CHAPITRE XY
l'efficacité de la prière de marie sur le cœur de jésus.
Dans le cours de cet ouvrage, au chapitre 11, nous avons prouvé que l'intercession de Marie est toute-puissante auprès de la Personne adorable de son Fils. L 'est-elle aussi auprès de son divin Cœur? C'est évident, surtout si l'on considère que le Sacré- Cœur est le résumé vivant et parfait de tout Notre-Seigneur.
Etudions un instant cette vérité. Mais avant, nous croyons utile de rappeler que cette Toute- Puissance d'intercession que l'Eglise reconnaît à Marie: Omnipotentia supplex, n'est qu'une toute-puissance de concession (1). Jésus-Christ reste toujours le souverain Seigneur, le Maître absolu, la Source unique de tout bien, de toute grâce et de toute bénédiction. Si sa très sainte Mère obtient par ses prières tout ce qu'Elle demande (2), c'est qu'Elle ne veut que la volonté de Dieu, à laquelle la sienne demeure toujours soumise (3).
Deux substances composent l'homme, l'esprit et la matière (4) ; elles forment en lui un tout vivant, harmonieux, complet. Chacune de ces substances, en effet, achève et complète l'autre.
(1) Ab omnipotente Filio omnipotens Mater est effecta. (Rie. a S. Laur., de Land. B. M. V., lib. 4, c. 29, p. 170).
(2) Meritis et precibus ejus nitiil decrevit (Deus) esse negandum. (Arnold. Postius, de Patron, et patrocin. Deip. V. in Carm. ord., c. 4, § 1.)
— Impossibile erat Eam non exandiri.(S. Antonin. Flor., Bibl. vlrg., t.2, p.53C)-
(3) Semper Dei voluntatem excepit. (Corn, a Lap.).
(A) Hic (horao) cura ex duabus substantiis constet, ex corpore et anima.
L'àme achève et complète le corps, on le sait; mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est que le corps achève et complète l'àme. Sans ses organes matériels, l'àme n'a pas ce qu'elle doit avoir; elle n'est pas ce qu'elle doit être; en un mot, lame a besoin du corps, parce que c'est pour lui qu'elle est faite, comme le corps a besoin de l'àme, parce qu'il est fait pour elle (1).
Sans doute ce besoin réciproque n'est pas égal de part et d'autre; le corps ne peut subsister sans l'àme; après la mort, il se dissout. Au contraire, séparée de ses organes, l'àme subsiste; elle est immortelle. Sans eux cependant, même au Ciel, l'àme est moins heureuse, parce qu'elle est moins parfaite. Ce ne sera qu'après la résurrection, qu'ayant toute sa perfection, elle jouira de toute sa félicité (2).
Ainsi donc, dans cet être mystérieux, chef d'œuvre et sommaire de la création (3), qui s'appelle l'homme, l'àme vit d'une vie corporelle; et le corps, uni à l'àme, dont il est l'organe, vit de la vie même de l'esprit, c'est-à-dire que les opérations de l'homme ne sont ni absolument spirituelles, puisqu'il n'est pas pur esprit, ni absolument corporelles, puisqu'il n'est pas matière pure (4).
Or, il y a dans l'àme deux facultés principales: «L'intelli-
(Tertui.., adv. Marc, lib. 4, c. 37, t. 2, p. 452. - S. Iren., cont. Haeres., lib. 2, c. 13, n. 3, p. 743. - Homo constat ex corpore et spiritu. (S. aug., serai. 128, c. 7, ii. 9, t. 5, p. 717).
(1) Ventura, la Raison philosophique et la raison catholique, 2. conf., n. 8., et aussi 7. conf. - Le docteur Béchamps, leçon sur l'origine et l'essence de la matière à la facvlté de médecine de Montpellier, (Univers du 14 janvier 1878). - Docteur Frédault, Anthropologie, p. 124 et 1(34. - P. Ltberatore, le Composé humain, c. 1, art. 5, et Institutiones philosophicae, psychologia, c. 3. - Tongiorgi, psychologia, lib. 2, c. 3, art. 3.
(2) Cornel. a Lap. in epist. I ad Cor., c. 15, traduit par le P. Ventura. 23. Conf. dogm., de la Résurr., vol. 4, p. 155, note.
