MARIE MERE DES VIVANTS
Ce titre est d'une merveilleuse profondeur. Méditons-le quelques instants.
Dieu est tout amour (1). Marie, sa plus parfaite image, après Jésus, est donc la plus aimante des créatures. C'est dire que pas une créature n'aime Dieu, n'aime les hommes autant que Marie. Dieu, Marie L'aime comme son Dieu et comme son Fils. Les hommes, Marie les aime, non-seulement parce que Dieu les aime, et parce qu'ils sont les images de son Fils, les membres de son corps mystique, mais encore parce qu'ils sont ses véritables enfants dans l'ordre de la grâce. Marie veut donc, de toutes les forces de son être, le bien de Dieu et le bien des hommes. Or, quel peut être le bien de Dieu, qui est lui-même le souverain Bien? L'infini peut-il recevoir? Lui manque- t-il quelque chose? A-t-il besoin? Non assurément; et cependant malgré son infinité, ou plutôt, même à cause de son infinité, Dieu veut librement éprouver un besoin, besoin suprême, faim et soif inénarrables: il a faim, il a soif de se donner; plénitude infinie, océan sans rivage et sans fond, il veut déborder, se répandre. Et c'est par la grâce surtout qu'il se répand et se donne (2). Donc le besoin suprême de Marie, son
(1) Ucus cliaritas est. (I Joan., IV, 8).
(2) Per çrratiam adipiscimur ipsum Spiritum Sanctum, ejusque naturam divinara. (roux, a Lap., in Osée, I, 10).
— Spiritus Sanctus, descendens personaliter in an imam justam, secum ad-
désir le plus intense, le désir qui, pour Elle, résume et réunit tous les autres, c'est d'aider Dieu à se répandre en communiquant la grâce. Dieu est une source infiniment abondante qui n'aspire qu'à épancher ses eaux. Marie, canal béni, n'aspire qu'à favoriser ce divin épancheraient.
Elle le veut aussi par amour des hommes.
L'homme est fait pour vivre de Dieu: par la grâce dans le temps, par la gloire dans l'éternité.
Quel est donc pour lui le bien suprême, sinon la grâce et la gloire, c'est-à-dire la vie même de Dieu ! De là, dans tout son être, cette faim de Dieu, que Dieu seul peut satisfaire.
L'admirable spectacle! Dieu et l'homme se précipitant l'un vers l'autre; Dieu, entraîné par le poids de son amour (1), et l'homme, emporté vers Dieu par toutes les forces de son besoin et la puissance de ses aspirations (2). L'homme a faim et soif de Dieu, et Dieu a faim et soif de l'homme!! L'admirable spectacle!
Et vous êtes, ô Marie, dévorée plus que personne de cette faim, de cette soif sacrée de Dieu, mais dévorée et satisfaite, rassasiée pleinement (3); laissez-moi dire, ô Marie, satisfaite, rassasiée, ce n'est pas assez, Vous êtes enivrée d'amour de Dieu et d'amour des hommes.
Donc, en Marie, quel besoin de donner Dieu aux hommes, et de donner les hommes à Dieu!... Voilà ce qui explique qu'Elle est la Reine des Apôtres et des Prédicateurs de la vérité (4) ; Elle est, après Dieu, et autant qu'Elle peut l'être, la charité vivante, le zèle vivant. Que ne ferait-Elle pas pour verser dans une âme, ne serait-ce qu'une goutte de vie divine!
Vous voulez, ô Marie, répandre la grâce!
Eh bien! Vous en serez la Mère (5)/ Voici la source même de la grâce, c'est le Sacré-Cœur, il est vôtre, prenez-le, ouvrez-le,
ducit divinas personas, Patrem et Filium, utpote a quibus separari nequit. Tota ergo Trinitas personaliter et substantialiter venit ad animam quae justificatur et adoptatur. (Id., ibid.).
(1) Sic Deus dilexit mundum, ut Filium suum unigenitum daret.(s. Joan., III, 1G).
(2) Fecisti nos ad Te, et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in Te. (S. Aug., Conr., lib. 1, c. 1).
(3) Gratia plena: Dominus Tecum. (S. Luc, I, 28).
