VII 29 S
esclaves attachés au service du sanctuaire. Comme le nom seul sous lequel la seconde catégorie de ces serviteurs est désignée le prouve suflSsamment, Tinstitution devait remonter très loin dans le passé. Leur groupement en familles bien déterminées à l'époque du retour, en fait foi également. D'après l'interprétation que nous avons donnée ailleurs de 1 Chron. IX 2 (i) il aurait été rapporté dans ce passage que les Nethinîm furent conduits en captivité à Babylone avec le reste du peuple. Esdras VIII 20 dit que les Nethinîm avaient été donnés par David et les princes au service des lévites. Il en revint encore de Babvlone à Jérusalem sous la conduite d'Esdras, comme nous l'apprend entre autres le passage que nous venons de citer. Mais ni dans les documents bibliques qui ont trait à l'histoire des siècles suivants, ni dans les écrits de Josèphe, nous ne trouvons plus la moindre allusion à la présence de ces serviteurs d'origine étrangère parmi le personnel attaché au temple, après l'époque d'Esdras. La manière dont nous entendrons Philon s'exprimer sur les services auxquels les lévites étaient employés dans le temple, prouve qu'on pouvait s'y passer d'autres serviteurs (2). Les Nethinîm furent-ils simplement éliminés et remplacés par les lévites ? Furent-ils fondus avec ces derniers ? Cette opinion-ci est défendue par certains auteurs ; Wellhausen se montre disposé à l'admettre (3). Mais dans l'une ou l'autre alternative on arrive également à la confirmation des observations déjà faites. Pour que l'élimination des Nethinîm ou leur fusion avec les lévites pût avoir lieu, il fallait qu'il n'y eût point entre les deux éléments une distance bien considérable. Pour les Nethinîm l'une solution aurait amené sans doute des conséquences bien différentes de l'autre ; poui' les lévites les conséquences étaient les mêmes dans les
(1) Nouvelles Etudes sur la restauration juive p. 265 s.
(2) Il est question des Nethinim dans la Mischna ; cfr. Schtirer Geschichte des JiXd, Volhes im Zeitalter Jesu Christi n p. 224 ; ajouter aux endroits cités ici Jebamoth VI 2, IX 3 ; Ketuboth III 1, etc. Mais ces passages n*ont qu*une portôe purement spéculative.
(3) Prolçgomena p. 150.
deux cas : leui' assimilation aux hiérodules. C'est en effet sous ce nom qu'ils sont désignés expressément 3 Esdr. I 3 (i).
Nous avons remarqué tout à l'heure que l'Ecclésiastique, inculquant aux fidèles leurs obligations envers les ministres du culte en fait de redevances matérielles, n'avait en vue que les seuls prêtres et négligeait complètement les lévites. La chose n'a rien d'étonnant. D'après la Loi, il est vrai, les dîmes devaient être payées directement aux lévites qui, à leur tour, avaient à en céder la dixième partie aux fils d'Aaron. Mais cette règle n'était plus observée en pratique, nous verrons plus loin depuis quelle date et à la faveur de quelles circonstances. Sans doute Pliilon dans son traité De praemiis sacerdolum, rappelle que la dîme constitue la part des lévites et que ceux-ci ne peuvent en jouir qu'après en avoir livré la dixième partie aux prêtres ; mais en ce passage il se fait manifestement l'interprète de la Loi, sans égard à la pratique actuelle, comme il résulte de la circonstance qu'aussitôt après il parle des quarantehuit villes données pareillement aux lévites. Un peu plus haut Philon avait exposé lui-même que les dîmes constituaient le revenu principal, très considérable, des prêtres aaronides qui leur doivent une véritable opulence (2). Cette constatation est l'écho plus fidèle des usages de son temps (3). La Mischna suppose en plusieurs endroits que les lévites ne recevaient plus les dîmes. Josèphe rend également témoignage de ce changement très significatif introduit dans les institutions. Jamais il ne paraît se douter que les dîmes, comme la Loi le voulait, auraient dû être données directement aux lévites par le peuple. Au contraire, dans les passages où il touche à ce sujet il donne clairement à entendre que les prêtres étaient les seuls bénéficiaires de ce tribut (4).
Quant aux fonctions que les lévites avaient à remplir, voici tout d'abord en quels termes Philon en donne le programme
(1) xal eiTre (Itoo-iaç) toî^ A.vj'.toliç lepoooùXoi; toG 'ItrpoLr^,
(2) Opéra (Col. Alobiog. 1613) p. 043.
(3) Voir encore le traité De charitate, ibid. p. 544.
(4) Ant. XX 8, 8 ; 9, 2 ; Vita, 12, 15. Cfr. Hehr, VU 5.
sommaire : Hi sunt aeditui, pars fungentes janitorum, pars atriensium officio, ne quis profanus volens nolensve transcendât sacrata limina. Alii circumqiiaque obversantur noctu et interdiu, per vices sortit! diurnas nocturnasque stationes atque custodias. Rursum alii porticus atriumque verrunt et exportant scobes ac quisquilias, curantquc munditiem... (i).
Schùrer dit que pour les temps post- bibliques la division de la corporation entière des lévites en vingt quatre classes, correspondantes aux vingt quatre classes sacerdotales est bien établie {i). Il cite tout d abord Josèphe Ant. VII 14, 7 ; mais en cet endroit, où il retrace l'histoire du règne de David, Josèphe ne i'ait que résumer l'organisation de Tordre lévitique attribuée au grand roi par le livre des Chroniques ; il est impossible de rien conclure de ce passage pour l'époque même de Josèphe ; celui-ci n'affirme ni n'insinue en aucune manière que cette organisation était encore en vigueur de son temps. Quant aux vingt quatre classes de lévites dont il parle, il est fort possible qu'il a simplement en vue les vingt quatre classes de chantres instituées par David suivant la relation des Chroniques ; il poursuit en effet en distinguant des vingt quatre classes de lévites en question les descendants de Moïse que David chargea des fonctions particulièrement honorables de gardiens des trésors (3), Nous entendrons tout à l'heure que ceci ne ressemble en rien aux institutions juives des temps post-bibliques. Quant à Taanith IV 2, pareillement cité par Schùrer, on ne peut, croyons-nous, y découvrir la preuve d'une division générale de la corporation lévitique en vingt quatre classes. " Les premiers prophètes », dit la Mischna, " ont institué vingt quatre gardes (m'113'0^). A chacune de ces gardes correspondait à Jérusalem une station composée de prêtres, de lévites et d'Israélites. Et lorsque le temps était
{\)Depraemiis\.c.^ 645: ...iTepot Se xiç TTcàç xal xà iv ÙTratâpcj) xopouvTCç Ta çopurà ^xxo(itvjouo'tv, éTtijjieXofxevot xot^aporfiTOç....
(2) Gesch. des Jud. V. Il p. 190, 225 s.
(3) 1 Chron. XXVI 24. Sur 1 Chron. XXm 6-23 voir plus haut, p. 22.
venu pour la garde de monter, les prêtres et les lévites se rendaient à Jérusalem ; les Israélites qui appartenaient à la même garde se réunissaient dans leurs villes pour lire l'histoire de la création. » Si Ton rapproche cette mischna de Taanith II 6, 7, on reconnaîtra que la garde et la station^ qui dans le passage que nous venons de lire semblent confondues, étaient choses parfaitement distinctes. La garde se compose n proprement parler des seuls prêtres de la classe sacerdotale appelée au service de la semaine. On sait que les vingt quatre classes sacerdotales se succédaient au temple de semaine on semaine. Chaque classe ou garde était divisée en Familles pb< n'^S) qui se relayaient de jour en jour (i). Les hommes de la garde (naiDO ''TDSK) sont en général les membres de la classe qui fait le service hebdomadaire au temple ; les hommes de la Famille (Sfet H'^a '^W^^) sont les membres du groupe qui sont actuellement de service, un jour déterminé de la semaine. Lisons à présent Taanith 1 1 7 : «< Les hommes de la garde peuvent boire du vin pendant la nuit, mais non pendant le jour. Les hommes de la Famille (SK H'^S) ne le peuvent ni pendant le jour ni pendant la nuit (2). Les homjnes de la garde et les hommes de la station ne peuvent point se laver ni se raser ; ils le peuvent le cinquième jour en l'honneur du sabbat »•. En cet endroit « les hommes de la garde » sont nettement distingués des « hommes de la station », et il n'y a pas de doute, nous semblet-il, malgré les interprétations des docteurs juifs, que de part et d'autre ce sont des prêtres. Il est défendu aux uns et aux autres de se raser pendant le temps qu'ils sont au temple, pour les obliger de le faire avant leur entrée ; les <• hommes de la station » ne sont donc point en ce passage les Israélites ou membres laïques de la station, puisqu'il est supposé dans le même traité IV 2 que ceux-ci se réunissaient dans leurs
(1) Cfr. ScliUrer l. c. p. 182, 184 s
(2) Les «* hommes de la gai*de » ne peuvent point pendant le jour, parce qu'ils peuvent être appelés à Taide des - hommes de la Famille » Ceux-ci ne peuvent ni pendant la nuit ni pendant le jour, à raison mémo du service auquel ils sont actuellement astreints (Lev. X 9).
villes. La manière dont les hommes de la garde et les hommes de la station sont associés dans le contexte II 7, montre qu'il s'agit de ministres de la même catégorie. Si « les hommes de la station « dont il est question ici étaient les membres laïques, on ne comprendrait point qu'il ne soit fait aucune mention des lévites. Ceux-ci pouvaient-ils se laver et se raser, alors que la chose aurait été défendue aux «* Israélites w ? L'essentiel d'ailleurs c'est que nous apprenons ici la distinction bien accusée entre la garde et la station. Cette observation nous oblige à interpréter IV 2 en ce sens : les premiers prophètes ont établi vingt quatre gardes, à savoir sacerdotales (II 6, 7) ; à chacune de ces gardes correspondait une station ; l'institution de ces stations avait pour objet d'associer tout le peuple aux sacrifices qui s'offraient dans le temple. Ces stations se composaient de prêtres, de lévites; d'Israélites. A chaque fois qu'une nouvelle garde sacerdotale était appelée au service, une station nouvelle entrait également en fonction. Les prêtres (distincts de ceux de la garde) et les lévites qui en faisaient partie venaient au temple ; les Israélites adjoints à la même garde se réunissaient dans leurs villes. — Les Israélites ne faisaient point à proprement parler partie de la garde ; les lévites non plus ; les ** hommes de la garde » étaient exclusivement des prêtres. Les vingt quatre gardes dont il est question au début sont des gardes sacerdotales. Toute l'organisation se comprend parfaitement moyennant la supposition qu'à chacune de ces gardes étaient associés, non pas toute une prétendue classe de lévites, de manière que toute la corporation aurait dû passer successivement par le service avec les vingt quatre classes sacerdotales, m^is un certain nombre de lévites ; de même que pour les laïques. Le peuple devant être associé dans tout le pays à la célébration du culte, on conçoit que l'on ait établi dans le territoire des divisions dont les habitants étaient réprésentés aux stations par un . certain nombre de concitoyens (i). Mais il n'y a aucune raison d'introduire à ce propos
(1) Bikkurim m 2.
une division de toute la corporation lévitique prise dans l'ensemble en vingt quatre classes. Ajoutons que sil fallait identifier les prêtres de la station avec les prêtres de la garde, rien n empêcherait de même d'identifier les lévites de la station avec les lévites chantres ou portiers ou autres qui étaient appelés à leur service de semaine.
Nous avons entendu rapporter à Philon que parmi les lévites il y en avait qui étaient employés à la surveillance des cours et des entrées du temple. D'après la Mischna, sur les 24 postes de gardiens établis dans lenceinte sacrée, trois étaient confiés aux prêtres, vingt et un aux lévites (i). Les docteurs juifs s'acharnent en vain à retrouver ce règlement 1 Chron. XXVI 17 (2). Un dignitaire de la police sacrée (le H'^an %T IZJ*'») faisait l'inspection des postes pendant la nuit. Il est rapporté à ce propos (3) une parole qui avait cours au sujet des lévites : " Quelle est cette voix dans le grand parvis ? C'est la voix du lévite battu et dont on brûle les habits parce qu'il dort quand il doit veiller, n Les clefs des portes étaient aux mains des prêtres qui se les passaient au moment où la nouvelle garde entrait en service (4). D'après 1 Chron. IX 27, au contraire, le soin d'ouvrir les portes était, avant l'exil, confié aux lévites.
Il est assez remarquable que dans le passage reproduit plus haut, Philon ne dise pas un mot des lévites-chantres. D'après Josèphe les chantres formaient l'élément le plus important du personnel inférieur du temple ; les autres lévites étaient occupés à des emplois divers (5). Nous avons trouvé les tj>aX|X(j)8ot (ou (j^aATwooi) (6) mentionnés chez l'Ecclésiastique, qui les associe à la foule, dans la description de la solennité de l'Expiation au ch. L ; au ch. XLVII 11 l'institution en est rapportée à David. La place importante que prirent toujours
(1) Middoth 1 1 ; Tamtd 1 1.
(2) Ap. Surenhus. Middoth 1. c.
(3) Middoth 1 2.
(4) Jos. C. App. II 8 (Haverc, n p. 477).
