PREPARATION FIGURATIVE DE MARIE
Après la chute des Anges, Dieu créa les hommes (1). Adam et Eve apparurent, comme devant être la source de l'humanité, et la figure du Rédempteur et de sa Mère. Lucifer, connaissant le précepte qui leur avait été intimé par le Créateur, résolut de les tenter. Il commença par Eve, dans l'espoir de mieux atteindre son but. Quelle ne fut pas sa joie, lorsqu'il eut réussi à la séduire! Il s'applaudissait de son triomphe, et se flattait déjà d'avoir, pour toujours, anéanti l'œuvre divine dans la postérité de cette femme. Mais quelle fut bientôt sa douleur, en entendant sortir de la bouche de Dieu même ces paroles significatives: « Tu seras maudit ; je mettrai désormais des inimitiés entre toi et la femme, et entre ta semence et la sienne : c'est Elle qui détruira ton empire. Ipsa conteret caput tuum (2). » Cette femme est évidemment Marie (3).
La fin de la loi ancienne, dit saint Paul, est le Christ (4). Tout n'était que figure dans les personnes comme dans les événements (5). Le Rédempteur est symbolisé dans les Patriarches.
(1) Soli homines beandi, puta electi, supplent hanc tertiam partem Angelol'iim lapsorum, eorumque ruinas adimplent. (Corn, a Lap. in Apoc, XII. 4.)
(2) Gènes., III, 15).
(3) Potius Mulier est B. Maria, Evae filia; semen eius est Jésus et Christian i ; serpens est diabolus; semen eius sunt infidèles, omnesque impii. Ergo B. Maria contrivit serpentem; quia Ipsa semper plena et gloriosa fuit victrix diaholi (Corn, a I,ap. in gènes., III, 15).
(4) Finis enim legis Christus. (Rom., X, 4).
(5) Haec autem omnia in fi&uris contingebant illis. (I. Cor., X).
dans les croyances et dans tous les rites. A chaque page, on trouve son image, peinte sous des traits divers et à tous les âges de sa vio. Ainsi en est-il de Marie. La Mère, en effet, est inséparable du Fils. Nous La voyons se dessiner sous la figure des saintes Femmes. Chacune retrace quelque chose de sa vie, ou La représente dans ses attributions; Marie les résume toutes, et même les surpasse. Elle est le chef-d'œuvre de la puissance divine qui renferme en lui seul plus de grandeur, de vertu, de perfection, que toutes les créatures réunies (1).
La première esquisse de Marie, dans l'ordre du temps comme dans l'ordre des décrets divins, c'est la première Femme; l'examen des rapports qui les unissent, dans la similitude comme dans les contrastes, nous prouvera qu'Eve est une des plus belles figures de Notre-Dame du Sacré-Cœur (2).
La première femme reçut de Dieu des dons bien précieux. Le Verbe et l'Esprit-Saint l'ornèrent de grâces abondantes; elle devint l'objet des complaisances de l'auguste Trinité. C'est l'histoire anticipée de Notre-Dame, épuisant, pour ainsi dire, toutes les largesses du Très-Haut (3), et concentrant en Elle toutes les bénédictions du Ciel (4).
Eve fut tirée du premier Adam ; Marie fournira toute la substance du second. Créées l'une et l'autre dans un état d'innocence, elles furent données l'une et l'autre aux deux Adam, comme aides semblables à eux (5). Eve dut aux charmes, dont Dieu l'avait parée, cet ascendant qu'elle exerça sur le cœur de son époux en l'inclinant à ses désirs. Hélas! qu'en est-il résulté? L'inimitié de Dieu, la ruine du genre humain, la perte du ciel, la déchéance universelle, et enfin la mort!
(1) Gratis Mariana... superat gratiam consummatam omnium sanctorum hominum et Angelorum simu] sumptorum. (Sedem. Theol. Marian., n, 656, p. 318. Ita Suakez, in 3 p. disp. 4, sect. 1. - Etiam S. Tiiom., p. 3, q. 27, a. 5).