— S. Thom., suppl., q. 93, art. 1.
— S. Bern., tract, de diligendo Deo, c. 11, n. 30, t. 1, p. 993.
(3) Homo dicitur minor mundus, quia oranes creaturae mundi quodammodc inveniuntur in eo. (S. Thom., I, q. 91, art. 1. - S. Bonay., in lib. 3 Sent., dist. 2, art. 1, q. 2, conclusio, t. 4, p. 38, éd. Vives).
(4) S. Thomas, Qq. disp,, de Anima, art. 3, traduit par Mgr Landriot, Symbolisme, p. 50. - Liberatore, Le composé humain, c. 5, art. 6. - Etudes relig. des PP. Jésuites, oct. 1874, p. 488.
— Vita hominum média est inter Angelorum, et pecorum. (S. Aug., in Joa». evang., c. 5, tract. 18, n. 7, t. 3, p. 1540).
— Homo médium quiddam est, inter pecora et Angelos. (Id., de Civit. Dei, lib. 9, c. 13, n. 3, t. 7, p. 207).
gence et la volonté, dont l'amour est lui-même le principal fruit (1), » dit saint Thomas, et dans le corps deux organes correspondant à ces facultés: le cerveau et le cœur {2).
Le cerveau sert à l'intellect pour former ses pensées, en lui fournissant ces données, ces éléments sensibles, qui accompagnent toujours les actes les plus spirituels de l'intelligence (3).
Quant au cœur, voici son rôle :
Et d'abord, qu'est-ce que l'amour dans l'àme? «C'est le ré- « sumé de tout l'homme, c'est l'homme tout entier recueilli sur « un point. Tous les rayons convergent en cet unique foyer; tout «est d'accord: l'attrait, le sentiment, l'instinct, l'intelligence, la « volonté, et tout cela retentit au cœur ensemble et en même temps (4). »
En effet, toutes les facultés de l'àme concourent à l'amour: l'intelligence en contemple l'objet, l'imagination l'embellit de mille attraits, la mémoire en garde le souvenir précieux; tout dans l'àme se concentre en ce point: aimer. Et l'on a pu dire en toute vérité que « l'amour est le tout de l'àme (5), comme le cœur est le tout du corps » (6).
(1) In creatura rationali... invenitur processio verbi secund»m intellectum: et processio amoris, secundum voluntatem. (S. Thom., I, q. 21, art. 3; q. 28, art. 4: q. 34, art. 2: q. 37, art. 1; q. 93. art. 1).
(2) Claude Bernard, leçons sur les propriétés des tissus vivants: Phi/sioloyie du Coeur, p. 426-470, 1 vol. in-8. - De la science expérimentale, des fonctions du Cerveau. 1 vol. in-12, p. 367 et 403.
— LONGET, id
— KouTLLET. dict. des Sciences: Cerveau.
(3) Intelligere est propria operatio animae, si consideretur principium a quo egreditur operatio. Nam non egreditur ab anima, mediante organo corporali, sicut visio mediante oculo. Communicat tamen in ea corpus ex parte objecti. Nam phantasmata, quae sunt objecta intellectus, sine corporeis organls esse non possunt. (S. Tiiom., Qq. disp.. de Anima, art. 1, ubi de operatione intellectus, ad 11. Cf. de veritate, q. 26, a. 7).
(4) De la connaissance de l'âme, p. 89, par Gratry. - Cordi tribuitur amor et desiderium, aliique actus concupiscibiles: ergo potentia ipsa ibidem residet... cor autem est primum principium et instrumentum motus: recte igitur appetitus sensitivus in corde locatur... (Suarez, de Anima, lib. 5, c. 4, n. 9, t. 3, p. 764, éd. Vives).
(">) Diliges Dominum, etc., Diliges proximum, etc.. In his duobus mandatis univer-a les pendet, et prophetae. (S. Matth., XXII, 37,39 et 40). - Hoc est enim omnis homo. {Eccle., XII, 13).
(6) S. Thomas, secundum placita physiologiae Aristotelicae tune temporis vulgo accepta, docuit cor e<se organum principale, a quo caetera pendent, et per quod caetera inter se colligantur, proindeque esse in medio corpore positum: « Licet, ait, sint plura principalia membra in corpore, in quibus manifestantur principia quarumdam operationum animae, tamen omnia dépendent a corde, sicut a primo
Aussi l'homme, s'écrie saint Augustin, est-il ce que le fait son amour. Aimez-vous la terre, dit ce grand Docteur, vous êtes terre; vous êtes dieux, si vous aimez Dieu (1).
