S. LUC, I
(Il s. Luc, I, 43.
(5) s. Luc, I. 42.
l'objet de la part de tous les peuples (1), et enfin sa Maternité divine, comme étant la source de toutes ses illustres prérogatives (2).
Elisabeth aura donc l'insigne honneur de donner la première à Marie le Titre sublime et incommunicable de Mère de Dieu. Et les Pères du Concile d'Éphèse, quatre siècles plus tard, se rappelleront ces mémorables paroles, et les citeront pour confondre l'impie Nestorius et anéantir son hérésie.
Voilà donc cette humble femme de la Judée, vivant jusque-là dans l'oubli, accablée de vieillesse, versant en secret des larmes, à cause du mépris dont elle est l'objet de la part de ses concitoyens, qui ne l'appellent que la stérile (3), la voilà, dis-je, cette femm*?1 si déshéritée, si humiliée, transfigurée tout-à-coup, illuminée de toutes les splendeurs de la foi, consolée, dédommagée de toutes ses amertumes, et portée jusqu'aux sommets de la sainteté par le salut de Marie (4). Avant ce salut, elle est ignorante des secrets du Ciel; mais à peine l'a-t-elle reçu qu'elle possède la science du Prophète (5). Elle révèle les grandeurs du Messie, dont elle proclame la divine présence, lorsque rien encore ne la fait pressentir, prédit ses triomphes et les gloires de sa très sainte Mère (6). A la science du Prophète, elle joint aussi celle de l'Apôtre et du Docteur. C'est elle qui est, après l'Archange Gabriel, le premier messager de la bonne nouvelle. Elle annonce l'Incarnation du Verbe, sa conception miraculeuse, son enfantement merveilleux et les bénédictions qu'il apporte à la terre; elle parle comme le fera plus tard l'Évangéliste, qui a vu et entendu ce qu'il raconte. Chose étrange ! elle s'explique avec une précision théologique aussi remarquable que concise. Elle jette sur les questions les plus difficiles, les plus délicates et les plus profondes du dogme catholique, les clartés les plus vives. Elle affirme, sans nulle hésitation, que le Fils de Dien s'est fait Homme, que sa Mère est une Vierge,
(1) Benedicta tu inter mulieres.... et beata quae credidisti. (S. Luc, I, \2 et 45).
(2) Unde hoc mihi ut veniat Mater Domini mei ad me? (S. Luc, I, 43).
(3) Quae vocatur sterilis. (S. Luc, I, 36).
(4Ï Jam facta est longe justior et sanctior. (Cornel. a Lap., in L>'c, I, 41).
(5) (Elisabeth) accepit donum prophetiae, ex Spiritu sancto coepit prophetare, id est, revelare arcanam Verbi incarnationem factara in Virgine, eique futura praedicere. (Id., ibid.).
(<j) Elisabeth ergo, inspirante Spiritu, hic cognovit jam B. Virginem concepisse, et in Ea incarnatum esse Eilium Dei, quod nullo alio indicio vel signo scire poterat. (Id., in Luc, I, 42).
que cette Vierge, par la vertu du Très-Haut, L'a revêtu, dans son chaste sein, d'une chair mortelle et semblable à la nôtre, qu'il y a en Lui deux natures : la nature divine et la nature humaine, et une seule personne, qui est la Personne du Verbe, que ce Verbe incarné est vrai Dieu et vrai Homme tout à la fois, et qu'il porte ce double caractère dans ses actes et dans ses attributs ; et enfin que Celle qui va Lui donner le jour ne sera pas seulement Mère du Christ, comme le prétendront plus tard certains hérétiques, mais bien véritablement Mère de Dieu (1).
Qui donne à Elisabeth ces lumières si vives, ces connaissances si parfaites, si étendues, cette sainteté si éminente, ces grâces si étonnantes et si variées?
C'est Marie!!! L'Évangile lui-même le proclame (2).
Et Marie! où a-t-Elle pris toutes ces faveurs, tous ces trésors, car d'Elle-mème Elle n'a rien?... C'est dans le Cœur du Fils de Dieu, qui est devenu son propre Fils et qu'Elle porte, en ce moment, dans ses bénies entrailles.
(1) Benedicti's fructus ventrls tui. - Senedîctus, non tantum inter mulieres ut Tu; sed absolute prae Angelis, hominibus, et creaturis omnibus; utpote omnium Creator et Dorninus. Porro, caeteri Ev'ae filii omnes sunt maledicti, quia ex ea e: Adamo contrahunt peccatum originale; soins Christus est beuedictus: quia non est films naturalis Adae, sed supernatùraliter in Virgine conceptus est ex Spiritu sancto. (Id., ibid.).
