C. Le rôle de Samuël comme prêtre
Il est un cas où l’offrande d’un sacrifice, au lieu même du culte en une circonstance solennelle, semble attribuée formellement à un personnage étranger à la race sacerdotale. Samuël n'appartenait ni à la famille dont Eli fut le chef, ni à celle qui fut représentée un peu plus tard par Sadoq. Cependant 1 Sam. VII 9 s. il est raconté que sur la Mispa, où le peuple s'était assemblé pour adresser ses supplications à Jéhova, Samuël
(1) Untersuch. über d. Chron. p. 276.
offrit un holocauste ; et les termes dans lesquels la notice est conçue font bien l'impression qu'il l’offrit de ses propres mains (1). Pour l’auteur du récit Samuël exerce ici une fonction qui convenait entièrement à son caractère. Seulement il est à remarquer que le personnage est investi d’un rôle exceptionnel. Il n'est pas seulement juge d'Israël ; il est prophète et homme de Dieu ; et de plus, il avait grandi parmi les prêtres du sanctuaire de Silo. Grâce à sa consécration au service divin et à son éducation, il avait été en quelque sorte associé au collège des prêtres à Silo, comme membre d'adoption. Non pas que sa mère l’eût destiné à la carrière sacerdotale en l’offrant à Eli (2) ; d'une pareille intention il n’y a pas d'indice dans l’histoire de sa naissance ; l'enfant avait été voué au naziréat (1 Sam. I 11); il ny a pas un mot non plus, soit au ch. IT dans le discours de l’homme de Dieu, soit au ch. III dans les menaces renouvelées de Jéhova, d'où l’on puisse conclure que jamais on ait attribué à Samuël la succession de Eli ; en fait, de la maison de Samuël ou des héritiers de sa vocation, la tradition n’a gardé aucun souvenir. Que l'enfant portât comme ministre d'Eli l’éphod de lin (IT 18), en cela il n’y avait pas une marque de destination au sacerdoce ; cet habit se portait aussi comme insigne d’une relation habituelle d'une autre nature avec l'exercice du culte ou comme livrée d'honneur, ainsi que nous le voyons par l'exemple de David (2 Sam. VI 14); et ceux qui insistent sur le petit pallium 532 que la sollicitude de sa mère procurait par intervalles au jeune Samuël (3), ne pourraient perdre de vue que d’après le livre des Chroniques, qui renchérit en cela sur le récit de Samuël, David lui aussi portait le me‘il, outre l'éphod bad, lors du transport solennel de l’arche au Sion ; de cette donnée on ne conclura pas que l’auteur des Chroniques
(1) I n'est pas impossible toutefois que l'acte de Samuël soit à compter parmi les sacrifices extra-rituels dont nous avons parlé plus haut. Il n'est pas rapporté en termes explicites que le sacrifice fut offert sur l'autel du sanctuaire.
(2) Wellh. Composition p. 238 ss. ; Prol. p. 137.
(8) Wellh. Pro. p. 137 ; Rob. Smith Old Test. p. 270.
considérait David comme prêtre où comme pontife suprême. Dans la mission qu'il remplit parmi le peuple d'Israël, Samuël ne nous apparait point comme prêtre au même titre que ceux qui appartenaient à la maison de Sadoq ou à celle de Eli ; il n'est point préposé à la garde ou à l’administration du sanctuaire, ou, si l’on veut, d'un sanctuaire quelconque ; il ne remplit pas une fonction ordinaire dans l'organisation religieuse de la nation ; jamais la relation de ses actes ne lui donne le titre de kôhen. Mais il n’est point étonnant que son enfance et les années de sa jeunesse écoulées à Silo, les marques exceptionnelles de la faveur divine dont il fut ici l'objet, lui communiquèrent, à côté de son pouvoir comme Juge et de sa vocation de prophète ou de voyant, une participation au prestige et aux privilèges sacerdotaux de sa famille d'adoption.
D'après des traditions reproduites par les Chroniques, Samuël était lévite de la famille de Qehath (1 Chron. VI 13, 18). La notice de 1 Sam. I 1 ne contredit nullement cette donnée, même à prendre celle-ci au sens rigoureux. Les lévites, dispersés par le territoire, étaient rattachés naturellement, quand il s'agissait d'indiquer leur lieu d’origine, à l'endroit où leur famille était fixée (1). Samuël était originaire de la montagne d'Ephraïm ; il était issu d'une famille venue d'Ephrata ; or la montagne d'Ephraïm était habitée par des lévites qui entretenaient des rapports avec Bethléhem (Ephrata) (Jud. XIX 1) et ici même, en effet, des lévites se rencontrent (Jud. XVII 7). C'étaient notamment les membres de la famille de Qehath qui avaient leur séjour sur la montagne d'Ephraim (Jos. XXI 20 s.). Ces renseignements concordent en tous points avec l'information du livre des Chroniques sur Samuël (2). Baudissin conteste la valeur historique de la tradition consignée par les Chroniques, parce que, dit-il, Samuël lévite n'eût pas dû être voué par sa mère au service de la maison de Dieu (3). Mais n'est-il pas
A) Vr. Jug. XVII, 7. — D'après Klostermann Geschichte p. 136 la généalogie lévitique de Samuël exprimerait l’idée de l’incorporation de sa famille dans la tribu sacrée. Voir plus haut p. 25, 39, 68, 242, 250 $.
(2) Movers Untersuchungen p. 215.
(3, Geschichte d. Alttest. Priest. p. 189.
évident, au contraire, que l'origine lévitique de la famille ne fait que mieux rendre compte de la forme que revêt pour le jeune Samuël sa consécration à Dieu ? À moins qu'on ne s'imagine que les enfants de lévites étaient généralement portés au sanctuaire, dès l’âge de trois ans. Sans doute, le fait quil appartenait à la descendance de Qehath par Izhar, ne pouvait suflire à justifier, aux yeux du Chroniste surtout, le caractère sacerdotal attribué dans une certaine mesure à Samuël, et c'est ce qui protège la donnée généalogique en question contre le soupçon qu'elle pourrait n'être qu'une fiction tendancieuse. Il n’en est pas moins vrai, que son origine lévitique ne pouvait que contribuer à amener Samuël, à la faveur des circonstances qui marquèrent le début de sa carrière, au rôle d'un prêtre de vocation personnelle.
S 3. Le titre de prêtre attribué à des laïques ; les fils de Dai.
Nous en avons déjà fait la remarque ; ce serait sans aucun doute une erreur de croire que, pour l'organisation et le recrutement de l’ordre sacerdotal, comme à d'autres points de vue, une régularité parfaite et un scrupuleux respect des institutions présidèrent toujours à la pratique chez les anciens Hébreux. Ce que certaines familles tentèrent inutilement de faire à l'époque du retour (Esdras IT 61-63), d'autres, peutêtre moins fondées, auront pu lé faire avec moins de peine et plus de succès en des temps plus propices. Il est cependant l'un ou l’autre fait qui doit ici fixer notre attention et que l'on a d’ailleurs coutume de relever. Si les textes semblent reconnaître à Samuël un caractère sacerdotal sans lui donner le titre de prêtre ; d'autre part le titre est, dit-on. donné à des laïques que l’on s'étonne de voir ainsi inféodés au clergé. Outre les cas prétendus dont il a déjà été question et sur lesquels nous n'avons plus à revenir, on nous en signale encore deux ou trois à l'effet de prouver qu'anciennement il n'y avait point de ligne de démarcation nettement tranchée entre prêtres et laïques.
Remarquons avant tout qu'il faut encore ici se garder de