— O Maria! Tecum, certe Tecum, Tecum fuit, Tecum est, Tecum erit. (S. Bonav., spec. B. M. V., c. XI, p. 262, t. XIV, éd. Vives).
(4) Résina Apostoloruni.
(5) Mater divinae gratiae.
versez-le. Faites, du même coup, son bonheur et le vôtre, et le bonheur des âmes. Donnez, donnez; Vous ne donnerez jamais tout, puisqu'il est infini ; Vous ne donnerez jamais assez, puisque cet infini même, il veut le donner (1).
Du moins, Marie nous donnera tout ce qui sera donné, c'està-dire que pas une grâce ne s'épanchera du Sacré-Cœur, si ce n'est par Elle (2).
Ah ! sans doute, heureuse de communiquer la grâce, Elle appellera le plus possible les autres créatures, les hommes et les Anges, à l'honneur et au bonheur de L'aider Elle-même dans ces communications divine-, comme une mère qui fait passer ses dons par les mains de ses enfants. Mais les Anges, les Saints, les plus grands même, ne donneront que de seconde main, ou plutôt, ils demanderont, ils porteront, mais seule Marie donnera tout, après qu'Elle-même aura tout obtenu. Nous pouvons donc, ajuste titre, La proclamer le Missionnaire par excellence du Sacré Cœur de Jésus.
Mère des vivants!! Pas un vivant qui ne Lui doive sa vie dans V ordre de la grâce, et toute sa vie (3). Marie l'a conçu, Marie l'a enfanté, Marie l'a nourri, Marie l'a préservé, Marie l'a guéri, Marie l'a ressuscité (4). C'est de Dieu que viennent toutes ces grâces, mais c'est par Marie qu'elles se distribuent.
Se figure-t-on, dans une àme, une goutte de vie divine ne venant pas par Marie! Serait-ce possible qu'un enfant ne dût pas toute sa vie à sa mère (5) !
C'est donc au pied de la lettre qu'il faut prendre ce mot: Toute grâce vient par Marie; de même que rien n'a été fait sans le Verbe, rien n'a été fait, au moins dans le monde surnaturel, sans la Mère de la grâce, sans la Mère du Verbe (6).
(1) Ego merces tua magna nimis. \Gen., XV, 1).
(2) Omnia per Mariam. (S. Bern.).
(3) Sicut enim Eva dicta est Mater omnium virentiion, vita naturae; sic Maria, Mater omnium oiventium, vita gratiae. (Rie. a S. Laurent., de La>"J. /;. M. V., lib. 6, c. 1, p. 187).
(4) f'erte Ipsa est vere Mater nostra. Per Illam enim nati sumus, per Illam iiutrimur, creseimus per Illam... non magnitudine corporis, sed in virtute animae. Ideo nobis mains M;iter, quam Mater carnis nostrae. (S. aereldus, Rieval. abhas. i,> Nativ. B. M.. B'biiolh. Patr. Cisterc, t. 5, p. 212).
(5) Mater est omnium ad vitam renascentium. Mater siquidem est vitae, qua vivunt universi. (Guerric. abb., in Append. S. Bern., in Assv.mpt. B. V. , serm. 1, n. 2, t. -1, p. 188, éd. Migne).
(6) Qui potuit omnia de nihilo facere, noluit ea violata sine Maria reficere.
Or, la grâce, Marie, comme Dieu, ne désire la donner que pour conduire à la gloire ceux qui la reçoivent.
Donc, si intense que soit le désir qu'a Marie de communiquer la grâce, plus intense encore est son désir de communiquer la gloire. Mère de tous les vivants (1), Femme bénie entre toutes les femmes, Elle veut, par sa mystérieuse et merveilleuse fécondité, donner au Père d'innombrables enfants; mais tant qu'ils ne sont pas nés, elle éprouve pour eux des angoisses de mère. Sa joie n*est complète qu'au moment où, entrant dans la gloire, ses enfants naissent à la vraie vie. Quelle joie pour Marie quand une âme arrive au ciel ! Tout à l'heure nous en dirons quelque chose ; nous essaierons du moins.