— Et vnde hoc mihi, ut reniât Mater Domini met ad me? — Domini, id est Dei, qui absolute vocatur Dominus, quia Rex regum et Dominus dominantium. llinc ergo: 1. liquet jam Christi humanitatem in Christo fuisse animatam et unitam Verbo, sive Dei Filio. 2. B. Virginem recte vocari Deiparam, non tantum Christiparam, uti volebat Nestorius. 3. In Christo esse duas naturas, scilieet hùmanam; banc enim solam Ei dare potuit Virgo Mater; et divinam, quam Ei solus communicavit Pater; sed unicam Personam, scilieet non humauam, sed divinam, puta hypostasin Verbi. Si enim in Christo essent duae personae sicut sunt duae naturae, non recte diceretur Deus ex Virgine natus, passus, cruciflxus, sed alius, scilieet homo, sive persona hominis. Jam autem id recte dicitur. quia una est persona in Christo, utramque naturam divinam et humauam sustentans; quae proinde facit, ut attributa unius naturae tribuantur alteri in concreto, ut scilieet hic homo. puta Jésus, recte dicatur esse Deus, aeternus, omnipotens, ac vicissim Deus in eo dicatur esse homo, passibilis, mortalis, imo passus et mortuus: quia scilieet eadem est persona, quae ob duas naturas quas habet, simul est Deus et homo, ac proinde t:im Dei, quam hominis actiones et attributa in se suscipit. Actiones enim sunt suppositorum, sive personarum; atque hanc unicam in Christo personam significat tani vox hic homo, sive Jésus, quam vox Deus, vel Dei Filius: quare quod de uno vere dicitur, etiam de altero vere dicitur. (Cornel. a Lai\, in Luc, I, 43).
(2) S. Luc, I, 41-44. - Pons enim omnium bénédiction um et gratiarum B. Virgini COllatarum a Deo, est Maternitas Dei, quod scilieet ipsa Deum coneeperit et in se incarnant; Deus enim Matrem suam orani gratia adornavit ad hoc, ut dignum se fieret habitaculum, imo ut digna esset quae fieret Mater Dei. (Cornel. a Lap., in Luc, i, 42).
Elisabeth, se voyant comblée de si grandes bénédictions, exalte, dans son admiration, la Vierge qui les lui confère, au nom du Ciel. La divine Mère du Sauveur s'abaisse et s'humilie devant ces louanges. Elle décline l'honneur qui Lui est décerné, et renvoie toute la gloire de ces merveilles à Dieu seul qui en est l'Auteur. Ravie jusqu'aux cieux, inspirée par le Verbe éternel caché dans son sein, et inondée de la grâce qui s'échappe de son Cœur, Elle entonne son incomparable cantique: Magnificat!
Ce poème sublime, où s'exhalent l'admiration, la reconnaissance et l'amour, renferme des richesses immenses, et embrasse, à la fois, dans son ensemble, les grandeurs de Dieu et le triomphe de l'humanité, sur la terre par la grâce, et dans le ciel par la gloire.
« Mon âme glorifie le Seigneur, s'écrie Marie, et fait monter jusqu'à Lui les transports qui l'animent. »
C'est le chant de l'action de grâce! rien de plus naturel. Mais ces paroles, nous disent les saints Docteurs, renferment un autre sens: elles expriment toute l'étendue, toute la profondeur du mystère, et en dévoilent les sublimes conséquences. Elles disent au ciel et à la terre, qui les entendent, que la Mère du Verbe incarné agrandit le Seigneur, Magnificat (1).
Mais comment la bienheureuse Vierge peut-Elle agrandir le Seigneur? Dieu est-il susceptible d'accroissement? Qu'est-Il? L'Être infini que rien ne saurait limiter ! l'Être par excellence à qui rien ne manque, parce qu'il est le souverain bien, la source de tout ce qui existe, la cause première et nécessaire de tout ce qui est et de tout ce qui vit....
Et cependant Marie ne craint point de dire qu'Elle agrandit le Seigneur.