(5) Ant. XX 9, 6.
(6) Appelés ailleurs «foovTei et chez Josèphe ûfxvwSot, If potpàXTai etc.
dans les cérémonies du culte la musique et le chant sacrés, se démontre suffisamment par la seule collection des psaumes.
L'orchestre qui comprenait la cymbale et les instruments à cordes appelés nebel et kinnôr, était tenu par des lévites de la même catégorie. Les groupes de chantres se relayaient au temple de semaine en semaine. Il ne semble pas qu'habituellement ils fussent très nombreux. Le chœur devait toujours comprendre au moins douze hommes (i). On appelait les joueurs d'instruments le tourment des lévites (chantres), parce que leur accompagnement couvrait les voix (2). En certaines circonstances la flûte (b'^bn) se faisait également entendre. On n'est ])as d'accord sur la qualité de ceux qui la jouaient ; suivant les uns c'étaient des esclaves ou des serviteurs des prêtres, suivant les autres des lévites (3).
Les ministres préposés à la garde et à l'administration du trésor, des ustensiles du culte, des matières destinées aux offrandes et sacrifices, etc., n'étaient point des lévites, mais des prêtres (4).
D'un rôle quelconque que les lévites comme tels auraient rempli durant les deux ou trois derniers siècles de l'état juif, dans les affaires publiques, dans l'exercice de la justice, dans l'enseignement de la Loi, nous ne trouvons nulle part le moindre vestige. A la différence des prêtres dont l'influence était très grande et s'exerçait partout, les lévites ne semblent guère avoir eu à s'occuper de rien en dehors du temple où Philon nous apprend qu'ils devaient aussi manier le balai. Dans l'exposé systématique qu'il fait de la législation mosaïque (5), Josèphe parle d'une institution existante de son temps mais qu*on ne retrouve pas, dans les termes où elle est présentée ici, parmi les dispositions de la Loi. Il y est question des lévites. Chaque ville, dit l'historien juif, sera administrée par
(1) Arachin ll(S.
(2) Ibid. et le commentaire de Maimonide ap. Suienhus.
(3) Ibid., .3, 4.
(4) SchUrer II p. 215 sa.
(5) ArU. IV 8, 14.
un conseil de sept hommes distingués par leurs vertus et leur zèle pour la justice ; il ajoute : kxiTrr^ 5e àp^^^ 5ùo avSpe; ÙTtripéxat SiBoa^wo-av èx vri^ twv AeuiTclUv f\jXy\^ : «« il faut quà chaque conseil soient adjoints, comme serviteurs, deux hommes de la tribu de Lévi. » — Dans la suite Josèphe parle encore de ces sept magistrats (i). Il raconte ailleurs que lui-même, lors de la mission dont il fut investi en Galilée, s'empressa d'introduire dans les villes soumises à son autorité, cette institution (2) ; mais il ne dit plus rien des lévites adjoints en qualité d'employés subalternes. Il ne parle de ceux-ci que dans le passage que nous venons de reproduire, de son exposé de la Loi mosaïque. Nous doutons beaucoup que ce détail soit emprunté à la réalité ; il aura été inspiré à Josèphe par le souvenir que la tradition et certains livres bibliques avaient transmis du rôle prépondérant que remplirent autrefois dans l'administration des affaires les membres de la tribu.de Lévi. Rapportant à Moïse l'origine des conseils de sept magistrats tels qu'il les connaissait, il aura jugé opportun d'accorder à leurs côtés, pour cette époque lointaine, une place aux lévites, dont les annales du passé attestaient trop clairement le rôle historique en cette matière. Mais ce n'était pas à coup sûr, en qualité de serviteurs adjoints aux conseils de sept membres que l'auteur des Chroniques nous a fait connaître la catégorie des D'^IIDISI D'*)DSO parmi les
lévites préexiliens.
En présence de ces indices non équivoques de la dégradation que les lévites avaient subie, on sera moins étonné que leui* nom ne paraît pas une seule fois dans les deux livres des Machabées, où pourtant l'occasion de les mettre en scène ne manquait guère. Les prêtres y sont très souvent nommés. Plus d'une fois nous y lisons des énumérations des diverses classes de la société ; les lévites en sont toujours absents (3). Dans la description de la restauration du temple sous Judas Macha-
(2) De Bellojud. U 5.
(3) p. e. 1 Mac. Xn 6 ; XIV 20, 27-28, 41, 44, 47.
bée (i), les lévites sont passés sous silence. Il en est de même dans le récit de la découverte du feu sacré par Néhémie (2), où les prêtres sont mentionnés à plusieurs reprises. On serait tenté de se demander si, en ce dernier endroit, au v. 30, les « prêtres qui chantaient les hymnes sacrés », ne sont pas à dessein substitués aux lévites-chantres, parce qu'il ne s'agissait point d'une cérémonie ordinaire du culte ? Il est plus probable qu'ici comme ailleurs dans nos deux livres, les auteurs s'abstiennent de faire intervenir la corporation lévitiquc;, pour la simple raison que le rôle insignifiant qu'elle remplissait dans la vie publique ne leur en faisait pas éprouver le besoin.
Il nous faut à présent remonter plus haut dans l'histoire du second temple et interroger, sur la condition des lévites, les documents qui se rapportent à la première moitié de cette intéressante période. Pour n'avoir point à nous répéter dans le paragraphe suivant, nous nous contentons ici de signaler quelques traits caractéristiques.
D'une manière générale, ni dans la relation des actes de Zorobabel et de Jeschoua, ni dans les récits qui racontent l'œuvre de Néhémie ou celle d'Esdras, les lévites n'ont 1 air de former un même corps moral avec les prêtres. Toujours la distance entre les deux ordres de ministres du culte, qui avait été inculquée par la Loi, est nettement accusée, non seulement en principe, mais en pratique. Les lévites ont à la vérité de commun avec les prêtres leur appartenance à la môme tribu et leur consécration, en général, au service du sanctuaire. Pour la manière dont ils sont traités et le ton sm' lequel on en parle, pour la nature des offices dont ils sont chargés, ils ne dépassent en rien la condition qui leur est fixée par les lois sacerdotales, condition très honorable vis à vis du reste du peuple, mais caractérisée avant tout par une subordination constante et
(1) 1 .\fac, IV 36 88.
(2) 2 Mac. 1 18-36.
entière, expressément affirmée, envers le corps sacerdotal. Nous ne retrouvons ici aucunjigne de cette tendance, constatée plus haut dans les Chroniques, à rapprocher les lévites des prêtres, à les associer pratiquement à ces derniers comme des coopérateurs plutôt que comme des serviteurs. Le ministère des lévites n'est point conçu ou proposé dans Esdras et Néhémie comme un ministère sacerdotal ; bien moins la dénomination de prêtres leur est-elle attribuée en commun avec les Aaronides.
Le seul passage qui rappelle, à certains égards, le prestige dont les lévites sont entourés dans l'histoire préexilienne du Chroniste, est la description de. la Pâque qui fut célébrée après l'inauguration du second temple (i). Il s'en faut cependant qu'il y ait parité entière. Rappelons-nous que dans la Loi également il arrive que les lévites sont appelés les frères des prêtres (2). Esdr. VI 20 l'appellation de frères est donnée aux prêtres relativement aux prêtres et lévites réunis qui forment le sujet de la phrase. Le sens est que les prêtres et les lévites qui immolaient les victimes pascales, le faisaient pour tout le peuple, pour les prêtres qui ne prenaient pas pail à l'accomplissement des cérémonies et enfin pour les officiants euxmêmes. On peut, d'après le texte de la relation, se représenter les lévites comme tous employés au service des prêtres et de la multitude en cette circonstance ; ce qui se comprendrait alors même qu'ils seraient revenus de la captivité en beaucoup plus grand nombre que ne l'indique, dans la forme où elle nous est parvenue, la liste des rapatriés. Les prêtres au contraire, qui figurent dans la liste au nombre de plus de quatre mille, ne pouvaient être tous engagés.
Il reste toujours certain, d'après le passage dont nous venons de parler comme d'après toutes les autres données des documents, que durant les deux premiers siècles de la restaur ration, les lévites occupent une position beaucoup plus élevée et plus importante que celle à laquelle nous les avons trouvés réduits dans la suite.
(1) Esdr, VI 19 sfl.
(t) Num. XVm 2.
Un point qui mérite avant tout de fixer notre attention, c'est la distinction qui est faite, dans les récits relatifs aux premiers temps du second temple, entre lévites, chantres et portiers. La chose est remarquable surtout en des passages comme Esdras II 40 ss. (Néh. VII 43 ss.) où les trois groupes sont accompagnés du chiffre de leurs membres respectifs. Voir encore Esdr. X 23 s. ; puis Esdr. II 70 où les lévites sont séparés, dans lenumération, des chantres et des portiers, par le peuple (i). I^ distinction devait répondre à une institution bien arrêtée. 11 convient cependant de remarquer quelle n'est pas toujours observée avec le même soin. Esdr. I 2, III 8, 12 ; — Néh. VIII 13, X 10, 35, 38 s., XI 3, XII 1 etc. — Esdr. Vil 13, VIII 29, X 5 etc., les « lévites r comprennent sans aucun doute dans leurs rangs les chantres et les portiers. Il ne semble pas que l'on puisse porter ceci simplement au compte du rédacteur ; car dans les mêmes passages il arrive aussi que la distinction est rappelée, p. e. Néh. X 29, 40 ; XI 18 ; Esdr. VII 7. Au reste, de même que les chantres sont expressément mentionnés sous le nom de lévites Esdr. III 10, ainsi dans les Mémoires authentiques de Néhémie, XIII 10, les lévites comprennent aussi manifestement les chantres. Nous trouvons d'autre part les portiers et les chantres distingués des lévites 2 Chron. XXXV 15, dans un récit relatif au règne de Josias. — Le phénomène signalé dans les textes qui nous retracent l'histoire de la restauration, n'en reste pas moins significatif. Dans l'histoire préexilienne du Chroniste les chantres et les portiers sont comptés généralement parmi les lévites. Dans Esdras et Néhémie la distinction est un fait accompli, non pas qu'à l'époque du second temple les chantres et les portiers ne fussent point considérés comme étant lévites eux aussi ; mais parce que, sans aucun doute, au-dessus de ces deux divisions il y avait une catégorie de lévites supérieurs en dignité et auxquels le titre de lévites étmt habituellement réservé d'une manière plus spéciale (2).
(1) n en est autrement à l'endroit parallèle Neh. VII. Cfr. Neh. VII. 1.
(2) Au ch. IX de 1 Chron. v. 14 la distinction est énoncée dans les mêmes
Nous apprenons Néh. XI 15 que les membres de la tribu plus spécialement appelés lévites en regard des chantres et des portiers, avaient dans leur charge « la besogne extérieure de la maison de Dieu », ce qui rappelle, par une analogie assez confuse, les fonctions de «* magistrats et juges » attribuées à une catégorie de lévites dans les Chroniques (i). 1 Chron. IX 3-18 est un tableau identique, quant à son objet, à Néh. XI 3-19 et se rapportant probablement à l'époque postexilienne (2). Dans le même chapitre des Chroniques il est rapporté que des lévites s'occupaient du soin des vases sacrés et des instruments du culte, de la garde des matières destinées aux offrandes, des pains de proposition (v. 28-32). Tout le passage 19-32, qui ne se trouve point Néh. XI, n'appartient pas, selon toute apparence, au même document primitif que la partie précédente. A partir du v. 1^ jusqu'au v. 23 nous avons un dispositif rapporté à David et adapté au tabernacle.
Voici quelques données plus distinctes sur les offices auxquels nous trouvons les lévites employés, soit d'occasion soit d une manière habituelle, en dehors de la musique sacrée et de la garde des entrées et des parvis du temple, dans les livres d'Esdras et de Néhémie.
Esdr. III 8-9 les lévites, à partir de 20 ans, sont chargés de la surveillance des travaux de construction du nouveau temple.
Dans la grande assemblée tenue à Jérusalem sous la direction de Néhémie, les lévites entourent Esdras, le prêtre et sop/ier, pendant la lecture de la Loi (Néh. VIII 4). Au v. 9, dans un membre de phrase probablement interpolé (3), ils sont nommés : DIPH DR D'*3''3^n, (les lévites) qui instruisaient le
termes, et accompagnée d'ailleurs à la fois du même groupement sous la dénomination commune, que Néh. XI 15 ss. Comme nous le rappelons aussitôt dans le texte, le tableau de la population qui nous est offert en ces deux firagments et qui est au fond le même de part et d'autre, est de l'époque de Néhémie.
(1) Cfr. 1 Chron. XXVI 29.
(2) Nouvelles études sur la restauration juive p. 263 ss.
(3) Le texte primitif ne mettait que Néhémie seul en scène en cet endroit (cfr. v. 10).
peuple ; nous croyons que c'est un titre indiquant un office habituel. C'est dans la bouche des lévites, un peu plus loin, qu'est placée la confession qui précède le renouvellement de l'alliance avec Dieu (IX). Suivant les résolutions prises par l'assemblée les lévites devaient recevoir les dîmes ; ils sont chargés, sous l'inspection d'un prêtre, de procéder eux-mêmes au prélèvement de ce tribut (X 38 s.). Dans la nouvelle commission instituée par Néhémie pour l'administration des dépôts et magasins du temple, nous voyons deux lévites à côté d'un prêtre et d'un sopher (XIII 13). .