(2) Eva typus fuie B. Mariae. (S. Epiphan., Haeres., 78).
(3) Ipsa autem sola gratia plena, quia majorem gratiam non potuit habtre, nisi etiam Divinitati uniretur. (D. alb. *Iag. , sup. Jlfissus).
(4) In ipsa congregatio omnium eratiarum. (D. alb., Bibliae B. M. V. t. 1,
(5) Adjutorium simile sibi. (Gen., II, 18).
Marie, Elle aussi, doit à sa beauté incomparable, aux éminentes qualités qui La distinguent, à ses glorieux privilèges, à ses grandeurs ineffables, à toutes les grâces dont Elle est enrichie, de captiver le Cœur du nouvel Adam, qui s'écrie en La voyant: Vulnerastî Cor meum (1). 0 ma bien-aimée, ô mon Unique, ma toute belle! vous avez ravi mon Cœur. Je Vous le donne donc; tous ses trésors Vous appartiennent désormais; je Vous en établis la Gardienne, la Dispensatrice universelle. Les hommes, condamnés à la mort, exclus de l'héritage céleste, viendront de toutes parts, Vous demander, avec la vie, les secours dont ils auront besoin; et c'est dans mon Cœur que Vous puiserez tous ces biens. Par l'empire que Vous avez acquis sur lui, Vous l'amènerez toujours à condescendre à vos désirs (2). »
Dieu veut se choisir un peuple de prédilection, un peuple, qui V adorera en esprit et en vérité, qui sera comblé de ses bénédictions, qui verra naître le Messie dans son sein, et, par ce Messie, commandera à toutes les nations de la terre. A ce peuple, il faut une mère privilégiée (3), une mère choisie entre mille, une mère qui soit à la hauteur de sa vocation et digne de représenter Celle qui donnera naissance au véritable Isaac, en qui seront bénies toutes les générations (4). Cette femme est Sara. Elle n'a qu'un fils, qui est le fils de la promesse et du salut.
Sa destinée, sa mission, ses grandeurs, ses gloires, seront renfermées dans son nom, qui a la même signification que celui de Marie. Il veut dire la Princesse, la Reine, la Maîtresse, la Dame, la Souveraine (5).
(1) Cant., IV, 9. - Septuaginta vertunt: excordasti, abstulisti, Cor eripu'sti. (Nyssemjs) Cor meum conclusisti in corde tuo, vel captivasti. (S. ambros.).
— Abstulerat Ipsa Cor Jesu, et Jésus abstulerat cor eius, quia Cor Jesu vivebat in Magdalena, et cor Magdalenae vivebat in Jesu. (Origenes, Homil. de s. Magdalenae). Haec omnia conveniunt a fortiori. B. M. Virgini. (Corn, a Lap. in Cant., cant. cap. IV, 9).
(2) Boquere, Domina, quia audit Filius tuus, et quaecumque petieris, inipetrabis. (S. Berx., Serra. Paneg. Virg.).
(3) Sara typus fuit B. Mariae parientis Christum, qui est desiderium et gaudium collium aeternorum. (Cornel. a Lap. in Gènes., XXI, 6).
(4) Gen.. XVIII, 18.
(5) Sarai enini hebraice idem est, quod princeps, vel Domina mea. Sara vero
Oui, Sara est la Reine du nouveau peuble qui sortira d'elle; elle règne sur le cœur d'Abraham, son époux, et sur celui de son fils, Isaac, objet de toutes bénédictions.