(1) Origenks (in Luc, homil. 8): Deus, ait, magniflcatur, quando eius imago grandis effîcitur. - S. amb. (expos, evang. in Luc, lib. 2, n. 27): Imago Dei Christus est; et ideo si quid justum fecerit anima aut religiosum, illam imaginera Dei, ad cujus est similitudinem creata, magnificat. - idem S. Rasilius. - S. Auo., serm. de Assumpt., n. 6: Quaecumque, inquit, anima sancta Verbum concipere potes credendo, pare praedicando, magnifica amando, ut dicas: Magnificat anima mea Dominum. (cornel. a Lap., in Luc, I, 42).
Oui, Elle L'agrandit, en nous manifestant la puissance divine dans son acte suprême. En effet, que devient-Elle, cette divine Vierge, par l'Incarnation? Mère de Dieu! Or, faire qu'une simple créature, tirée du néant, produise de son sein, par la vertu toute-puissante du Saint-Esprit, un Fils qui, tout en étant le sien propre, est aussi le Fils réel du Très-Haut, c'est, d'après l'enseiment de toute la Théologie, réaliser un chef-d'œuvre si grand, si parfait qu'il n'est pas possible à Dieu même, d'en inventer un autre qui en dépasse l'excellence (1).
— La Très Sainte Vierge agrandit encore le Seigneur, parce qu'Elle révèle au monde sa divine Sagesse dans ce qu'elle a de plus intime, de plus profond (2).
Rien n'est si éloigné de Dieu que la substance créée; une distance infinie les sépare. Cependant, par la vertu communiquée à Marie, la nature divine et la nature humaine se rapprochent et s'unissent si intimement en Jésus-Christ, qu'elles ne forment qu'une seule et même Personne qui est celle du Verbe. Dieu descend dans la chair de l'homme pour l'élever jusqu'à Lui-, et dès lors II vit de notre vie, et nous vivons de la sienne. Marie peut donc s'écrier encore: Magnificat anima mea Dominum. «Mon âme grandit le Seigneur. »
— «Jeune fille d'Israël, que dif-tu? s'écrie le grand évêque « de Tulle, Mgr Bertaud. Tu as agrandi Dieu? Mais Dieu serait-H
(1^ S. I.iguori, fêtes de Marie, dise. 4, l'Annonc, n. 2.
— Uno excepte- Deo, rébus omnibus excelsior est. (S. Andr. Cretens., in Dormit. S. M., homtl. 3, p. 1099, éd. Migae).
— Nihil tibi, Domina, aequale; omne enim quod est aut supra te est, aut BUbtus te: quod supra, solus Deus; quod iiifra, omne quod Deus non est. (S. ansel.. de Conc. B. M., t 2, p. 307. éd. Migne).
— Hue solum de Sancta Vireine praedicari, quod Dei Mater est, excedit omnem altitudinem quae,pos1 Deum, dici vel cogitari potest. (S. ansel., de Excel. Virg., c.2).
— Status Maternitatis Dei erat summus status, qui purae creaturae dari posset. (S. Bern. Senens., pro Fest. V. M., s. 8, a. 3, c. 1, de Consensu Virginall).
— Deus B. Virgini summum donum donavit, cujus pura creatura capax fuit, BcUicel Dei Maternitatem. (ai.b. Mao., sup Miss., c 178).
— Majorem mundum posset facere Deus, majus coelum; majorem matrem, quam Matrem Dei, non posset facere. (S. P.onav., Spec. B. Virg., lect. 10, p. 260, t. 14, éd. Vives).
(2) Hoc incarnationis Verbi opus fuit summae Sapientiae, quae hanc unionem fecil in Persona divina, ut utrique naturae, humanae scilicet et divinae, sua sepvaretur integritas. vide D. Thomam, 3. part., quaest. 1, art. 4. (Cornel. a Lap., In Luc, I, 46).
— Fuit enim opus summae potentiae, nuire Deum bomini. coelum terrae, spiritum carni, haec enim sunt duo extrema in infinitum a se distantia. (Id., ibid.).