Lors du retour d'Esdras, les lévites sont chargés en même temps que les prêtres, du soin des trésors apportés par les nouveaux colons {Esdr. VIII 30). Deux lévites faisaient encore partie de la commission de quatre membres préposée à l'administration des dépôts (v. 30).
On voit que j usqu'à l'époque d'Esdras dont nous rapportons la mission, faisant suite à l'œuvre de Néhémie, à la T année d'Artaxerxès II (398), les lévites jouent toujours un rôle important et qui rappelle ça et là celui que nous leur avons entendu attribuer dans les Paralipomènes pour l'époque préexilienne. Cependant nous le répétons, la position qu'ils occupent dans les livres d'Esdras et de Néhémie est manifestement moindre que dans ce dernier ouvrage. Nous n'insistons plus sur les points déjà signalés plus haut. Rappelons seulement que la catégorie des lévites « magistrats et juges « D'^ûBlCI D''"it:'0 disparaît pour ainsi dire complètement dans les documents qui se rapportent à la période du second temple ; ces titres ne sont jamais rappelés. Lorsque, 2 XXXIV 13, l'auteur des Chroniques parle des lévites C-^ûtil D'^'^SC, l'emploi du terme Sopherîm en cette occasion pourrait paraître suggéré par les circonstances de l'époque où il vivait (i), mais en auc.un cas ces circonstances ne sauraient lui avoir inspiré l'idée des Sopherlm-lévites. L'ordre des docteurs de la Loi, tel qu'il existait à la fin du IV^ siècle, n'entre pour rien dans l'histoire préexilienne du livre des Chro-
(1) Voii" plus loin p. 63.
niques ; ce sont les lévites, ici, qui sont chargés d'enseigner partout la Loi au peuple. — Néh. II 16, les lévites ne sont pas nommés parmi les catégories de personnages auxquels appartient la direction de la communauté. Les prêtres seuls sont mentionnés Néh. V 12 de même que IX 34. Il en est encore de même Esdr. IX 7. L'auteur du récit de la reconstruction du temple connaît les insignes sacrés que portaient les prêtres ; quant aux lévites, ils n'avaient point d'uniforme spécial (Esdr, III 10). Dans les Chroniques, non seulement les lévites sont appelés les frères des prêtres (2 XXIX 34) ; les prêtres sont les frères des lévites (1 XXIII 32) ; les lévites, comme nous l'avons entendu, sont même nommés prêtres et présentés comme exerçant un ministère sacerdotal. Le fait de la distinction entre lévites, chantres et portiers, parfaitement reçu dans les livres d'Esdras et de Néhémie, prouve à sa manière, étant donné les égards accordés aux lévites par l'auteur des Chroniques, que les lévites ne tiennent point dans ceux-là un rang aussi élevé que chez ce dernier. Il est évident que là où les portiers et les chantres sont séparés des prêtres par les lévites, ils n'en sont pas aussi rapprochés que dans les endroits où tous les lévites réunis en un même corps, sont associés aux fils d'Aaron comme leurs coopérateurs et compris avec eux sous la dénomination commune de «* prêtres ». Au reste le paragraphe suivant nous permettra de mieux nous expliquer à ce sujet.
Nous ne sommes pas les premiers à signaler la différence, au point de vue indiqué, entre les Chroniques d'un côté et Esdras et Néhémie de l'autre. Dans la Chronique, dit entre autres Baudissin, ^ la distinction entre prêtres et lévites, sans être supprimée, est cependant adoucie. Chtez le Chroniste la sphère d'action des lévites s'étend au-delà des limites fixées par P et paraît se rapprocher de celle des prêtres ; la dénomination deutéronomique de «* prêtres lévitiques »» pour les Aaronides y est reçue y> (i). Ce jugement est loin d'être exagéré et s'impose à quiconque fait une lecture attentive des documents.
§ 4. Rapport, au point de vue de la succession chronologique des faits, entre les données des Chroniques et celles de Vhistoire du second temple.
Le livre des Chroniques se place pour sa composition vers le milieu de la période postexilienne. On en fixe assez communément la date d origine après le commencement de l'époque grecque. Zunz la ramenait jusque vers Tannée 260 (i), Nôldeke vers 200 (2). Dans quel ordre de succession convient-il de ranger les situations décrites dans les livres dont nous venons de mettre les données en présence ? D un côté le livre des Chroniques a été écrit après 1 époque de Néhémie et d'Esdras ; les livres d'Esdras et de Néhémie portent même en plus d'un endroit la trace de la main qui a composé le premier. A ce litre on pourrait être porté à croire, et un grand nombre d'auteurs soutiennent en effet, que l'auteur des Chroniques, entendu comme témoin de sa propre époque, fournit la mesure du développement qu'avaient pris, depuis le temps de Néhémie et d'Esdras jusqu'à celui où il vivait lui-même, l'organisation des services et des cadres lévitiques. Cependant d'autre part les Chroniques se rapportent par leur objet à la période préexilienne ; cest l'histoire des rois qu'elles nous offrent, envisagée de préférence, en maint endroit, au point de vue des choses du culte ; et l'auteur atteste à plus d'une reprise qu'il a puisé ses renseignements à des sources autorisées.
Dans ces conditions, à ne considérer que les grandes lignes du tableau qui nous est retracé par le Chroniste, l'opinion que nous venons de rappeler non seulement n'a aucun droit de s'imposer comme se justifiant en quelque sorte d'elle-même, mais elle est tenue de produire de bonnes preuves. Les auteurs qui la défendent en appellent avant tout au silence qu'observent au sujet des lévites comme corps distinct des prêtres, les documents dont l'origine préexilienne est suffisamment garan-
(1) Gottesdieiistl. Vortràgc de}* Judcn (2 Aufl.) p. 34.
(2) Histoire littéraire de VA. T. (trad. Derenbourg et S0U17 (1873, p. 91).
tie ; puis encore à l'évidence manifeste des procédés systématiques qu'en plus d une occasion le Chroniste aurait mis en œuvre dans ses relations soi-disant historiques du passé ; la comparaison de ses récits avec ceux du livre des Rois, notamment au point de vue de la place accordée aux lévites, nous autorise, dit-on, à rejeter purement et simplement son témoignage relativement à l'organisation du personnel du culte avant l'exil (i).
Nous aurons à apprécier le bien-fondé de cette manière de voir, très répandue. Contentons-nous ici, avant de reprendre le fil de nos recherches, de faire observer que l'auteur des Chroniques, même dans les récits qui lui sont propres et qui respirent parfaitement l'esprit général de son œuvre, donne parfois la preuve positive que les préoccupations dont on le dit animé lui étaient passablement étrangères. Le rôle qu'il reconnaît à David et à Salomon dans l'organisation et même la célébration du culte, ou plutôt les termes dans lesquels il raconte les faits, ne cadrent pas bien avec le zèle qu'on lui suppose pour la défense de la compétence exclusive des prêtres en matière de liturgie. Il est difficile, d'une manière générale, de concilier avec la supposition que son histoire du passé ne serait que le reflet des institutions ou de l'esprit de sa propre époque, l'influence très grande qu'il accorde aux rois dans les manifestations et réformes religieuses qu'il décrit et où le grand prêtre n'apparaît point du tout ou ne se montre qu'au second plan, comme dans le livre des Rois. Lorsqu'il nous montre les rois Josaphat (2, XVII) et Joas (ibid. XXIV) envoyer comme messagers par tout le territoire, des lévites, il est difficile d'admettre que la mise en scène des lévites soit son grand souci, puisqu'ailleurs (XXX) il néglige de faire paraître, ou du moins de nommer les lévites dans une occ^ision analogue sous le roi Ezéchias. D'autre [)art l'accord qui règne parfois, pour
(1) Les auteurs qui portent ce jugement sur le caractère de Thistoire du Chroniste, sont loin d'être tous également sévères poui* ce dernier. Comparer p. e. l'appréciation de Zunz l. c. pp. 22 ss. à celle de Driver Introduction ta thc lilenUicrc ofthe 0. T. 0»h éd. 1897, p. 532 s.
tous les détails, entre ses récits et ceux que nous lisons dans le livre des Rois, comme c'est le cas pour les faits du règne d'Ezéchias racontés 2 XXXII, peut servir à montrer que le Chroniste suivait fidèlement les sources qu'il avait à sa disposition. Dans la description du désastre qui mit fin au royaume de Juda, il ne fait pas plus que le livre des Rois mention des lévites ni de leur déportation ; l'occasion pourtant eût été belle pour un écrivain soucieux de répandre à pleines mains des lévites partout. Il arrive aussi que les circonstances dont la mention accompagne dans le livre des Chroniques la relation de certains faits, et qu'on expliquait couramment comme le fruit du pragmatisme de l'auteur, révèlent, à la faveur d'un examen plus attentif, leur caractère parfaitement historique et leur harmonie avec les situations supposées dans le livre des Rois. 2 Chr. I nous lisons que Salomon alla offrir des sacrifices à la bâma de Gibeon, parce que le tabernacle et l'autel y étaient restés alors que David avait transporté l'arche de Qiriath- Jearim à Jérusalem. L'auteur des Rois n'indique pas, en termes explicites, cette raison de la démarche de Salomon (1, III 4), mais diverses données des livres de Samuel et des Rois attestent l'identité de la bâma de Gibeon et du sanctuaire de Qiriath- Jearim, que le Chroniste à l'endroit indiqué suppose simplement sans chercher à l'imposer ; et lorsque nous apprenons 1 R. III 4 que Salomon s'était rendu à Gibeon parce que là se trouvait la grande bâma, l'explication la plus naturelle de cette parole, ou plutôt la seule explication conforme aux données les plus sûres de l'histoire, c'est précisément que la bâma de Gibeon avait été consacrée au culte national par la présence de l'arche. La com])araison du récit du Chroniste avec celui du livre des Rois est toute à l'avantage du premier et nous amène à reconnaître les remaniements occasionnés dans le texte de l'autre (vv. 2, 3) par les préoccupations systématiques d'un glossateur mal inspiré, (i) Nous aurons à relever dans le cours de notre étude bien d'autres données favorables à l'œu-
(1) Vi\ notre étude sur le Lieu du culte, pp. 66 ss.
-sevré du Chroniste considérée dans ses éléments essentiels (i).
Revenons à notre sujet. Nous ne croyons point que les traits sous lesquels le Chroniste nous dépeint les lévites préexiliens, avec leur situation éminente et leur vaste organisation, soient empruntés aux institutions de son temps. Les considérations que nous avons exposées plus haut, les faits que nous avons constatés, tendent à démontrer la fausseté de cette appréciation. A partir de Tépoque de Néhémie et d'Esdras ce n'est point dans le sens d'une extension de ses privilèges ni d*un accroissement de son prestige, que s est accomplie l'évolution de l'ordre lévitique. Les indices que nous avons recueillis sur le rang que les lévites occu])aient au second siècle et plus tard, nous les montrent à cette époque profondément déchus de leur ancienne dignité. Après Esdras il s'opéra peu à peu, la chose est très vraie, dans la position du personnel inférieur du culte, des modifications importantes ; mais le terme auquel ce mouvement vint aboutir nous dit clairement dans quelle direction il s'effectua.
Si le Chroniste n'établit point une distinction catégorique entre portiers et chantres d'une part et lévites de l'autre, si les lévites en général chez lui se rapprochent très près des prêtres, (*e n'est pas que les portiers et les chantres avaient été admis insensiblement, à son époque, dans la division plus élevée des ministr(»s du culte auxquels le nom de lévites était depuis la restauration spécialement réservé (2) ; ce n'est pas que les lévites étaient montés à un niveau plus élevé aux côtés de
(1) C'est à dessein que nous ajoutons cette restriction pour indiquer les limites du point de vue qui nous intéresse. I-e témoignagB du Chroniste touciiant l'orfçanisation générale du culte avant Texil peut se trouver parfaitement fondé, abstraction faite du caractère historique de tel ou tel fait particulier qu'il raconte ou de certaines circonstances dont il repi*oduit la narration ou la mention. L'essentiel pour notre étude sur le sacerdoce lévitique, c'est d'établir que les éléments fondamentaux, les grands traits du tableau de l'histoire préexilienne telle qu'elle est retracée dans les Chroniques, n'ont pu avoir ot n'ont eu en effet de l'éalité qu'avant l'exil.
(2) Allmàhlich wurden aber auch die Sânger und Thorhtlter unter die « Leviten »* aufgenommen (SchUi'er U p. 189).
