid, vel recipiendum quod pertineat ad cultum sacerdotii Christi; quod quidem exigitur ad hoc quod sacramentum characterem imprimat. » — Summa S. Thom.ï, p. m. q. lxiii. a. 6. — « Character proprie est signaculu m quoddam quo aliquid insignitur, ut ordinatum in aliquem finem. » — Ibid. a. ;. — « Character ordinatur ad ea quas sunt divini cultus. » Ibid. a. 4.
Rature 6it 2>acevbocc n
Le sacerdoce du Christ est la source de tout culte divin (i). Le Baptême et la Confirmation impriment cà tous les fidèles un caractère de ressemblance avec le Christ : l'Ordination imprime également ce caractère aux prêtres (2). Dans le Christ lui-même il n'y a pas de caractère, parce qu'il est le modèle et le type de tous les caractères. Le Christ, en effet, est la Figure du Père ; en lui est toute la perfection divine, et le caractère, imprimé en nous, ne nous communique qu'une conformité partielle avec cette perfection (3). Le caractère que nous recevons est imprimé, non pas dans l'essence, mais dans les facultés de notre âme — c'est-à-dire dans ses facultés intellectuelles ou affectives — et il est passif ou
(1) « Totus au te m ritus Christianas religionis derivatur a sacerdotio Christi. » — Ibid. a 3.
(2) «: Pertinet autem aliquod Sacramentum ad divinum cultum tripliciter : uno modo per modum ipsius actionis ; alio modo per modum agentis ; tertio modo per modum recipientis... Sed ad agens in Sacramentis pertinet Sacramentum ordinis... Sed ad recipientes Sacramentum baptismi... Ad idem etiam ordinatur quodammodo confirmatio... Et ideo per hase tria Sacramenta character imprimitur, scilicet per baptismum, confirmationem, et ordinem. » — Ibid. a. 6.
(3) « Et propter hoc etiam Christo non competit habere characterem ; sed potestas sacerdotii ejus comparatur ad characterem sicut id quod est plénum, et perfetum ad aliquam sui participationem. » — Ibid,
10 (SBctptfrc pventiev
actif(i). Le caractère du Baptême est en nous la faculté passive de recevoir tous les autres sacrements et de devenir, comme enfants de Dieu, semblables au Fils de Dieu. Le caractère de la Confirmation est en nous un principe actif qui nous donne la force de rendre publiquement témoignage de notre foi, et de mener la vie d'action et de patience des bons soldats du Christ. Le caractère de l'Ordination est aussi un principe actif qui nous donne le pouvoir d'exercer le culte divin (2). Le caractère sacerdotal, par conséquent, est une participation au sacerdoce du Christ et la plus étroite conformité avec lui dans son rôle de Médiateur. Enfin, ce caractère est la cause et la source de cette grâce sacramentelle propre à chacun des trois sacrements qui impriment un caractère, et cette grâce est proportionnée à la fin et aux obligations de ces sacrements.
(1) « Character est quoddam signaculum quo anima insignïtur ad
suscipiendum, vel aliis tradendum ea quag sunt divini cultus. Divinus au te m cultus in quibusdam actibus consistit. Ad actus autem proprie ordinantur potentia?. anima?, sicut essentia ordinatur ad esse. Ed ideo character non est sicut in subjecto in essentia animas, sed in ejus potentia. » — lbid. a. 4.
(2) « Divinus autem cultus consistit vel in recipiendo aliqua divina vel in tradendo aliis. Ad utrumque autem horum requiritur quœdam potentia : nam ad tradendum aliquid aliis requiritur quœdam potentia activa ; ad accipiendum autem requiritur potentia passiva. Et ideo character importât quamdam potentiam spiritualem ordinatam ad ea qua? sunt divini cultus. » — lbid. a. 3 et q. lxxii. a. 5.
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Le mot caractère signifie l'esquisse exacte d'une gravure, telle qu'elle serait reproduite sur un cachet. L'impression de ce caractère veut dire que les traits ou la reproduction de cette même esquisse sont, comme par un sceau, imprimés sur Lame. C'est là évidemment une métaphore, comme celle du sceau dont seront marqués les cent quarante-quatre mille élus avant que les vents ne soufflent sur la terre (i). S.Thomas, disant que le caractère estimprimé, nonpas dans l'essence, mais sur les facultés de l'âme, entend que l'intelligence le reçoit par voie d'illumination, et les puissances affectives par voie d'amour.
Le caractère est donc , sur l'âme , l'œuvre du Saint-Esprit, Iliuminateur et Sanctificateur. Mais ce terme n'exprime pas seulement une action générale et uniforme du Saint-Esprit, telle que celle qu'il opère dans le Baptême et la Confirmation; il désigne une action spéciale, toute particulière, opérée dans l'âme de ceux-là seuls, qui, par l'Ordination, participent au sacerdoce de Jésus-Chrit. Les trois sacrements qui impriment un caractère créent et constituent chacun un rapport différent, spécial, de l'âme avec Dieu : le baptême nous fait enfants de Dieu ; la confirmation, soldats de Jésus-Christ; les ordres nous font prêtres du Seigneur. Et ces trois rapports spirituels, une fois constitués, sont éternels, et dès lors indestructibles. Dans la lumière de la gloire ou
(i) V. Apocal. ch. vu. v. i.
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dans les ténèbres extérieures, nous serons enfants, soldats et prêtres, éternellement élus ou éternellement rejetés. A ces trois rapports correspond une grâce spéciale et proportionnée du Saint-Esprit. C'est pour cela que S. Thomas enseigne que le caractère est la cause formelle ou la source de la grâce sacramentelle ( i ). Le caractère de fils emporte avec lui toute grâce nécessaire à la vie d'un enfant de Dieu: le caractère de la confirmation emporte avec lui toute grâce nécessaire dans les combats des soldats de Jésus-Christ, même jusqu'à leur faire confesser la foi et accepter le martyre ; le caractère du sacerdoce emporte avec lui toutes les grâces de lumière, de force et de sainteté dont le prêtre peut avoir besoin dans ses nombreux devoirs, dans ses épreuves diverses, et dans tous ses dangers. C'est le souvenir que S. Paul rappelait à S. Thimothée quand il lui disait : « Ne néglige pas la grâce qui est en toi, qui t'a été donnée en vertu d'une prophétie, avec l'imposition des mains des prêtres (2). »
Tel est le sacerdoce du Fils de Dieu, telle est la consécration et l'oblation de lui-même. Telle est la participation à sa charge qu'il communique à ses prêtres par la conformité avec lui. et par l'empreinte du caractère sacerdotal sur les puissances de leur âme.
(1) P. m. lxix. 10.
121 1. S. Tim. iv. 14.
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