« apte à recevoir des agrandissements? Oui! Voyez, Il est doux, «Il est miséricordieux.... Il a des entrailles de charité, viscera « miser icordiae.... Et cependant, sans l'Incarnation, il manque à « la miséricorde une grâce, une vérité, un élément. Un Dieu mi- « séricordieux qui ne peut avoir des larmes pour les autres! Im- « muable, tranquille, serein dans les splendeurs de son Être, Il «n'a point d'yeux pour pleurer.... (de Cœur pour aimer, de bou- « che pour instruire, de mains pour bénir, de pieds pour courir « après la brebis égarée, de bras pour la presser sur sa poitrine, « et de lèvres pour lui donner le baiser de paix). C'est une mi- « séricorde incomplète ! « Eh bien ! Moi, dit la Vierge, Je la com- « pléterai, et les peuples m'appelleront Mère de la miséricorde, « Mater miser icordiae. Le Verbe divin s'incarnera dans mon sein. « Il aura faim et soif; Il aura été comme un de la race humaine-, « Il subira les clous et les verges; Il souffrira jusqu'à l'effusion de « son sang, jusqu'à l'ouverture de son flanc sacré ; Il connaîtra la « mort. Et après cela il ressuscite glorieux ; Il ne permet pas que « sa chair virginale, ce bel instrument de traduction de ses at- « tributs divins, subisse la corruption du tombeau.... (Il infuse sa << propre vie dans les veines de l'humanité, institue le sacrement « de son amour, où II se donne en nourriture à l'homme qu'il « élève ainsi jusqu'à Lui; et par l'homme il s'unit la création tout « entière. De plus il établit son Église, cette société des élus dans « laquelle II se perpétue jusqu'à la consommation des temps). C'est « donc en toute vérité que Marie s'écrie : Magnificat (1). »
Nous ajoutons enfin que Marie agrandit Dieu par les œuvres et les mérites de sa vie.
La Maternité divine, dernier effort de la puissance, de la sagesse et de l'amour de Dieu (2), constitue, comme nous l'avons dit, une dignité si haute, que les théologiens l'appellent infinie en son genre (3), c'est-à-dire, tellement parfaite qu'il est impossible
(1) Discours de M gr. Bertaud au Couron.de N.-D.du S.-C,Issoudun, le 8 sept. 1869.
(2) Status Maternitatis Dei erat summus status, qui purae creaturae dari posset. (S. Bern. Sen., pro Fest. V. M., s. 8, a. 3, c. 1, de Consensu Virginalï).
— Deus B. Virgini summum donum donavit, cujus pura creatura capax fuit, scilicet, Dei Maternitatem. (Alb. Mag., sup. Miss., c. 178).
(3) Dignitas Matris Dei suo génère est infinita. (Suarez, in 3. p., disp. 1, sect. 2, n. 7, t. 19, p. 9, éd. Vives).
— Immédiate post esse Deum, est esse Matrem Dei. (Alb. M.\a.,sup. Miss.,c.l*Q).
à Dieu même d'en concevoir une qui lui soit supérieure (1). Or, cette dignité de Mère de Dieu lie à jamais les gloires et les grandeurs de Marie à celles de son divin Fils (2). Elle imprime à toutes ses pensées, à tous ses actes, un caractère d'excellence dont il est impossible, à un être créé, de comprendre et de mesurer le prix. Elle La fait participer à la grâce de Jésus-Christ, source de toute grandeur surnaturelle pour les êtres créés, non comme une servante, mais comme la vraie Mère de l'Auteur même de la grâce et de la gloire (3). Contemplée du point de vue de son union consubstantielle avec l'Homme-Dieu, cette divine Vierge, disent les saints Docteurs, a plus acquis de mérites par un seul de ses soupirs, par une seule de ses larmes, par un seul mouvement libre de son âme que n'en ont acquis tous les élus ensemble, pendant toute la durée de leur épreuve. Un seul acte d'amour, parti du Cœur immaculé de notre Mère bien-aimée, est un monde de merveilles qui surpasse en beauté, en excellence et en perfection tout ce qu'il y a jamais eu d'héroïsme dans le cœur des saints (4).
Ah! je vous le demande! qui pourra jamais se former une idée complète des mérites acquis par la Très Sainte Vierge, pendant tout le cours de sa vie ? Qui mesurera la longue chaîne de ses grandeurs, dont le premier anneau touche à Dieu le Père, pour aller aboutir au Verbe fait chair? Qui pourra dire l'immensité de sa gloire?
Cité de Dieu, Marie est donc l'image la plus parfaite, après Jésus-Christ, des trois Personnes divines (5). Elle est leur chef-
(1) Quid mirabilius quam esse Dei Matrem? ipsa est qua majorera Deus facere non posset. Majorera rauaâum posset lacère Deus, majus coelum; majorem matrem, quam Matrem Dei, non posset facere. (s. Bonav.. Specul. B. V., lect 9-10, p. 259
10, i. 14, éd. Vives).