«* leurs frères » les Aaronides. Les documents qui nous instruisent sur la situation aux deux derniers siècles de l'état juif, attestent que la distance entre les Aaronides et les lévites, qui finirent comme hiérodules, était allée s accentuant de plus en plus depuis l'époque d'Esdras. Entre les prêtres et les ministres de rang inférieur un abîme s'était creusé ; et si ces derniers s'étaient vus, entre eux, rangés tous moralement sur la même ligne, ce n'était pas autant de bas en haut, mais bien plutôt de haut en bas que cette œuvre de nivellement s'était exercée. Il est remarquable que la distinction hiérarchique entre lévites, chantres et portiers s'affirme nettement, pour la première fois, dans le livre des Chroniques, vers la fin de l'époque des rois, sous le règne de Josias (i). Lors du retour de l'exil la distinction est en vigueur ; elle se maintient sous Néhémie et Esdras. Plus tard tous les membres de l'ordre lévitique semblent confondus dans la même condition. Malgré cela, s'il est vrai que dans le langage juridique de la Mischna, calqué sur celui de la Loi, le nom de lévites est appliqué en général aux ministres de second rang ; que les chantres en particulier, en plusieurs passages de ce recueil, sont appelés « lévites »» ; il n'est pas moins certain que dans la langue vivante dont se servent les auteurs des derniers temps, les membres du personnel inférieur du temple étaient plutôt désignés ])ar le nom de leur office spécial. Lorsque Philon est amené à nous exposer qui étaient les ministres de second rang employés au service du culte, il ne les désigne pas sous rap])ellation plus noble de lévites : hi sunt, dit-il, aeditui, pars fungentesjamïorwm, pars atriensium officio.... En l'un ou l'autre endroit de ses écrits relatifs aux derniers siècles, Josèphe se sert du nom de lévites pour désigner les membres de la corporation déchue. Mais ce qui prouve bien que ce n'était pas là le titre qui leur était donné habituellement, c'est la manière dont l'historien juif s'exprime à l'endroit cité plus haut, où il
(1) 2 XXXV 15. — Le passage 1 XV 16 s. est d'une autre nature. Ici ce 8ont les chefs des familles lévitiques qui sont mis en rapport avec - leurs frères » les chantres.
parle du succès regrettable qu'obtint auprès d'Agrippa la démarche des 'jfxvwSoi. Josèphe avait à parler de deux catégories de ministres inférieurs : les chantres et puis ceux qui étaient occupés à divers emplois. Il commence donc par les désigner ensemble sous le nom générique de « lévites »» ; mais il éprouve 1^ besoin d ajouter une explication, malgré qu'il eût amplement parlé de la tribu des lévites dans son histoire des siècles antérieurs : Twv Se XeuiTwv, ©uXt, oe Ittiv aûxT,, hionztp T^i<xav 'jfjLvwoot... (i) Josèphe nous fournit une autre preuve, plus significative, de l'usage qui avait prévalu. Le roi Antiochus le Grand écrit à Ptolémée une lettre où il stipule, entre autres faveurs accordées aux Juifs, que diverses catégories de membres de la nation seront exemptées de l'impôt. L'énumération est faite en ces termes :.... t, yTipouo-ia, xal ol lepeiç. xal ol ycajjijjLa- TEiç TOI» lepo'j, xal ol lepo<]>aXTai... (2) On ne peut dire si les ypa|jijjLareu TOI» lepou appartiennent ou non à l'ordre des lévites. Ce qui est remarquable en ce passage c'est que les lévites n'y sont pas nommés comme tels. De même que Philon néglige les chantres, ainsi Josèphe se dispense de mentionner les portiers ou les gardiens des parvis. L'Ecclésiastique à son tour, parlant des lévites, les désigne par le titre de leurs fonctions : tj'a^l^v^o^ (L 18), <]>aXT(j)5ol (XLVII 9). Les témoins des derniers siècles de l'histoire juive ne nous autorisent point à affirmer que les lévites des livres d'Esdras et de Néhémie reçurent peu à peu dans leur sein les chantres et les portiers désormais montés en grade. Tout au contraire, les dénominations tirées de ces fonctions demeurèrent en usage d'une manière plus constante que celle qui rappelait la parenté éloignée des simples lévites avec les fils d'Aaron.
Ce qui prouve d'une manière plus positive que la situation élevée des lévites dans les Chroniques ne fut point le résultat d'une évolution subséquente à l'époque de Néhémie et d'Esdras, c'est que nous découvrons dans le livre de Néhémie lui-même
(1) AnL XX. 9, 6.
(2) Ant, XX 3, 3.
— soles premiers indices du mouvement qui devait aboutir au dépouillement des lévites. Nous avons déjà rappelé que les dîmes finirent par être réservées exclusivement aux prêtres. Il est probable que déjà avant Néhémie les prescriptions relatives au paiement de ce tribut n'avaient pas été fidèlement observées. La mesure votée par la grande assemblée (Néh. X, 37 ss.) avait pour objet de remettre en vigueur, à cet égard, les prescriptions de la Loi. Dans tous les cas, aussitôt après le départ du gouverneur juif, les abus ne tardèrent pas à se produire notamment en cette matière. Néhémie constata à son retour que les engagements avaient été violés : « je reconnus dit-il, que les parts des lévites n'avaient pas été données et que les lévites et les chantres, chargés du ministère, s'étaient retirés chacun à son champ » (XIII 10). Néhémie s'attacha à réparer ce désordre. Il est clair, par la relation de Néhémie, que les irrégularités dont il se plaint n'avaient été commises qu'au détriment des lévites. Il est à présumer qu'elles avaient profité aux prêtres. Ceux-ci, sous la protection d'Eliaschib, auront été les vrais coupables, de connivence sans doute avec les chefs de la communauté (v. 11). Le prophète Malachie accuse les prêtres d'avarice, de spéculation sordide, d'attachement excessif à leurs intérêts matériels, au mépris de la Loi et des égards dus à leurs frères (I 7 ss. 13 ; II 1 ss. 8 s., 10). A une époque plus récente, alors que les dîmes étaient depuis longtemps livrées aux seuls prêtres, on vit encore se reproduire des abus analogues. Josèphe raconte que sous Agrippa, les chefs de l'ordre sacerdotal envoyaient par la contrée leurs émissaires avec la mission d'enlever de force, sur les aires, les dîmes qui devaient être apportées au temple, de sorte que les prêtres dépouillés se voyaient réduits à la misère (i) .
Nous avons dit que Néhémie prit des mesures pour garantir les lévites contre de nouvelles injustices (XIII).
Sa seconde réforme eut-elle plus de succès que la première? Lorsqu'un bon quart de siècle après la seconde mission de
(l)Ant,XX8, 8;9, 2.
Néhémie, Esdras se prépara à ramener en Judée une nouvelle caravane de Juifs éraigrants, il constata une abstention complète de la part des lévites ; ce ne fut qu'à grand' peine qu'il réussit à s'en rallier quelques \in^ {Esdras VIII 15 ss.). Ce manque d'empressement témoigne que Jérusalem n'avait point pour eux de grands attraits. On comprendrait difficilement une pareille attitude de leur part, si en ce moment les décisions prises autrefois sous la direction de Néhémie et consacrant les droits des lévites,avaient été en vigueur (i). Le mal avait donc survécu aux efforts de Néhémie. Nous savons d'ailleurs qu'il en fut de même dans la question des mariages mixtes ; il fallut, pour venir à bout de cet abus, le remède suprême de l'expulsion des femmes étrangères auquel Esdras eut recours. Pour les dîmes les choses prirent une autre tournure. Ce ne fut pas la Loi, mais la cupidité des prêti'es qui triompha. Dans une relation des événements arrivés à Jérusalem sous Ptolémée fils de Lagos et attribuée par Josèphe à Hécatée d'Abdère, portant dans tous les cas la marque de l'histoire authentifiue, les prêtres nous sont présentés, déjà à cette époque, comme les vrais détenteurs du produit des dîmes ; l'ôloge du pontife Ezéchias y est relevé par le fait qu'il arriva ])armi les siens à une considération très grande ** alors que, comme on raconte, les prêtres des Juifs, qui perçoivent les dîmes et administrent les biens communs, atteignent au nombre do quinze c(»nts *» (2). La tradition Juive, consignée dans le Talmud, attribue à Esdras lui-même la mesure qui enleva définitivement aux lévites la jouissance des dîmes ; c'était, soi-disant, la punition de l'indifférence qu'ils avaient montrée au moment de l'expédition du Sofer (3). La Mischna, en plus d'un endroit, rapporte que le grand prêtre Johanan abolit la confession prescrite par Deut. XXVI 12 ss. à l'occasion de l'otfrande des dîmes (4) ; et
(1) Sui* le nombre relativement faible, renseigné dans la liste des compagnons de Zorobabel, des lévites qui prirent part au premier retour, voir plus loin.
(2) C. App. I 22.
(3) Jebamoth «G b.
(4) Sota IX. 10 ; Maaser Scheni V 15.
la tradition juive encore une fois explique cette abolition parla mesure que prit Esdras : les Juifs ne pouvaient plus proclamer quils avaient donné la dîme aux lévites. Dans nos études sur la chronologie de la période postexilienne, nous avons été conduit précisément par les seules données bibliques, à voir dans le gi-and prêtre Johanan ben Eliaschib le contemporain d'Esdras» C'est sans aucun doute à ce Johanan que s'appliquent les commentaires des docteurs juifs sur la suppression de la confession des dîmes. Cette tradition nous paraît fondée ; elle se trouve en harmonie parfaite et non recherchée avec toute la suite de l'histoire (i). Ce que l'histoire, au contraire, contredit formellement, c'est la supposition que les lévites auraient occupé au quatrième siècle une situation comme celle qui leur est ttttribuée dans les Chroniques
11 est facile de se rendre compte des circonstances qui amenèrent la déchéance des lévites. Les débuts de la restauration, comme les prophètes contemporains aussi bien que la relation des six premiers chapitres à! Esdras nous permettent d'en juger, n'avaient ])oint été exempts d épreuves de tout genre et cette situation malheureuse durait encore à l'époque de Néhémie. Les étrangers occupaient toujours le pays et y exerçaient une sorte de domination morale. La communauté nouvelle, peu nombreuse, n'ayant pas encore de territoire strictement délimité, ne pouvait point, dans ces conditions, se développer et parvenir même au point de vue matériel à un degré convenable de prospérité. Les sacrifices exigés d'abord par l'installation des colons, puis par les travaux du temple, plus tard par la reconstruction des murs à laquelle on avait mis la main dès avant lo règne de Xerxès (2), avaient, depuis les premières années du i-etour, lourdement pesé sur le peuple. Les gouverneurs qui représentaient le pouvoir suzerain et leurs agents
(1) I^îs difficultés soulevées par H. Biberfeld Der Uebergang des levitischen Dienstgehaltas aufdie Priester, Berlin 1888, résultent simplement de la cuncepliou fausse, quoique traditionnelle, qui plaçait l'expédition d'Esdras
vant la mission de Néhémie.
t) Esdras IV 6.
contribuaient par leurs exactions à augmenter la misère (i). Il était impossible que la célébration du culte et par conséquent les revenus qui en découlaient pour les membres du clergé, ne se ressentissent point de cet état de choses. Le prophète Malachie s'en plaint amèrement (I 6 ss.) (2). Ce fut pour mettre fin au lamentable désarroi où se trouvait l'administration du service divin que la communauté, réunie en assemblée générale, vota les résolutions exposées au ch. X du 1. de Néhémie. Mais les lévites ne réussirent point à faire respecter les décisions qui les concernaient. Leurs droits furent sacrifiés aux intérêts des prêtres qui cherchèrent dans les dîmes une compensation à l'insuffisance de leurs propres ressources. L'attitude prise par les lévites de Babylone lors du retour d'Esdras ne fit qu'aggraver la situation du personnel inférieur du culte à* Jérusalem. On exploita contre lui la prétendue négligence dont ses membres s'étaient rendus coupables. Les prétextes comme ceux-là devaient. être très bien venus chez ceux qui étaient à la fois les intéressés et les plus puissants. D'autre part, pour assurer à leurs prétentions une justification pratique et une garantie, les prêtres devaient s'appliquer à réduire progressivement aux proportions les plus modestes, le rôle, les fonctions, le prestige des lévites. Ils pouvaient le faire d'autant plus sûrement qu'ils avaient une grande influence sur le gouvernement intérieur de la communauté. Les fils d'Aaron, avec le grand prêtre en tête, usèrent de leurs privilèges et de leur pouvoir sans oublier les intérêts de leur caste. Les chantres, les portiers et les balayeurs des parvis du temple aboutirent tout naturellement sous ce régime à la condition où nous les avons trouvés réduits aux derniers siècles de l'état juif.
(1) Néh. V 15 ; Mal. I 8.