Marie, Elle aussi, est la Mère de tout un peuple, du peuple chrétien et de tous les élus. Elle est la Souveraine du ciel et de la terre, des Anges et des hommes. Elle exerce, par ses vertus, par son amour, la plus maternelle influence sur le Cœur du véritable Isaac, c'est-à-dire sur le Cœur du Fils de Dieu, sur ce Cœur adorable, source réelle, efficace de toutes les grâces, du quel elle obtient tout ce qu'Elle demande (1). Elle peut disposer en Maîtresse, en Souveraine de tous ses trésors (2), et les répandre sur qui bon lui semble (3).
Rebecca et Rachel, autres images gracieuses de Noire-Dame du Sacré-Cœur. Elle se distinguent toutes les deux par leur beauté virginale, captivant les cœurs que Dieu leur destine.
Rebecca, rencontrée au bord d'une fontaine par Eliézer, présente l'eau de son urne au messager d'Abraham, et abreuve ses chameaux. Reconnue à cette gracieuse prévenance, comme l'épouse providentielle, elle accepte l'alliance offerte et devient la mère de Jacob ou d'Israël (4).
Ainsi Marie, la belle, la pure (5), reçoit le message de l'Ambassadeur céleste, Elle apprend de lui que son innocence virgi-
absolute significat Principem et Dominam, q. d. Sarai hactenus unius mariti et familiae fuit Domina. Jam vero erit Sara, id est, absolute Princeps et Domina, quia erit matT gentium plurium, imo cunctarum per Isaac, quem pariet. Ex Isaac enini nascetur Ohristus, qui erit pater omnium gentium tidelium et christianarum: harura ergo avia. Mater, Domina et Princeps erit Sara. Ita S. IPeronymus, Ambrosius, et alii. (Cornel. a Pap. in Gènes., XVII, 15).
(1) Summa praerogativa Mariae, cui nihil vult aut potest Filius denegaro. (Rich. a S. Paur. de Laad. B. M. P., lib. 6, c. 13-203).
(2) Habuit, ob Filii Dei maternitatem, dominium in omnia. (Cornel. a Pap.. t. 5, 213, 9, éd. Vives).
Imo ratione maternae dignitatis liabet singulare jus ad bona filii. (Suarez. t. 19, sect. 2, n. 7, p. 9, édit. Vives).
(3) Quibus v"lt, quando vult, quomodo vult et quantum vult, per manus Ipsius administrant™*. (S. Bern., Sen. de Nativ. B. M. V., cap. 13).
(4) (Rebecca) décora nimis, virgoque pulcherrima, et incognita viro. (Gènes., XXIV, lf!).
(5) Tota pulchra es, arnica mea. (Cant., IV, 7).
nale, a ravi le Cœur du Fils de Dieu. Elle aussi acquiesce à l'alliance proposée et devient la Mère du véritable Jacob, de Jésus dont le Cœur est cette source mystérieuse qui jaillit jusqu'au ciel. Elle garde les avenues de cette source; Elle a le droit d'y puiser (1) par un privilège spécial, et d'en offrir à quiconque a besoin de se désaltérer.
Elle appelle tous les hommes à cette fontaine sacrée qu'Elle ne quitte jamais (2): «Venez, leur dit-Elle, venez et buvez (3). L'eau que je distribue est inappréciable. Non-seulement elle apaise la soif, mais elle fortifie et donne la vie (4). Répondez à mon invitation, et je vous introduirai dans la maison de mon Père où vous aurez tout en abondance (5). » « Nous acceptons vos offres généreuses, ô divine Rebecca ! Donnez-nous vite de cette eau. Inclinez vers nous le vase béni qui la contient (6), et conduisez-nous dans cette demeure privilégiée qu'habitent les enfants de Dieu (7). »
Tel est le sens du Titre de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Il n'avait point échappé au grand Évêque de Poitiers. Écoutez-le s'écrier: « O Vous donc, gracieuse et charitable Rébecca, qui ètQs en permanence auprès de cette riche fontaine, daignez incliner l'urne vers moi. Notre-Dame du Sacré-Cœur, abaissez ce vase de miséricorde et de grâces jusqu'à mes lèvres, afin que je boive et que je me désaltère: Inclina hydriam tuam ut oibam (8).