(2) Maternitas divioa est suprema quaedam conjunctio ciim Persona infînita. (SUAREZ, in 3. p.. disp. 1, sect. 2, n. 7. t. 19, p. 9, éd. Vives).
(3) Beata autem Virgo Maria propiuquissima Christo fuit, quia ex Ea accepit iMiin.iiiiiii aaturam; et ideo prae caeteris majorem debuit a christo gratiae plenitudioem obtinere. (S. Thom., III, q. 27, a. 5).
(4) omnes gratias geoerales et. spéciales in summo habuit. (Alb. Mao., Bibl. Marian., Luc, a. 13 et sup. Miss., c. 198).
— sim1 ulla comparatione, magis quam coèlestes exercUus, multo gloriosior. (S. Ephrem., de Laud.Dei Qenit., precat. 9, graeco-lat., p. 545, t. 3. éd. Assemani).
— Uao Deo excepto, rébus omuibus excelsior es..(S. and. Cretens., in h s. .i/., homil. 3, p. 1099, éd. Migne).
(5) SUAREZ, in 3. ]»., disp. 18, secl 2. n. 7. i. 19, p. 286, éd. vives. - s. Liooori, de Fest. Mariae, in Sfativ., pars 2.
d'œuvre, leur habitation, leur ciel. Elle a donc pu dire avec vérité : « Mon âme agrandit le Seigneur. » Magnificat anima mea Dominum.
Faut-il s'étonner si Dieu, pour Lui témoigner son amour et sa reconnaissance (1), L'a rendue Dépositaire et Dispensatrice de sa grâce, et si Jésus, le fruit béni de son chaste sein, Lui a donné tant de pouvoir sur son divin Cœur (2)?
Éclairée par tous les rayons du divin Soleil de justice, et pénétrant de plus en plus les indicibles secrets de l'Incarnation et ses ineffables conséquences, Elle en résume les merveilles en s'écriant : Le Tout- Puissant a fait en Moi, pour Moi et par Moi de grandes choses (3).
Quelles sont ces merveilles? Le Docteur angélique nous répond que c'est V Incarnation du Verbe, la Maternité divine et la Vision béatifique de l'homme. Ces trois prodiges, ajoute-t-il, ne sauraient ètie ni 'meilleurs ni plus grands ; parce qu'ils nous montrent l'union de Dieu avec ses créatures dans un degré si éminent qu'il est impossible d'en concevoir un autre plus élevé (4).
— La plus haute de toutes les unités est, sans contredit, celle que nous contemplons dans le mystère de l'adorable Trinité, où trois personnes, essentiellement distinctes, n'ont qu'une seule et même nature. Cependant, en étudiant l'Incarnation, nous y trouvons une autre unité aussi surprenante peut-être. En effet, que
— (Maria) Imago divisa. (S. a.med., homil. 3, de Laud. B. M. V.). - Spéculum bonitatis Dei. (alb. Mac, Bibl. Mariait, super lib. SapA
(1) Caeteris per partes praestatur (gratia), Mariae vero se tota im'udit plénitude- gratiae. (S. Sophron., Patriarch. Hieros., de Assumpt. , n. 5, inter opéra s. Hitronym., t. 11, p. 127, éd. Migne).
(^) Deus débet Mariae cpiod homo sit. (Uidaco de Cast., de ornatu et vestibus karon., vers. 37, illat. 200. n. 117, in fol. 1709, p. 431).
— Cedit autem in gloriam, quod cum Matris sit debitor. {Theol. Marian., Virg. Sedlmayr, n. 1741, p. 736).
(3) Fecit Mini magua qui potens est. (S. Luc, I, 49).
(4) Human'tas C'hristi ex hoc quod est unita Deo, et beatitudo creata ex hoc quod est fruitio Dei, et beata Virgo ex hoc quod est Mater Dei, habent quamdam dignitatem infinitam ex bono infinito, quod est Deus: et ex hac parte non potest aliquid fieri melius ets, sicut non potest aliquid melius esse Deo. (S. Thom., I, q. 25, art. 6, ad 4).
voyons-nous dans le Fils de Marie? Trois substances diverses: le Verbe de Dieu, l'àme humaine et une chair mortelle (1). Or, ces trois substances, quoique radicalement distinctes par leur essence propre, ne constituent néanmoins, en Jésus-Christ, qu'une seule et même Personne divine (2). D'où Saint Bernard conclut que l'Incarnation est l'union suprême, c'est-à-dire, la plus grande unité qui puisse exister en dehors de Dieu (3).