(2) Nous croyons devoir assigner comme date â la prédication du dernier des prophètes canoniques, les années qui pi'écédèrent l'arrivée de Néhémie à Jérusalem. Plusieurs traits, parmi les trois chapitres dans lesquels son livre est divisé en hébi^eu, plaident pour cette hypothèse : 1^ Il est certain que Malachie exerce son ministère sous la domination perse (I 8 ton pécha) \ £0 Tépoque est caractérisée par la négligence des prêtres et des fidèles dans la célébration du culte (I 8, ss 13, s.), ce qui convient parfaitement aux cir-
Vers le milieu du cinquième siècle nous voyons déjà apparaître sur la scène le Sopher, le Docteur de la loi (ypajjLiJLaTeu*;) (Néh. XIII 13), dont le rôle ira grandissant avec l'importance de la synagogue. Esdras, le prêtre, est en même temps le type, l'idéal du Sopher. Cependant ce titre n'était point une prérogative réservée aux membres d'une caste héréditaire ; il ne fallait, pour l'acquérir, être ni prêtre ni lévite. L'étude de la Loi sous la direction des maîtres autorisés, le succès dans l'enseignement synagogal y conduisaient tous ceux qui se sentaient la vocation de faire de la science sacrée la tâche de leur vie. Sous Néhémie nous trouvons encore les lévites chargés de la mission d'instruire le peuple [Néh. VIII 9 ?) ; mais les Sopherîm ne tardèrent pas à les supplanter dans cet office (i). C'est sans doute à Esdras que remonte le développement que prit au sein de la société juive cette institution nouvelle (2). Ce sont les Sopherîm qui, par leur action constante et par l'autorité que leur communiquait l'auréole de la science, par la forme qu'ils domièrent à leur enseignement, imprégnèrent si profondément
constances qui précédèrent la mission de Néhémie. 3» l\ est supposé Mal, n 9, III 14 que la communauté se trouve dans un état d'humiliation vis à vis des peuples d'alentour ; cette donnée ne cadrerait point avec les conditions dans lesquelles se trouvait Jérusalem après le départ de Néhémie, alors que les murs de Jérusalem venaient d'être rebâtis malgré l'hostilité des voisins ; elle rappeUe au contraire les échecs essuyés par les Juifô, dans cette œuvre de relèvement national, avant l'arrivée du gouverneur juif. 4*» Malachie semble faire allusion aux mariages mixtes ; il ne les condamne pas comme défendus directement en eux-mêmes, mais en tant qu'ils impliquent un hommage aux dieux étrangers et par conséquent une injure à Jéhova (II 11), puis encoro, peut-être, à raison des divorces avec les femmes de nationalité juive qui les accompagnaient parfois (v. 14) et des divisions auxquelles ils donnaient lieu au sein de la communauté (v. 10) ; ce sont des motifs de même genre qui pi*ovoquèrent les mêmes plaintes de la part de Néhémie et qui Unirent par amener la pi*ohibition de ces mariages. 5<^ Le Pécha exerçait des exactions aScoU.iV;^^. V15).
(1) Les mehinim d'Bsdras Vin 16, ne semblent pas être des lévites, comme le dit Strack {Einleit, in d. Talmtcd Leipzig 1887 p. 37). Le contexte ne I)ermet pas cette supposition.
(2) Lire à ce sujet Kuenen G. v, I. II p. 63, 215 ss. 218 ; Hei-zfeld 1. c. I p. 26, 27, 127 ; Zunz 1. c. p. 343 ; Schûi'er n p. 254, 358 ; et art. Schriftgelehrte dans Riehms Handw. p. 1432 a ; etc.
Tesprit juif du souci minutieux, scrupuleux, de lobservation de la Loi et de son application à tous les détails de la vie. Cest grâce aux Sopherim que la Loi, même dans ses prescriptions d'ordre purement civil ou profane, devint pour tout Juif vraiment digne de ce nom, la chose sacrée par excellence, lobjet des plus vives préoccupations et d'un respect absolu, la pierre de touche à laquelle toute piété, toute vertu, tout droit à lestime devaient être éprouvés. L'influence que ces docteurs exercèrent sur la direction du judaïsme ne leur fut pas, sans doute, acquise du premier jour ; elle dut cependant être considérable déjà pendant le dernier siècle de la période persane. Les Juifs de la Siauitopa portèrent déjà partout avec eux la marque caractéristique que l'enseignement des Sopherîm avait imprimé à l'esprit national ; partout la synagogue, où la lecture et l'explication de la Loi, jointes à la prière commune, entretenaient la fidélité aux institutions traditionnelles, servait de centre de ralliement aux fils séparés de la mère-patrie. Il faut donc que de bonne heure le Sopher ait pris à côté du prêtre le rôle prépondérant que nous lui voyons remplir durant les derniers siècles dans le développement religieux et national du peuple juif. L'autorité publique dont il était investi ne pouvait à son tour que contribuer à mettre dans l'ombre le lévite, confiné de plus en plus dans l'enceinte du temple.
D'après les Chroniques la garde des quatre entrées du sanctuaire était confiée, à l'époque de l'organisation davidique du culte, à quatre divisions de familles de lévites-portiers, désignées respectivement sous les noms de Schelemja (ou Meschelemja) pour l'orient, Zachaiie pour le nord, Obededom pour le sud, Hosa pour le couchant (1 XXVI 1-19). Or après l'exil cette organisation du personnel se trouvait depuis longtemps modifiée. Déjà dans la liste des compagnons de Zorobabel nous voyons revenir de la captivité les familles de portiers désignées sous les noms de Schallum, Talmon^ Aqqub (associés ici, sans
doute par une erreur de copiste, à trois autres noms (i)). Plus tard nous retrouvons ces mêmes familles, complétées par c^lle de Ahiman, exerçant leur office dans le second temple 1 Chron. IX 17 (2). Au V. 18 l'auteur du tableau semble affirmer que cette disposition était observée de son temps. Voici comment la phrase doit se lire : « Les portiers : Schallum et Aqqub et Talmon et Ahiman et leurs frères ; Schallum le chef (= la famille principale), jusque aujourd'hui, occupe la porte royale à l'orient »». De ces différents noms celui de Schallum seul se retrouve, sous une autre forme, dans les dispositions attribuées à David ; ici il n'est pas question d' Aqqub et de Talmon, de même qu'il n'y a pas trace, après lexil, d'Obededom, de Zacharie et de Hosa, parmi les éponymes des groupes de })ortiers.
Nous venons de citer la liste des compagnons de Zorobabel {Esdras II, Néh, VII). Les lévites n'y sont renseignés que pour un nombre insignifiant. Déjà ailleurs nous avons iait la remarque que ces chiffres ne sont pas suffisamment garantis (3). Il est certain qu'à l'époque de Néhémie les lévites étaient i)lus nombreux à Jérusalem et en Judée ((ue les données du registre ne permettraient de le croire ; les résolutions votées Néh, X relativement au paiement de la dîme suffiraient à le prouver. On aurait tort cependant d'en appeler au livre des Chroniques pour établir l'importance numérique de l'ordre des lévites sous le second temple, connue le fait p. e. Maybaum (4). Nous verrons aussitôt qu'à certains égards le témoignage de la liste des familles rapatriées répond mieux à la situation postexilienne, que les descriptions des Chi'oniques. Il est probable qu'il y eut en eflfet, lors du retour de Zorobabel, une abstention i-elative de la part des lévites. Sans doute, le même esprit auquel les lévites furent redevables de leur abaissement pro-
(1) Voir une confusion analogue Nêh. XH 25, coll. XI, 17.
(2) Cfi'. Néh. XI 19. — Sui' le passage en question du livre des Chroniques 1, IX. 3-18, vr. plus haut, p. 50.
(3) Nouvelles éttides sur la Resi. juive p. 38 ss.
gressif, pourrait avoir donné lieu, dans les textes, à des modifications destinées à restreindre, après coup, la place qu'ils occupèrent dans les rangs des premiers colons ; nous le répétons, les chiffres du registre des émigrants ramenés par Zorobabel ne sont pas sûrs ; ils renferment des irrégularités, puisque le total indiqué diffère de la somme que Ton obtient en additionnant les nombres de détail. Mais d'autre part, on conçoit sans aucune peine que la perspective des difficultés toutes spéciales qui les attendaient à Jérusalem, la suppression des privilèges qu'ils avaient obtenus au cours des siècles antérieurs, aient pu refroidir l'enthousiasme religieux et patriotique des lévites.
Dans son exposé, très savant, de l'organisation du personnel du culte sous le second temple, Schûrer écrit que les léviteschantres étaient partagés en trois grandes familles : Heman, Asaph et Ethan ou Jeduthun (i). Il allègue le témoignage des Chroniques. Seulement ces trois familles, que les Chroniques mettent très distinctement en scène dans l'histoire du temple de Salomon, sont loin de paraître avec le même relief, toutes les trois, après l'exil. La liste des rapatriés ne mentionne que Asaph tout seul ; et dans la suite c'est encore Asaph qui domine. «* Fils d'Asaph »» et «* chantres »» sont termes équivalents {Esdras III 10) (2). Ce qui est très remarquable, c'est que Ethan n'est jamais nommé parmi les familles des chantres ; son équivalent Jeduthun l'est une fois comme souche d'une série généalogique (Néh. XI 17). Heman lui non plus n'apparaît nulle part. Ce phénomène est d'autant plus frappant qu'il se reproduit dans les titres des psaumes dont la collection fut formée, à l'aide de recueils particuliers, après l'exil. Les psaumes 73-83 et le ps. 50 qui doit avoir appartenu au même recueil que les précédents, dont il se trouve séparé par accident dans notre collection, sont attribués à Asaph, c'est à dire aux Asaphites. Quant à Ethan et à Heman, ils figurent
(1) 1. c. II p. 222.
(2) CIV. N6h. XI22, XI14G.
respectivement en tête des psaumes 88 et 89, mais dans des conditions qui enlèvent à ces mentions isolées la faible portée qu elles pourraient avoir. Le ps. 88 est reconnu dans la première partie du titre aux Qorahites, ce n'est que dans le sous-titre que Heman est nommé. Ensuite Ethan dans le titre du ps. 89 aussi bien que Heman dans celui du ps. 88 sont tous les deux nommés "niTHn (i). Ils sont donc envisagés ici, non point comme représentants de familles lévitiques, mais expressément comme deux personnages connus de l'antiquité, de façon que, à supposer même l'origine postexilienne de ces en-tête de psaumes, on ne pourrait rien en conclure pour l'organisation de la corporation des chantres sous le second temple. Il en est également ainsi de ps. XXXIX 1 ; LXII 1 ; LXXVII, 1 où le nom de Jedutun (ou Jeditun) semble figurer plutôt comme indication d'un mode musical (2). De familles de chantres désignées sous les noms de Ethan (ou Jeduthun) et Heman, l'histoire postexilienne ne sait rien, bien que le souvenir de Jeduthun, en qualité d'ancêtre d'une de ces familles, y soit encore rappelé à côté de Asaph {Néh. IX 17) et que la mention de Heman, d'Ethan et de Jedutun en tête de certains psaumes soit sans doute, elle aussi, en rapport avec les anciennes corporations de ces noms.
\a collection des psaumes renferme un recueil attribué aux Qorahites (42-49, 85, 87-88) ; Heman d'ailleurs est présenté comme issu de la race de Qorah (1 Chron. VI 16 ss.). Peut-être la notice du v. 1 de 1 Chron. XXVI où les Qorahites portiers eux-mêmes sont compris parmi les fils d'Asaph, eut-elle simplement son origine, à une époque récente, dans la circonstance que la division des chantres désignée sous le nom de Qorahites était subordonnée à celle des fils d'Asaph (3). Il semble qu'après l'exil tous les groupes de chantres étaient compris, à l'occasion, sous la dénomination collective de « fils d'Asaph »» .
Nous pouvons nous dispenser de rechercher si le nom de
(1) Cfr. 1 R. v 11, coll. 1 Chron. II 6.
(2) Aux deux derniers endroits •jIMT' bj,
(3) Les fil^ de Qorah figurent déjà comme ciiantres 2 Ciiron. XX 19.
Ethan, équivalent comme nom collectif à celui de Jeduthun, et celui de Heman, sous lesquels l'auteur des Chroniques connaît, en dehors des fils d'Asaph, deux grandes corporations de chantres avant lexil, dérivent à l'origine des deux personnages dont il est question 1 R. V 11 et qui sont aussi visés 1 Chron. II 6. En ce dernier endroit Ethan et Heman sont appelés fils de Zerah — fils de Juda. Un grand nombre d'auteurs s'appuyant sur la différence de généalogie, soutiennent que les lévites Ethan et Heman n'ont rien de commun avec les figures que nous voyons apparaître sous les mêmes noms 1 /?. V et 1 Chron IL Seulement le témoignage des tables généalogiques ne peut être invoqué ici d'une manière trop catégorique. Il serait diflScile de dire dans tous les cas particuliers, quelle portée l'auteur lui-même, ou ceux qui dressèrent les tables reproduites par lui, attachaient à ces rapports de filiation. Il est certain que bien souvent on ne peut point entendre ces données au sens propre et matériel. Les mêmes figures sont rattachées à plus d'une souche. Nous venons d'en relever un exemple 1 Chron. XXVI 1. D'autres fois des villes et des régions sont présentées comme les fils ou les filles de quelque illustre ancêtre. Les notices généalogiques devront en bien des cas être considérées comme l'expression figurée de rapports historiques d'un autre genre (i). Remarquons aussi que des noms purement conventionnels de groupes permanents sont très souvent traités comme des noms d'individus (2). Un
(1) Qu'on se rappelle la table, non pas ethnologique, mais plutôt géographique de Gen. X. ; la parole d'Ezéchiôl (XVI 3), disant que le père de Jénisalem fut un Amoréen et sa mère une Hittite, etc.