« Que dis-je! ma demande est trop réservée, car plus serviable encore que votre devancière, ô Marie, Vous voulez, Vous
(1) Habet singulare jus ad bona Filii. (Suarez, vide supra).
(2) Si quis sitit veniat ad me et bibat. (Toan., VII, 37).
(3) Bibe.... et dédit ei potum. (Gènes, XXIV, 18).
(4) Qui sitit veniat: et qui vult, accipiat aquam vitae. (Apoc, XXII, 17).
(5) Et addidit dieens: locus spatiosus ad manendum. (Gen., XXIV, 25). - Ingreder^.... Praeparavi domura. (Id., V, 31).
(6) Pawxillum aquae mihi ad bibendura praebe de hydria tua.... Celeriterque deposuit hydriam super ulnara suam, et dédit ei potum. {Gen., ici., V, 17, 18).
(7) Est in domo patris tui locus ad manendum?. . Et introduxit eum in hogpitium.... Et appositus est in conspectu eius panis. (Id., V, 23, 32, 33).
— Rebecca Mariae typus fuit. (Morales in caput 1 Math., t. 1, édit. Vives, p. 175).
— Tu nova es Rebecca quae divinam nobis benedictionera arte ingeniosa comparasti. (Summa aur., t. 13, p. 255, édit. Mig.).
— Deus ipso illo aett-rnitatis momento, quo decreverat Mariam Virg. novellam illam Rebeccam ex gratiarum plenitudine vere saginatam, Matrem dare Unigenito suo, unico illi Isaaco, qui mundum risu, laetitiaque completurus erat, statuit quoque exornare Illam gemmis praeclarissimis, etc. (Id., ibid., p. 287).
(8) Gen., XXIV, 14.
aussi, puiser à la source de quoi rafraîchir tout le troupeau. Quin et hauriam, donec cuncti bibant (1).
« Ouvrez donc, ô Marie, ouvrez-nous cette veine d'eau vive dont Votre Fils a dit que le sein dans lequel elle sera versée deviendra lui-même une fontaine d'eau jaillissante jusque dans la vie éternelle (2). Ouvrez-la à tant et tant de cœurs qui ont soif de mieux connaître et d'aimer davantage Votre divin Fils. Ouvrez-la à tant d'àmes que dévorent, à l'heure présente, la douleur et l'inquiétude! Ouvrez-la, cette source du Cœur de Jésus, à ces peuples infortunés qui le renient, à ces sociétés mourantes qui l'abandonnent. Ouvrez-la à cette France qui eut l'honneur et la double initiative du culte de ce Cœur adorable et de votre invocation sous le nom de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Ouvrez-la à cette capitale de la chrétienté qui se plait à ratifier les élans partis du Cœur de la France. Ouvrez-la à cette famille religieuse, restauratrice et gardienne de Votre sanctuaire, à ces jeunes lévites qui seront les apôtres de Votre culte et du culte du Cœur sacré de Jésus (3).
« Enfin, en l'ouvrant au troupeau, ouvrez-la plus libéralement encore, cette source divine, aux pasteurs du bercail, particulièrement au Chef de tous les pasteurs et de tous les troupeaux, à ce Léon.... qui, dus d'une fois, a fait directement appel à Votre qualification de Notre-Dame du Sacré-Cœur (4). »
Rachel, nous dit la Sainte Écriture, subjugue par ses charmes incomparables le cœur de Jacob, qui est appelé le fort contre Dieu, et qui consentit à travailler deux fois sept ans pour l'obtenir. Elle devint la mère de Joseph qui, vendu par ses frères, leur pardonne, les nourrit, les enrichit, les sauve de la captivité et les arrache à la mort.
A ce tableau figuratif qui ne reconnaîtrait Notre-Dame?
(1) Gen., XXIV, l'A