— D'un autre côté, la Très Sainte Vierge, en engendrant, de sa propre substance, un Fils qui est le Fils de Dieu, est élevée, par cette génération, à une union si parfaite avec la Divinité que Suarez ne craint pas de dire qu'elle appartient, d'une certaine manière, à l'ordre de l'union hypostatique, avec laquelle elle se trouve nécessairement liée (4); en sorte qu'il ne saurait y en avoir de plus étroite (5). En effet, dit Saint Pierre Damien, elle est si intime, qu'elle établit entre Dieu et Marie une certaine égalité ou identité (6) et en fait, pour ainsi dire, une même chose (7).
Voilà pourquoi Albert-le-Grand affirme que Marie, par l'Incarnation, ne pouvait être plus unie à Dieu, à moins de devenir Dieu lui-même (8).
— Enfin par la vision béatifique, l'àme humaine s'unit à Dieu par le lien le plus fort, après celui de l'Incarnation et de la Ma-
(1) Verbum enim, et anima, et caro in unam convenere personam. (S. Bern., in vig. JVativ. Domini., s. 3, n. 8, t. 2, col. PS).
(2) Et ideo quantum ad hoc, unie- Incarnationis praeeminet unitati numerali, ratione scilicet unitatis divinae Personae. (s. Thom., III, quaest. 2, art. 9, ad 1).
— Ipse Homo, quantum ad aliquid, est in Filio magis, quam Filius in Pâtre; in quantum scil cet idem supponitur in hoc quod dico, Homo, prout sumitur pro Christo, et in hoc quod dico, Filius Dei; non autem est idem suppositum Patris et Filii. (Id., ibid. , ad 3).
— Homo potius est in Filio Dei, quam Filius in Pâtre. (S. Auo., de Trinit., lib. 1, c. 10).
(3) Tantam denique, tamque expressam unionis vim in se praefert ea Persona, in qua Deus et homo unus est Ohristus. (S. Bern., de Consid., lib. 5, c. 9, n. 21).
(4) Dignitas Matris est altioris ordinis: pertinet enim quodammodo ad ordinem unionis hypostaticae ; illam enim intrinsece respicit, et cum illa necessariam conjunctionem habet. (Suarez, in 3. p., disp. 1, sect. 2, n. 4, t. 19, p. 8, éd. Vives).
(5) Post hypostaticam conjunctionem, non est alia tam vicina ut unio Matris Dei cum Filio suo. (Dïonys. Cartii., de Laud. V. .1/., lib. 1, c. 35).
(6) Quod femina conciperet et pareret Deum, oportuit Eam elevari ad quamdam aequalitatem divinam, per quamdam quasi inftnitatem gratiarum. (S. Bern. Sen\, Pro Fest. V. M., s. 5, a. 1, c. 12, de Nativ. B. V.).
(7) Quarto modo inest (Deus) uni creaturae, videlicet Mariae Virgini, identitate, quia idem est quod Illa. (S. Pet. Dam., in JXat. B. V., s. 1).
(8) Magis Deo conjungi, nisi fieret Deus, non potuit. (Alb. Mac, sup. Miss., r. ad 3, q. 140).
ternité divine. Elle devient semblable à Lui, parce qiCElle Le voit tel qu'il est (1). Et elle vit de sa vie propre, comme si elle était participante de la nature divine (2).
Eh bien! ces trois merveilles, qui forment le monde de la grâce et de la gloire, qui manifestent toutes les splendeurs communicables des richesses divines, et qui nous laissent apercevoir, en un mot, les dernières et suprêmes inventions de la Sagesse infinie, ont été accomplies dans le sein et par le ministère de Marie, lorsqu'Elle prononça son immortel Fiat. « 0 parole incomparable ! « s'écrie Saint Thomas de Villeneuve, sa puissance est « si efficace qu'elle fait descendre des cieux le Verbe éternel qui, à l'instant même, s'incarne (3). » Une Vierge devient alors Mère de Dieu, et son chaste sein est le tabernacle vivant où l'âme du Christ contemple, d'une vue immédiate, l'essence divine. Marie, dans ce mystère, est comme le nœud de la nature, de la grâce et de la gloire, le point de jonction du fini et de l'infini, le centre des plus hautes manifestations des attributs divins, et le canal mystérieux par lequel la lumière éternelle et tous les trésors célestes descendent sur le monde (4).