Les lévites en particulier, qui étaient répartis pai'ini les autres tribus, étaient exposés à voir ces rappoi^ts d'oi*dre territorial exprimés sous la forme d'un lien de parenté. Nous en trouvons un exemple instructif Jud. XVII suiv. Jonathan est lévite, c'est à dii'e membre de la tribu de Lévi ; d'après XVIII 30 U descend de Moïse par Gersom. Cependant XVII 7 nous lisons à son sujet : Il y avait un ministi'e de Bethléhem en Juda, de la famille de Juda^ et il était lévite et U demeurait là
(2) Sur la signitication de quelques unes des dénominations données aux classes lévitiques (Hebronites. Libnites, Edor, Jeremoth etc.) et même à des membres individuels de la tiibu (Qorah, Qahath, Merai'i, Izhai*), voir Klostei*-
cas très remarquable se présente 1 Chron. XXV 4 ; ici nous lisons plusieurs noms de familles lévitiques, comprises sous la division de Heman, qui ont tout l'air de former ensemble une phrase ; celle-ci ])ourrait être considérée comme le nom collectif et symbolique donné à lensemble des familles en question (i) ; mais les membres de la série, désignés respectivement par un des termes de la phrase, se présentent comme des individus déterminés dans lenumération qui suit, vv. 23 ss.
Nous n'avons point à entrer plus avant dans la discussion de cette question pour le point qui nous occupe. Quelque solution (jue Ton préfère y donner, l'essentiel ici, c'est que lorganisation que l'auteur du livre des Chroniques attribue à la corporation des lévites-chantres avant l'exil, ne répond aucunement à la situation qui régnait de son temps. Il ne paraît point que sous le second temple il y ait eu des divisions désignées sous les noms de Héman et de Ethan. Ce qui serait dans tous les cas contraire aux données que nous possédons sur l'histoire de cette époque, c'est la supposition que la division asaphite n'aurait pas même été, du moins numériquement, la principale. Le livre des Chroniques expose qu'avant l'exil les chantres étaient répartis en vingt quatre classes, lesquelles, à raison de douze groupes ou familles par classe, comprenaient ensemble deux cent quatre vingt huit familles. Or sur les vingt quatre classes, quatre seulement sont rangées sous le nom d'Asaph, six sous celui de Jeduthun ou Ethan ; quatorze sous celui de Héman. Ce n'est point l'état de choses existant au quatrième siècle qui pourrait avoir inspiré à notre auteur une pareille théorie. Ajoutons que la manière dont s'échangent dans les Chroniques les noms Ethan et Jeduthun, appliqués à la même division, révèle une fluctuation qui ne saurait être l'effet d'un
niann Geschichte des V. /. p. 162. Il faut toutefois se gai'der en cette matière d'attacher trop d'iraportance à certains rappi^ochements.
il) U est plus probable qu'à partir de Hananja, ou de Giddalti, une corniption du texte analogue à celle de 2 Sam. XXIII 8 a été la cause de tout le mal. Peut-être aussi sommes-nous en présence d'une substitution Active à nne série de noms penlus qu'il fallait remplacer par d'autres pour compléter le nouibre des 14 classt's de (thantres de la division Henian.
caprice de Fauteur ni de l'usage reçu à une même époque ; elle ne peut mieux s'expliquer que par la divergence entre des documents se rapportant à des époques différentes.
Il est inutile de rappeler encore que les données des Chroniques touchant la constitution des collèges judiciaires et du tribunal suprême à Jérusalem sous Josaphat (2 Chron. XIX 5-11) ne reproduisent point, comme Wellhausen incline à le croire (i), l'organisation en vigueur à l'époque de l'auteur ; que la description, 2 Chron. XXIX 1-31, de la générosité du peuple dans Toifrande des dîmes et autres redevances aux prêtres et aux lévites, sous le règne d'Ezéchias, n'est point calquée sur l'usage qui régnait au temps du Chroniste (2), etc.
La conclusion à laquelle nous conduit l'examen auquel nous venons de nous livrer, c'est que les lévites préexiliens du livre des Chroniques, ne sont point une création fantaisiste de l'auteur, n'ayant d'autre fondement historique que celui des institutions établies à sa propre époque. Pour expliquer p. e. comment ce sont des lévites, et non des prêtres, qui sont préposés à la garde et à l'administration du trésor et des magasins du temple de Salomon, d'après les Chroniques, il ne suffit point de dire que *« la prédilection du Chroniste pour les lévites est bien connue " (3). La distance qui sépare l'organisation du personnel du culte sous le second temple, de celle que le Chnmiste suppose et décrit pour l'époque des Rois, prouve que les données mises en œuvre par l'annaliste sacré étaient, comme il l'atteste lui-même, empruntées à des sources anciennes.
Il n'est guère de critique qui ne reconnaisse d assez bonne grâce que l'auteur des Chroniques ait pu se servii' de documents déjà existants. La source dont il s'est servi était, d'après Stade (4), un ouvrage postexilien « écrit dans le même esprit r .
(1) Prolegomena p. 190 s.
(2) WeUh. ibid. p. 198.
(3) Scharer II p. 216.
(4) Geschichte des V. /. I p. 84.
C'est peut-être très juste, mais insuffisant. Wellhausen admet lui aussi qu « il se peut que la Chronique ne trace point de sa propre autorité et à ses propres risques, mais d après des documents écrits, un tableau de l'Israël ancien aussi contraire comme couleur et comme dessin à la tradition authentique. Seulement, ajoute-t-il, sa valeur historique ne s'en trouverait pas modifiée le moins du monde »» (i). Ce])endant, en ce cas, de quel droit affirme-t-on que l'auteur a simplement reporté à l'époque davidique les institutions existantes de son temps (2) ? que partout où il s'écarterait de « la statistique du py^ésent « , c'est qu'il donne libre carrière à sa fantaisie ? (3) On émet donc ces appréciations un peu à l'aventure, sans s'inquiéter de savoir quel est au juste cette « époque de T auteur »», ce « présent -n, dont les institutions auraient servi à la description de l'histoire préexil ienne. Que les relations du Chroniste datent, à leur origine et quant au fond sur lequel celui-ci aurait brodé, du cinquième, du quatrième ou du troisième siècle, il faut qu'elles aient comme base et comme motif la situation en vigueur dans le milieu postexilien où elles furent d'abord mises par écrit. — En fait, à aucun moment de la période postexilienne la situation du personnel du culte ne fut semblable, même de loin, à celle que dépeint l'histoire préexilienne du Chroniste. Il est absolument inexact, d'ailleurs, que dans les Chroniques les Aaronides et les lévites jouent partout le rôle auquel ils ont droit d'après le Code sacerdotal (4). Les lévites dans les Chroniques occupent un rang et jouent un rôle beaucoup plus considérables que dans la Loi. Ceux qui écrivent avec la plus sereine assurance que, dans la mesure où « la statistique du clergé »» chez le Chroniste repose sur la réalité, cette réalité est postexilienne, tombent dans le défaut qu'ils reprochent à notre auteur. Nous aurons à examiner ultérieurement si le tableau que celui-ci nous trace de l'Israël ancien, est si évidemment contraire, comme couleur
(1) Proleg. p. 230.
(2) Weim. l. c. p. 217.
(3) id. p. 226.
(4) Wellh. 1. c. p. 226.
et comme dessin, à la tradition authentique. Mais dès à présent nous avons le droit de dire qu'il est inconcevable qu'un écrivain de l'époque du second temple, iïit-il lévite (i), aurait, de son propre chef, par pur caprice, sans autre règle que son imagination, créé pour 1 époque des rois un ordre lévitique jouissant de privilèges inouïs, n'ayant aucun fondement dans la Loi, parfois même opposés aux règlements de la Loi, et dont il n'était resté aucun vestige au temps où il vivait luimême.
Movers a écrit sur les sources des Chroniques un chapitre (2) dont les conclusions se trouvent, en substance, confirmées par les observations que nous venons de faire dans les pages qui précèdent.
Le Chroniste s'est principalement servi, pour son histoire du royaume de Juda, de deux ouvrages ; il utilisa d'abord les livres canoniques de Samuel et des Rois ; puis un autre document diversement cité suivant ses diverses parties et nommé de son titre complet Midrasch Sepher hammelâkîm (2 Chron. XXIV 27). Ce Midrasch se distingue par ses discours didactiques et ses listes de noms (3). Ces dernières peuvent avoir été empruntées directement, ou par^ l'intermédiaire de documents plus récents, à des archives sacerdotales ou à des débris d'annales d'Etat (4).
Le Midrasch avait pour base un Sepher hammelakim distinct de nos livres de Samuel et des Rois. Cependant l'auteur du « Sepher hammelakim « et celui de nos livres de Samuel et des Rois, doivent avoh', en partie, puisé aux mêmes sources, notamment aux annales d'Etat fréquemment citées dans ces derniers. De plus le ^ Sepher hammelakim « a servi lui-même de source à l'auteur de Samuel et des Rois (5). Le «* Sepher hammelakim » contenait notamment des morceaux didactique^
(1) Driver Introduction p. 519.
(2) Kritische Untersuchungen, p. 162-197.
(3) Movers 1. c. p. 182 s.
sous forme de discours, tels que 2 Sam. VII, 1 R. VIII 12-6L Ici des indices très clairs montrent l'origine préexilienne de l'ouvrage ; il y est pourtant déjà fait allusion à des déportations partielles (i).
Le Midrasch composé sur le * Sepher hammelakim » était d'origine postexilienne (2). Il avait pour objet de faire servir l'histoire à des vues didactiques et adapta en conséquence les récits de sa source aux goûts du temps (3). — Son style et son vocabulaire se ressentent également de l'époque de l'auteur (4). Nous ajouterons que les aperçus du Midrasch sur la situation et le rôle des lévites, remontaient, selon toute apparence, au « Sepher hammelakim « préexilien, issu sans doute lui-même d'un milieu sacerdotal ou lévitique. En bien des cas ce qui revenait en propre à l'auteur du Midrasch, doit s'être borné à des modifications purement rédactionnelles ; le paragraphe suivant nous en apportera la preuve. Il est inutile de rappeler encore que les Chroniques renferment aussi des données relatives à la période postexilienne.
Il importe de constater que 1 auteur des Chroniques suit ses sources pas à pas, comme le prouve la comparaison avec les livres de Samuel et des Rois pour les passages qu'il leur a empruntés. Il montre le même scrupule de fidélité dans les livres d'Esdras et de Néhémie qu'il rattacha à son histoire des rois de Juda. Très souvent il y reproduit le texte même des Mémoires authentiques de ses héros, et là où il abrège il demeure en parfaite conformité avec les données des documents. Ses lévites préexiliens, p. e., diffèrent de ceux du temps de Zorobabel, de Néhémie et d'Esdras, aussi bien que de ceux de sa propre époque. Cependant, au point de vue de la rédaction, on reconnaît natm'ellement, ça et là, la trace de sa main,
U) p. 191 s. — Nous aui'ons l'occfiujion de constater qu'à ce point de vue le discours de Saiomon tel qu'il est reproduit. 1 R. VUI, accuse des remaniements qui n'ont pas touché le morceau tel que nous Ta transmis l'auteur des Chroniques.
(2) pp. 175, 193.
(4) Cfr. Driver Introduction p. 535 ss.
aussi bien dans les livres des Chroniques que dans ceux d'Esdras et de.Néhémie (i).
§ 5. Les récits parallèles des Chroniques et des livres de
Samuel et des Rois.
Nous avons rappelé plus haut que le témoignage des Chroniques touchant l'organisation des lévites préexiliens, était rejeté par un grand nombre d'auteurs, surtout pour deux raisons. Sur la première, à savoir le silence qu'observent au sujet des lévites distincts des prêtres les documents dont l'origine préexilienne est reconnue, nous aurons à revenir plus loin. C'est ici l'endroit d'examiner en détail la seconde. Est-il vrai que la comparaison des récits des Chroniques dans lesquels les lévites jouent un rôle marquant, avec les récits parallèles de Samuel et des Rois d'où les lévites sont absents, montre positivement que les premiers sont dictés par l'esprit de système ; qu'ils ne méritent aucun crédit au point de vue historique ?
A. Les récits da transport de l^arche à Jérnsalem.
(2 Sam, VI, 1 Chron. XIU, XV).
Au 2* livre de Sam. VI nous lisons la relation du transport de l'arche de la Gibea au Sion. Ce transport se fit en deux étapes ; la première fois, à la suite du châtiment qui avait frappé Uzza, l'arche fut déposée dans la maison d'Obed-Edom. Plus tard, après un intervalle de trois mois, elle fut conduite à la résidence royale. Ce récit n'associe à David, dans l'accomplissement de cet acte éminemment religieux et dans les cérémonies sacrées qui l'accompagnèrent, ni lévites ni prêtres. — Le l**" livre des Chroniques au contraire, dans la description qu'il en fait au ch. XIII puis au ch. XV 12-15, 25-29, accorde une place importante aux ministres du culte. Dès le début le
(1) Les pai*ticularités de langue et de style communes aux Chroniques et aux livres d^Esdras et de Néhémie, sont indiquées par Driver 1. c.
roi convoque les prêtres et les lévites pour l'assister dans son entreprise (XIII 2). L auteur insiste surtout (XV 3 ss.) sur la part que prirent les prêtres et notamment les lévites au transport de l'arche de la maison d'Obed-Edom à la cité de David ; il explique le malheur arrivé pendant la première partie du parcours, comme la suite d'une irrégularité commise : on avait conduit l'arche sur un char au lieu de la porter à bras. Cette fois-ci les lévites devront la porter comme la loi l'exige (XV 12-15).