Pour le moment, voyons ses enfants dans cet état intermédiaire et si douloureux, qui sépare l'épreuve de la jouissance, la terre du ciel: les âmes dans le Purgatoire (2)!! Elle est sûre, Marie, que ses enfants lui seront un jour donnés dans la gloire. Ils ne mourront pas de l'éternelle mort, ils vivront de l'éternelle vie; mais ils vivront plus tard; pour le moment, ils ne vivent pas encore, du moins complètement; ils ont la certitude de la gloire; bienheureuse certitude, infiniment au dessous cependant de la possession elle-même.
Qui nous dira ce que Marie éprouve pour ces âmes qui sont ses enfants (3)? Comme Elle voudrait les introduire au ciel, les donner à ce Père qui les Lui donne, les jeter à tout jamais dans ses bras, et les recevoir Elle-même dans les siens!
Deus igitur est Pater rerum creatarum, et Maria Mater rerum recreatarum, etc. (S. Anselmus, oratio 51 ad B. V. M.).
(1) Ipsa enim ante saecula praedestinata est, ut esset principium, ex quo recreandura fuit omne creatum... Totius creaturae per recreationem, Mater effecta fuit. (Alb. Mag., sup. Missus, c. 1S4).
— Omnes Sancti, qui fuerunt ante Christum, salvi fuerunt, et gratiam receperunt per fidein Verui incarnandi de Virgine Maria, explicitam, vel saltem implicitam, de cujus plenitudine omnes Sancti receperunt. Horum igitur omnium regeneratoruni spiritualité per gratiam Virgo Mater est. (S. Antoninus Flor., Bibliotli . rirginil., t. 2, p. 517).
(2) B. Virgo in regno Purgatorii dominium tenet. (S. Bern. Sen., pro Fest. Y. M., serm. 3, a. 2, c. 3, de Nomine Mariae).
(3) yuia filii sunt. (S. Bern. Sen., ibid.).
En effet, c'est par Elle qu'elles naîtront à la gloire. On ne peut avoir qu'une mère. Conçues par Marie dans le temps, à la vie de la grâce, elles naîtront par Marie à la vie de la gloire dans l'éternité (1).
Elle met tout en œuvre pour hâter cet heureux moment; Elle les visite, Elle les soulage, disent Saint Bonaventure et Saint Bernardin de Sienne (2).
Au reste, n'est-Elle pas leur Mère? «Il ne se passe pas d'heure, « dit-Elle à sainte Brigitte, que la rigueur de leurs peines ne soit « adoucie par mon intercession (3). »
Mais, ce n'est pas tout, il y a des indulgences gagnées ici-bas qui paient pour ces âmes et les soulagent, ou même les délivrent.
Qui leur fera l'application de ces indulgences?
Pourrions-nous le demander? Sachant que toutes les grâces passent par les mains de Marie, nous pouvons en toute logique dire que c'est là sa fonction, son privilège de Mère !
De quoi donc se compose le trésor des indulgences? N'est-ce pas des satisfactions de Jésus, des siennes propres et des satisfactions surabondantes des Saints? Mais Jésus n'est-il pas son Fils? Les Saints ne sont-ils pas ses enfants? N'a-t-Elle pas sur ce trésor un droit maternel que Dieu lui a concédé (4)?
Et les âmes de la terre qui, par la grâce, ont gagné ces indulgences, puisé dans ce trésor, n'est-ce pas à Marie qu'elles doivent cette faveur?
Qui pourrait donc contester que ce soit à Elle d'appliquer ces indulgences? C'est son bonheur en même temps que son privilège : bonheur et privilège de mère!
(1) Nec solum per Eam lux gratiae in terris, sed etiam visio Pei animabus data est in coelis. (Rie. a S. vict., in Cant. cant., pars 1, c. 39, p. 517, éd. Migne).
(2) Gyrum coeli circuivi sola, et pro'undum abyssi penetravi. (Ercli., XXIV, 8.) - Abyssi, id est, Purgatorii, adjuvans illas sanctas animas. (S. Ronav. cité par S. Liguori, Gloires de Marie, 1 p., en. 8, § 2).
— Et in fluctibus maris ambulavi. {Eccli., XXIV, 8). Scilicet, visitans et subveniens necessitatibus, et tormentis devotorum meorum. (S. Kernard. Sen., Pro Peut.