Nous comprenons maintenant toute la profondeur de cette parole sortie de votre bouche sacrée : Le Tout-Puissant a fait en Moi, pour Moi et par Moi de grandes choses. C'est pour cela que toutes les générations m'appelleront Bienheureuse (5).
Étrange prophétie.'!! Une jeune femme pauvre, ignorée, vivant dans l'oubli, ayant pour époux un modeste artisan, qui coule ses jours dans le silence, le travail et l'obscurité, ose dire, à la face du ciel et de la terre, « que toutes les générations l'appelleront Bienheureuse. » Et cette parole inouïe, Elle la prononce
(1) Scimus quoniam cum apparuerit, similes EL erimus: quoniam videbimus Eum sicuti est. (I S. Joan., III, 2).
(2) Divinac con sortes naturae. (II Ep. S. Pet., I, 4).
(3) O Fiat potens! o Fiat efficax! O Fiat super omne fiât venerandum.... (S. Thom. a Villan., de Annunt., conc. 1, p. 581).
— Qui.... descendit de coelis, et incarnatus est. (Symb.).
(4) Quae.... lumen aeternum mundo effudit. (PraeT- Miss. Rom.).
(5) Ex hoc Beatam Me dicent oranes generationes. (Cant. Magnificat).
sous un humble toit, dans un coin de la Judée, au moment où le paganisme couvre le monde entier, et où le vrai Dieu n'a plus d'adorateurs que dans le royaume de Juda, tributaire de Rome idolâtre !
Et voilà qu'à dix-neuf siècles de distance, en remontant le cours des âges, nous voj-ons les rois et les peuples, les savants et les ignorants, les riches et les pauvres, les grands et les petits, de tous les temps et de tous les lieux, La proclamer Bienheureuse. Le guerrier L'invoque en allant au combat, le matelot lorsque les vagues se déchaînent contre son navire et que les abîmes s'entrouvrent devant lui. La littérature, la poésie, les sciences et les arts célèbrent, à l'envi, ses grandeurs. Les temples retentissent de sos louanges; ses autels sont partout; son culte a envahi toutes les nations civilisées; son nom est sur toutes les lèvres; son amour dans tous les cœurs; et des centaines de millions de voix chantent ses gloires et acclament ses bienfaits. Beatam me dicent omnes generationes.
L'accomplissement de cette étonnante prophétie prouve donc, jusqu'à l'évidence, que Dieu a parlé par la bouche de Marie. Cette auguste Vierge pouvait-Elle, en effet, commander aux princes et aux sujets, aux pontifes et aux prêtres, aux nations policées ou barbares, de se faire les panégyristes de ses grandeurs et les admirateurs de ses vertus? Pouvait-Elle charger l'avenir d'écrire, sous sa dictée, le fait incompréhensible, mais réel cependant, de la royauté de sa gloire sur toutes les générations, de son amour sur toutes les âmes et de sa puissance d'intercession sur le Cœur du Christ Rédempteur? Cette dernière royauté est le secret de ses triomphes, la clef de ses libéralités, la source de la confiance des peuples et l'explication des grâces qu'Elle accorde.
Pourquoi Dieu a-t-il comblé Marie de si grands dons? Pourquoi L'a-t-Il prédestinée à tant de merveilles? Pourquoi les Anges et les Saints La regardent-ils comme leur Reine, et le Fils de Dieu comme sa Mère? Pourquoi la terre, avec toutes ses générations, La proclame-t-Elle Bienheureuse, c'est-à-dire environnée de toutes les splendeurs, de toutes les gloires possibles et en-
richie de tous les trésors contenus dans le Cœur d'un Dieu? Oui, pourquoi ? Ah ! parce que le Seigneur a regardé l'humilité de sa servante (l)!
L'humilité de la Vierge, voilà donc le principe de toutes ses grandeurs. En effet, plus Dieu voit une âme vide d'elle-même et cachée dans son néant, plus II l'élève vers les hauteurs inaccessibles de son trône (2). Voilà pourquoi le Christ, dit Saint Paul, a trouvé dans ses anéantissements la glorification de son Nom (3). L'humilité est devenue l'élément constitutif, si je puis parler ainsi, des destinées suréminentes de son adorable humanité et comme la vertu créatrice de ses grandeurs.