Notons avant tout que l'explication donnée ici de la mort de Uzza ne renferme pas la moindre contradiction avec le récit du livre de Samuel et de 1 Chron. XIII. Il est très vrai que Uzza s'était attiré le châtiment divin par sa témérité. Mais son acte avait été occasionné par le procédé même que l'on avait employé pour le transport de l'arche. Conduire celle-ci sur un char, c'était l'exposer à des irrévérences graves, dignes des plus sévères répressions. On comprend parfaitement que l'aventure tragique de Uzza insi)ire à David, dans le récit du Chroniste, cette recommandation adressée aux lévites : « Vous porterez l'arche de Jéhova à l'endroit que je lui ai préparé ; car la première fois vous ne l'avez point fait ; Jéhova notre Dieu nous infligea un malheur parce que nous ne l'avons point honoré comme il convenait. « Uzza fut puni de mort pour avoir profané l'arche en y portant la main ; mais dans le fait particulier de cette punition on pouvait reconnaître en outre la manifestation de la colère divine provoquée par la violation des règles établies pour le transport de l'arche. Cette appréciation exposée dans le livre des Chroniques se trouve confirmée indirectement par le récit du livre de Samuel. Il est à remarquer en eflet qu'ici il est pareillement rapporté que dans la seconde partie du trajet, de la maison d'Obed-Edom à la cité de David, l'auguste châsse fut, non plus traînée par des bœufs, mais portée à. bras d'hommes (v. 13). Il est très peu probable que dans la relation primitive ce changement de conduite aura été présenté comme purement accidentel ou arbitraire. On devait y lire sans aucun doute les motifs qui avaient dicté
ladoption du nouveau mode de transport ; et il est d'autant plus à présumer que celui-ci y était envisagé comme le seul conforme à la loi ou à la tradition, que les données bibliques s'accordent parfaitement sur ce ])oint. Le code sacerdotal n'est pas seul à décrire l'arche comme un meuble portatif. Le Deutéronome lui aussi connaît les «* prêtres porteurs de l'arche y> . Aucun mot n'insinue que les hommes de Qiriath-Jearim, invités par ceux de Beth-Semes à prendre l'arche chez eux, aient employé à cet effet un matériel roulant (1 Sam. VI 21, VII 1). Aussitôt que l'arche fut ariîvée à Bethsemès de chez les Philistins, les habitants de la ville s'étaient empressés de détruire le char et d'en faire servir le bois à brûler les bœufs en holocauste (VI 14). 1 Sam. ch. IV v. 4 il e.st dit simplement encore une fois, que l'arche fut portée (ISÎD'I) de Silo au camp des Israélites, sans (|u'il soit fait mention d'instruments de transport d'un genre particulier. Qu'on lise aussi 2 Sam. XV 24, 25. Nous le répétons, le récit primitif de l'installation de l'arche sur le mont Sion, a dû expliquer pourquoi, au lieu de la faire traîner comme dans la première partie du parcours, ou la porta pendant la seconde étape, à bras d'hommes. La narration du livre de Samuel ne formule plus cette explication en ternies explicites ; le livre des Chroniques en donne une que rien n'emi)ôclie d'accepter comme celle du récit primitif. Elle se trouve en harmonie parfaite, quoi quon en ait dit, avec toutes les circonstîinces de l'événement. Lorsque David, frappé de la mort de Uzza, n'ose point introduire l'arche dans sa résidence (2 Sam. VI 8-10, 1 Chron. XIII 11-13), c'est qu'à ses yeux l'accident trahit le mécontentement de Jéhova, non seulement contre celui qui s'était rendu coupable de sacrilège, mais d'une manière plus générale contre ceux qui avaient pris part à la cérémonie dans les conditions où elle s'était accomplie. Le châtiment dont les Bethsémites furent victimes pour avoir regai'dé l'arche à découvert (i) n'emprcha pas ceux de Qiriath-
(1) Cfr. Wellh. Der Text der BB, Samuel/s p. 65 s. — Il est probable qu'au sens <le routeur de l Sain. VI 19, le crime ou la transgression du peuple n^aura pas conbistù purement et simplement dans l'acte de reyardor
Jearîm de ])orter Tai^che à leur ville ; ils n'avaient rien à craindre parce qu ils n'avaient été pour rien dans la faute commise. De même si David se fut senti complètement à l'abri de tout reproche, il n'aurait pas eu lieu de redouter des malheurs pour lui-même ou pour sa ville. Il attend trois mois. Ce n'est qu'après cet intervalle que, rassuré par le sort d'Obed-Edom et voyant que le courroux divin setait apaisé, il se décide à recevoir l'arche sur le Sion. Mais cette fois celle-ci n'est plus traînée sur un char ; on la porte. C'est, comme le dit le récit des Chroniques, un retour à l'usage traditionnel et par le fait même une juste précaution en vue d éviter à l'avenir des aventui'es comme celle que l'on avait eu à déplorer la première fois.
Nous venons de constater que le Chroniste complète les données de 2 Sam. VI en donnant l'explication d'un fait qui se trouve rapporté en ce dernier endroit aussi bien que dans son propre récit. On n'a point le droit, dès lors, de mettre en suspicion tels autres détails de sa narration, pour la seule raison qu'ils lui sont propres. L'auteur de Samuel ne dit point qui étaient « les porteurs de l'arche « dont il parle au v. 13. Quand le Chroniste raconte que c'étaient les lévites, la comparaison avec le récit du livre de Samuel nous autorise d'autant moins à voir là une pure invention, que dans ce dernier les prêtres non plus ne sont pas mentionnés. Il est bien certain pourtant que les ministres du culte ne restèrent pas étrangers à la solennité décrite ; que notamment Sadoq et Abjathar durent y prendre une part importante. Le silence que garde sur les lévites le récit du livre de Samuel ne fournit donc pas l'ombre d'une preuve que leur mention dans la narration des Paralipomènes soit due à la fantaisie de l'auteur.
l'arche, comme W. Tentend 1. c. ; ce n*est pas autant l'acte lui-môme que l'objet (le Tacte sur lequel la notice veut appuyer. « Et Dieu frappa les hommes do Bethsémes parce qu'ils avaient porté les yeux sur Varche de Jéhova ». C'est l'arche eUe-môme, directement, l'arche à découvert, qu'ils avaient regardée. C'est plutôt la profanation subie par l'arche, que la curiosité des coupables qui doit être expiée. Cfr. Num. IV 20.
B. Récits de la coostraction et de la dédicace du temple de
Salomon.
(1 R. V-VIll 2 Chron. II- VII).
La relation des actes de Salomon, qui forme la première partie de notre livre des Rois (1 R. I-XI), dérive sans doute, soit directement soit indirectement d'un document cité 1 R. XI 41 sous le titre à' Annales de Salomon. De même que l'histoire des rois de Juda et d'Israël se rattache intimement dans notre livre à l'histoire de Salomon, de même celle-ci est introduite par deux chapitres (1 R. I-II) qui servent en même temps de clôture à l'histoire de David et font suite au ch. XX de 2 Sam. Les récits concernant Samuel, Saûl, David sont reliés entre eux de la façon la plus étroite, comme ils se joignent aussi très naturellement à l'histoire des Juges (Jud. III-XVII). Les livres des Juges, de Samuel et des Rois forment ainsi un tout assez bien arrondi, quoique issu de la compilation d'extraits de sources diverses. Cet ouvrage historique fut composé avant l'exil de Babylone. Les chap. XVII-XXI du 1. des Juges et XXI-XXIV de 2 Sam., qui y furent, semble-t-il, insérés après coup, le divisèrent en trois sections. La rédaction, qui se poursuivit jusque après la ruine du royaume de Juda, et même après Tan 561, comme le prouve 2 R. XXV 27 ss., laissa de ses traces dans les diverses parties de l'ouvrage, comme nous pourrons le constater aussitôt en ce qui touche le récit de la construction et de la dédicace du premier temple. Rien d'ailleurs ne permet d'affirmer que l'auteur auquel remonte la composition des livres de Samuel et des Rois, ait voulu citer toutes les sources auxquelles il emprunta les éléments de son œuvre. La question de savoir s'il se contenta toujours de reproduire tels qu'il les avait sous les yeux les récits qu'il inséra dans son livre ; ou si, à l'occasion, il jugea opportun de les modifier d'une façon ou d'une autre, n'est souvent pas facile à résoudre. On devra d'autre part en examinant chaque cas particulier, tenir compte de la part qui revient aux rédactions postérieures.
Les chapitres V 16- VI, VII 13-51 exposent les préparatifs et lexécution de la grande entreprise de la construction du temple de Jérusalem, ainsi que le détail de l'ameublement de Tédifice sacré ; le ch. VIII renferme la description de la dédicace solennelle du sanctuaire. Ici, au v. 4, il est dit que l'arche, le tabernacle et tous ses ustensiles sacrés, furent portés en grande pompe à la nouvelle demeure de Jéhova par «* les prêtres et les létntes V. Seulement on fait remarquer que ce verset, absolument superflu entre les vv. 3 et 6, est dû sans doute à une interpolation, aussi bien que le v. 5 où il est question de la
bK-^C" ni:? (i).
Le 2* livre des Chroniques nous oflre à son tour, aux chapitres II-VII, une relation des travaux de Salomon, absolument parallèle à celle de 1 R. V-VIII (2). Certaines parties, notamment la prière de Salomon, puis le morceau qui fait suite de part et d'autre à la description de la dédicace et où nous lisons les promesses et les menaces que Jéhova fit entendre à Salomon dans une apparition nocturne (3), se répondent presque à la lettre. Cependant, même au milieu de ces éléments com-
(1) Kuenen Hist. Crit, Ond. I p. 184.
(2) D'après 1 Chron, XXVIU les premiers préparatifs de l'œuvi^e remonteraient à David. Ceitains auteurs se livient à ce pi'opos à des plaisanteries qui n'ont rien de commun avec la critique. Ceux qui disent p. e. qu'au rapport de 1 Chron XXVUI 19, David reçut le pian du temple, tout tracé, schtoarz aufweiss, de la main de Jéhova, n'ont pas bien considéré le texte; sinon ils auraient i*econim que, môme en l'état où il nous est pai*venu, U ne saurait avoir ce sens, s'U en a un quelconque (cfr. Oettli u. Meinbold, in L), Dans le contexte il a été question de David, depuis v. il, à la ti-oisième pei'sonne ; au v. 19 au lieu de ■»bS il faut lii*e la préposition sans le suffixe ;
b'^SÎDn bîP peut signifier avec sagesse. Il est possible qu'au lieu de T'a
mrr* H faille lire en conséquence T*n T12 ; le passage entier v. U ss., dont le v. 19 forme l'épilogue, parle des instmctions de David à son âls de Salomon. Au v. 12 l'autem* dit lui-même que les plans et projets étaient conçus par David ; pai' où l'on voit, dans tous les cas, en quel sens ils pouvaient venir de Jéhova, — non pas schtoarz aufvoeiss,
(3) 1 R. IX 1-9 ; 2 Chron. Vn 11-22.
muns, il y a des passages appartenant en propre à lune ou l'autre des deux narrations. Ainsi 2 Chron. V lP-13, VI 13, 40-42, VII P-6 manquent dans le livre des Rois ; d'autre part 1 R. VIII 50^-53, 54^-61 ne se retrouvent pas dans les Chroniques.
De même que l'auteur de Rois cite comme source d'informations plus amples les Annales de Salomon, ainsi l'auteur des Chroniques renvoie le lecteur aux « paroles du prophète Nathan, la prophétie de Ahia le Silonite et à la révélation de Je*do le Voyant sur Jéroboam fils de Nabat v (IX 30), visant par cette citation une section déterminée du Midrasch Sepher Hamnielakim où il puisa en grande partie les données de son histoire.
Il n'est pas douteux que la relation du livre des Rois ne soit, au fond, d'origine préexilienne (VIII 8, 12-53, 54-61). D'autre part, comme nous le verrons, elle porte en plus d un endroit la trace d'une rédaction postérieure à la destruction du royaume de Juda. Mais l'auteur préexilien lui-même, celui qui a écrit le passage VIII 54-01, a-t-il simplement reproduit, sans se permettre aucune modification, aucune interversion, le texte que lui offrait sa source ? C'est ce que nous apprendra également une compai*aison attentive avec les données des Chroniques.
Nous pourrons nous convainci-e, sans doute, que le récit du Chroniste, soit sous la plume même de l'auteur, soit à la faveur de remaniements plus récents, a subi l'influence de celui du livre des Rois. Mais ce que nous espérons établir en même temps, et ce qui est d'une réelle importance pour notre sujet, c'est que ce dernier ne fut point la source unique ni principale du Chroniste. Môme les parties essentielles qu'il a en commun avec le livre des Rois, ce n'est pas ici que l'auteur des Chroniques les a prises. Elles lui sont arrivées par une autre voie, d'un document préexilien qui servit peut-être lui-même de source à l'auteur des Rois,
Il est à remarquer tout d'abord que l'exposé des préparatifs faits par Salomon en vue de la construction du temple, diffère assez notablement dans les deux relations ; ainsi les messages
échangés entre le grand roi et Hiram sont rédigés autrement 1 R. V 16-23 et 2 Chron, II 2-15. Cependant déjcà ici nous trouvons des éléments qui prêtent à la comparaison. D'après le Chroniste, Salomon détermine dans sa lettre même le salaire qu'il paiera aux ouvriers (v. 9) ; l'engagement est conçu, au contraire, en termes généraux, dans le texte du livre des Rois (v. 20). Un peu plus loin v. 25 celui-ci énumère les obligations de Salomon, en matière de froment et d'huile, comme dues annuellement à Hiram pour l'entretien de « sa maison »» ; il ne fait en outre aucune mention du vin et de l'orge. C'est également « pour sa maison « que Hiram, d'après le texte du livre des Rois, avait demandé des aliments (v. 23). Nous devons préférer le texte des Chroniques : c'est aux ouvriers que ces envois étaient destinés (2 Chron. V 9, 14 coll. 1 R. V 20) ; Hiram lui-même fut payé d'une autre manière (1 R. IX IP- 14) (i). — D'après Chron, II Salomon avait demandé (v 6) et Hiram avait promis de lui envoyer (v. 12), un homme capable de diriger les travaux. L'auteur des Rois n'en fait pas mention dans la correspondance entre les deux princes ; mais il y revient plus loin aux vv. 13-14 du ch. VII. A cette occasion encore nous avons à constater le désordre qui règne dans la rédaction de cette partie du récit où la descrijuion des travaux du temple est interrompue par celle de la construction du palais royal (VII 1-12). Est-ce bien Hiram (vv. 14, 40, 45) qui est le sujet de la phrase au v. 21 ? — De même que le texte des Chron. fait fixer à Salomon, dans son message au roi de Tyr, le montant du salaire en nature qu'il s'engage à payer aux ouvriers, de mémo il prête à Hiram l'indication de la rade de Joppé comme lieu de destination i)our les envois de bois, à charge pour Salomon de les prendre là (v. 9). D'après 1 R. V 23, au contraire, Hiram, se chargeant de faire transporter le bois du Liban au bord de la mer, aurait demandé à Salomon où les matériaux devaient être livrés i Encore une fois, le
(1) Il y eut probablement un échange de villes d*un roi à Tautre ; 2 Chron. VIII 2 répond à 1 K. IX 19.
texte des Chroniques a plus de chance de nous rapporter la version primitive ; c'est, sans doute, pour se ménager l'occasion d'attribuer au roi de Tyr une marque de déférence de plus à l'égard du fils de David, qu'un rédacteur a fait ignorer à Hiram, qui pourtant savait déjà très bien que le bois devait être fourni par voie de mer, en quel endroit il devait le faire atterrir !
Pour ce qui regarde la description des travaux de construction et d'ameublement du temple, la relation du livre des Rois, dans sa forme actuelle (VI, VII 13-51), se distingue du tableau parallèle du livre des Chroniques (III-IV) par sa prolixité et les répétitions qui y abondent, ainsi que par le désordre qui y a été introduit. Cependant, malgré les différences accidentelles, l'affinité littéraire entre les deux morceaux est manifeste. L'ordre suivi est le même dans les grandes lignes : d'abord le temple avec le portique, puis le Saint des Saints et les chérubins qui le couvrent de leurs ailes ; ensuite les meubles d airain, avec récapitulation et indication de l'endroit où ils furent fondus ; enfin l'autel des parfums, la table des pains de proposition, le candélabre à sept branches, et autres ustensiles en or. Dès l'abord l'exposé plus concis, plus sobre, des Chroniques semble avoir l'avantage sur celui des Rois. Ce n'est pas le Chroniste qui a abrégé, ce qui d'ailleurs, du moins en ])areille matière, n'était pas dans ses habitudes ; c'est la rédaction qui a développé de l'autre côté.
Le plan de la description se dessine avec une entière simplicité 2 Chron III-IV. Après une notice préliminaire touchant le lieu et l'époque de la construction (III 1-2), nous apprenons quelles étaient les dimensions des fondements (v. 3). Puis les diverses parties de l'édifice sacré sont envisagées à commencer par le devant : le portique^ avec ses dimensions (i) et les décors ; le bâtiment antérieur du temple proprement dit (2)
(1) 2 Chron. lU 4, au lieu de Dn'vC:P1 m^^IÛ Usez W^^^S M/JK ; la hauteur était de 20 coudées. Le politique était plus bas de 10 coudées que le bâtiment du temple (1 R. VI 2) cfi*. Movei-s KritUche UtUersuchungen,
' (2) Il est remarquable que les dimensions du hékal ne sont pas indiquées
orné pareillement de revêtements en bois précieux, de plâ-^ quages en or, de sculptures, etc. ; enfin le Saint des Saints, dont on expose en peu de mots les dimensions et la splendeur : For qui y fut prodigué s'élevait au montant de 600 talents ; dans le Saint des Saints se trouvaient debout les deux chérubins recouverts d or et occupant toute la largeur du sanctuaire de leurs ailes étendues (8-14) (i). Après cet aperçu sur l'aménagement de la maison elle-même, arrive lexposé des objets et meubles d'airain : les deux colonnes placées devant la façade (15-17) (2), lautel des holocaustes (IV 1), le grand bassin etc. ; suit une récapitulation sommaire (12 ss.), et enfin Ténumération des objets en or (19 ss.). — Dans le livre des Rois les lignes de ce tableau, notamment dans la partie consacrée à l'édifice, sont presque effacées sous une surcharge
à part, comme celles du portique (longueur et hauteur) et du saint des saints (longueur et largeui). Le 1. des Rois nous apprend que le portique avait une longueur de 10 coudées (VI 3). 1 K. VI 2 la longueur de 60 coudées est donnée comme dimension d'un tout qui avait 30 coudées de hauteur. Cette dernière donnée ne convient qu'au hékal seul Or celui-ci n'avait pas 60 coudées de longueur (v. 17). Les indications louchant l'étendue des fondements, que nous retrouvons 2 Chron. III 3 pour l'ensemble des bâtiments du temple, ont été combinées 1 R. VI 2 avec la hauteur du hêhal. Au reste ici les LXX diffèrent du texte massorétique ; ils ont coiTigé, par une corruption nouvelle, d'après v. 17, la teneur du v. 2 qui était déjà résultée d'une confusion. Peut-être au v. 17 les quarante coudées que le temple mesure pour la partie qui précède le saint des saints, s'appliquent-elles au hékal et au ûlam réunis. En ce cas le saint des saints ayant 20 coudées de longueur, le ûlam 10, il en resterait 30 pour le hékal
(1) Le V. 24 parle d'une tenture faite de tissus précieux et destinée sans doute à mieux protéger contre tout regard pi'ofane l'intérieur du saint des saints. Le livre des Rois ne parle point ou ne parle plus dans le texte actuel de ce rideau sacré ; leChroniste sait très bien lui aussi que l'entrée du sanctuaii*e de l'arche était munie de portes dorées (IV 22 b). Mais encore une fois, ces portes ne rendaient pas la tenture intérieure superflue.
(2) La longueur des deux colonnes Jakhin et Boaz (35 coudées), ainsi que la hauteur des chapiteaux (5 coudées) sont indiquées par des chiffies qui donnent la somme des dimensions réunies. Chaque colonne avait 17 1/2 coudées ; chaque chapiteau 2 1/2 coudées ; une colonne surmontée du chapiteau 20 coudées. Vr. 2 R. XXV 17, où les mesures sont rapportées sans les fractions. 1 R. VII 16, .1er. LU 21 la hauteur de 5 coudées pour chaque chapiteau est le résultat d'une confusion. Cfr. Movers 1. c, p. 252 s.
de détails exposés suivant un nouveau principe de division, d'abord pour i(i dehoi's (VI 4 ss.), puis pour Tintérieur du temple (v. 15 ss.). Nous avons déjà attiré l'attention sur le fait que le morceau inséré VII 1-12 sépare violemment la description du temple de celle du mobilier d'airain ; le passage VI 11-13 lui aussi constitue une interruption injustifiable, due à la rédaction. Jusqu'à deux ou trois reprises et dès le début nous rencontrons la formule, trop emphatique pour être originale : et Salomoyi bâtit la Maison et il t acheva (VI 3 (LXX), 9, 14). La date de la fondation (VI 1) est rappelée une seconde fois VI 37. L'insistance fatigante sm* les revêtements en bois de cèdre et les plaquages en or, qui amène d'ailleurs des dérangements dans l'ordre de la description (VI 20^, 22^, coll. VII 48) (4), la minutie exagérée de certains détails, font sur le lecteur l'impression de partir d'un sentiment d'enthousiasme, s'expliquant sans doute chez quelqu'un qui fut témoin oculaire de ces magnificences, mais n'en ayant pas moins le caractère d'une admiration rétrospective. L'autel d'airain a été supprimé entre VII 22 et 23, peut-être à cause de l'écart que l'on se permit à ce sujet dans le temple de Zorobabel. Le directeur des travaux envoyé par le roi de Tyr (VII 13) sert simplement à introduire, moyennant une reprise du récit nécessitée par VII 1-12, la description des objets d'airain ; c'est pourquoi il est présenté seulement comme expert en cette matière ; à la ditterence de l'éloge qui en est fait Chron. II 12, où l'artiste tyrien était recommandé en outre pour sa com[)étence dans l'industrie qui faisait la gloire principale de sa patrie, à savoir celle des tentures et tissus précieux.
(1) D'après VII 48, Tautel des parfums et la tablç des pains de proposition étaient en or; les deux meubles précieux sont d'ailleurs énumérés en cet endroit en totc de toute une série d'objets du même métal. D'après VI 20*. 22^, au contraire, l'autel aurait été en bois de cèdre plaqué d'or ; les données de ces deux derniers versets ne sont pas conçues en termes très clairs dans Tétat actuel du texte.
Nous nous sommes arrêté assez longtem])s à ce parallèle de la double description des travaux du temple. Ces considérations préliminaires n'auront pas ce})endant été inutiles. Nous arrivons à la partie du récit qui nous intéresse plus directement ; c'est celle où est racontée la cérémonie de la dédicace. Ici la relation du livre des Rois (VIU-IX 1-9) et celle des Chroniques (V-VII) se rapprochent de beaucoup plus près ; elles sont à peu près identiques. Les différences les plus marquées consistent dans les i)assages 2 Chron. V 12 ss., VII 1 ss., qui ne se lisent point dans le récit des Rois. Dans ces passages les lévites sont mis en scène à côté des prêtres.
Nous avons déjà raj)pelé plus haut quil se rencontre Mans le morceau que nous examinons à présent des indices certains de composition préexilienne ; ces indices sont communs aux deux relations. Dautre part nous retrouvons également dans le text^ que nous en offre le livre des Rois, des traces de révision postérieure à la ruine du royaume de Juda. A ce point de vue déjà la comparaison avec les passages parallèles du livre des Chroniques n est pas dépourvue d'intérêt.
Kuenen cite comme un produit de la rédaction exilieime 1 R. IX 1-9 ; les vv. 7-9 montrent, dit-il, que Tauteur connaît déjà l'accomplissement effectif de la menace proférée ici contre les Juifs en cas d'infidélité : Israël est banni et le temple est en ruines (i). Au v. 8 nous lisons dans le texte massorétique : ■p^bj rrTT mn n'^Iim ; ce qui n'a pas de sens ; il faut lire sans aucun doute y^:sb TTTT •* cette maison sera réduite en ruines r. Nous doutons cependant que même dans ces conditions, le passage, considéré en lui-même, trahisse d'une façon évidente l'origine que Kuenen lui attribue. Michée avait fait entendre la même menace contre la ville sainte et le temple en termes presque identiques : rr^nn "p^^ Dbtt51"i''1 «« Jérusalem sera un monceau de ruines »» (III 12)... Jérémie lui aussi avait, un peu plus tard, annoncé le châtiment qui n'épargnerait pas même la maison de Dieu profanée par le peuple prévaricateur.
(1) 1. c. p. 420, An.
Dans tout le reste de notre morceau 1-9, il n'y a rien qui ne
soit parfaitement conforme aux termes de la sanction qui
accompagne la législation deutéronomique et qui ne puisse, en
conséquence, avoir été écrit avant la captivité. Il est même à
remarquer que les promesses en cas de fidélité à la loi divine,
sont fortement accentuées vv. 3-5. Toutefois nous croyons nous-
même que le v. 8 a subi l'influence dune main plus récente.
Mais nous le concluons de la comparaison avec 2 Chron. VII
21. Ici nous lisons : ...•vb;' rrTi l'rs HT" r^^rTl : « Et cette
maison qui fut glorieuse, quiconque passera près d'elle sera
frappé de stupeur »». Klostermann croit que ces mots ont
disparu du texte du livre des Rois et que celui-ci comprenait à
l'origine les deux membres : cette maison qui fut glorieuse^
sera réduite en ruines,.. Comme corollaire à cette hypothèse,
il faudrait admettre que dans le passage cité du livre des
Chroniques le membre conservé dans le texte des Rois a été
omis ou supprimé après cou]>. Ce serait très étrange. Il est
beaucoup plus vraisemblable que nous sommes ici en présence
d'une double version d'un même énoncé primitif. A laquelle
faut-il attribuer la priorité ? On ne voit aucune raison qui eût
pu amener le changement de la versicm du livre des Rois,
restituée suivant l'exigence du contexte, en celle offerte par le