Ainsi l'humilité est donc le fondement où Dieu vient asseoir l'édifice des destinées surnaturelles d'une créature (4). Or, Marie, dès son enfance, l'a pratiquée jusqu'à l'héroïsme (5). Aussi est-ce par cette vertu, dit un pieux auteur, qu'Elle a conquis le Cœur de son divin Époux (G). Et c'est parce qu'Elle l'a possédée et aimée, cette vertu, qu'Elle est devenue la Mère du Verbe incarné, et qu'Elle a donné Dieu aux hommes (7). Elle avait toujours devant les yeux d'un côté la Majesté divine, et de l'autre son propre néant (8). Aussi se regardait-Elle comme très méprisable et indigne de la plus petite faveur de la part de Dieu (9); et s'il n'y a
(1) Quia respexit humilitatem Ancillae suae. (S. Luc, I, 48).
(2) Qui se humiliât, exaltabitur. (Matth., XXIII, 12. - Luc, XIV, II).
(3) Qui cum in forma Dei esset, non rapinam arbitratus est esse se aequalem Deo: sed semedpsum exinanivit, formam servi accipiens, in simihtudinem hominum factus, et habitu inventus ut homo. Humiliavit semetipsum factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus exaltavit illum, et donavit illi nomen, quod est super omne nomen: ut in nomine Jesu omne genu flectatur coelestium, terrestrium et infernorum; et omuis lingua confiteatur, quia Dominus Jésus Christus in gloria est Dei Patris. {Ad Philip., II, 6 et seq.).
(4) Humilitas est fundamentum custosque virtutum. (S. Bern., in yativ. D., s. 1, n. 1).
(5) Ab infantia enim, tantae humilitatis fui, quod nunquam me creaturae praetuli. (S. Mechtild., Liber specialis gratiae, pars 1, c. 29, p. 100, éd. Solesmes, 1877).
(6) Vulnerasti cor meum, Soror mea, Sponsa.... in uno crine colli tui. {Cant., IV, 19). « In uno crine, * id est, in nimia humilitate cordis tui. Iste est crinis colli. humilis cogitatus. (Ab. Rupert., in Cant. Cantic, lib. 3, c. 4).
— Unnm illum crinem tuum, scilicet spiritum humilem et contribulatum in me jecisti, veluti spiculum praeacutum, et vulnerasti Cor meum. (Id., ibid.).
(7) O vere beata humilitas, quae Deum hominibus peperit, paradisum aperuit et animas ab inferis libeiavit! (S. Auc, de Assumpt. B. M., n. 10, serm. 208, éd. Migne).
(8) Virgo continue habebat actualem relationem ad divinam Majestatem et ad suam nihilitatem. (S. Bern. Sen., pro Fsst. V. M-, s. 4, a. 3, c. 2, de Concept B. M. V).
(9) Pro firmo scias, quod me reputabam vilissimam et gratia Dei indignam.
pas au monde, après Jésus-Christ, une créature plus élevée en dignité, c'est qu'il n'y en a jamais eue qui se soit plus abaissée (1).
C'est donc par son incomparable humilité que l'auguste Vierge est parvenue, par delà tous les mondes, dans une sphère de gloire où Elle habite seule à côté de son Fils, et où les trois Personnes divines l'ont couronnée Reine de l'univers; c'est donc en se dépouillant de toute estime d'Elle-même et en se complaisant dans sa bassesse qu'Elle est arrivée au dernier degré des grandeurs communicables à une simple créature; c'est donc en se tenant sans cesse caché dans les abîmes de son néant qu'Elle a mérité cette Béatification sublime (2).
D'où Lui vient cette humilité, qui est le fondement de son élévation, le principe de toutes ses gloires, la racine de sa suréminente dignité? Du Cœur sacré du Sauveur (3). C'est dans ce Cœur adorable, selon l'invitation qui Lui en a été faite, et pas ailleurs, qu'Elle est allée la puiser.
Et puisque c'est par cette vertu que Marie possède, non-seulement tous les trésors de la grâce, mais qu'elle exerce une si grande influence sur la source même qui la produit, Elle est donc bien Notre-Dame du Sacré-Cœur.
Marie, en ce moment solennel, est le Tabernacle vivant où la Divinité repose (4). Après l'humble demeure de Nazareth, la maison de Zacharie devient le premier temple que Dieu daigne habiter corporellement. Cette modeste chaumière l'emporte de
(Verba B. M. ad S. Elisab., apud S. Bonav., Med. vitae Chrtsti, c. 3. t. 12, p. 513, éd. Vives).
(1) Sicut nulla, post Filium Dei, creatura tantum ascendit in gratiae dignitatem, sic nec tantum descendit in abyssum humilitatis. (S. Bern. Sen., pro Fest.