Or, ce qu'est l'amour dans l'âme, le cœur l'est dans le corps. « C'est là, au cœur, que se recueille toute la vie : c'est du cœur, où elle a son principe, qu'elle s'élance pour tout animer (2). » En projetant le sang dans les artères, et de là dans les veines, par chacun de ses battements, le cœur vivifie sans cesse tout l'organisme, dont il est d'ailleurs le puissant moteur, dit saint Thomas (3). En rapport immédiat avec l'àme (4), de laquelle il reçoit directement les impressions (5) sous l'influence du système nerveux, il lui communique à son tour, par le même moyen, toutes les dispositions du corps dont il est le centre, ajoute l'Ange de l'Ecole (G). Engendré le premier, dit le grand Docteur (7), il reçoit plus particulièrement sa forme de l'àme (8); et c'est parce qu'il est le principe de la vie dans l'homme qu'il est placé au milieu de nous (9) pour la communiquer de là, dans les propor-
principio corporali. » Qq. disp., q. un. de Anima, art. 2, ad 16. (Vide Elément. philos, auct. Sansev., vol. 3, de Anthrop., c. 3, art. 3, p. 90, nota 3).
(1) Terram diligis? terram eris. Deum diligis? Deus eris. Non audeo dicere ex me, Scripturas audiamus (Ps. LXXXI, 6.): Ego dlxl. Du estis, et Filil Altissimi omnes. (S. aug., in I epist. S. Joan., tract. 2, n. 14, t. 3, p. 1997).
(2) Omni custodia serva cor tuum, quia ex ipso vita procedit. (Pror., IV, 23).
— Anima omnis carnis in sanguine est. (Levit., XVII, 14).
(3) l'rmcipium corporalis motus est a motu cordis. (S. Thom., I-II, q. 17, art. 9, ad 2).
— Cor est principium motus in animali. ( Vrist., de L,ausa motus animait uin, c. 6).
(4) Ipsa anima unitur per essentiam suam immédiate corpori... et in qualibet eius parte. (S. Thomt, I, q. 76, a. 8. - Id. Qq. disp., de Anima, a. 10. -Vide Elem. philos., auct. Sansev., vol. 3, de Anthrop., c. 4, art. 2, p. 147-148).
— Anima per sui praesentiam est in qualibet parte immédiate. (S. Bonav., in lib. 1 Sent., dist. 8, p. 2, art. 1, q. 3, ad 7, t. I, p. 165, éd. Vives).
— Anima humana corpori unitur per se atque immédiate. (P, Zigliara, card., Sum. Philos., psycholog., lib. 2, cap. 1, art. 1, n. 6, vol. 2, p. 170).
— P. Cornoldi, Cours de Philos, sc.olast., Phys. partie, leçon 64, conclus. 2, p. 451.
(!">) S. Thom., de Veritate, q. 26, a. 3. - Suarez, de Passionibus, disp. 1, sect. 6 et de Anima, lib. 5, c. 4, n. 9.
(6) Omnis bon a dispositio corporis redundat quodammodo ad Cor, sicut ad principium et flnem rorporalium motionum. (S. Thom., I-II, q. 38, a. 5, ad 3).
(7) In generatione animalis, primo generatur cor. (S. Thom., II-II, q. 122, a. 2).
(8) Anima est forma corporis et principaliter cordis.(S.THOM., opusc.35. de motu cordis et II-II, q. 122, a. 2).
(9) Propter hoc illud, quod est principium vitae in homine, scilicet cor, est in medio positum, ut... vitam proportion aliter in omnes partes corporis diffundat.
tions nécc ssaires, à toutes les autres parties du corps. Omnia dépendent a corde, sicut a primo principio corporali (1). « Tant il est vrai que le cœur est le tout du corps (2) ! » C'est en lui que se trouvent les opérations réelles de la vie; elles se distinguent des opérations qu'on appelle animales ; lorsque celles-ci cessent, les premières, compagnes fidèles du mouvement du cœur, subsistent encore, et ne disparaissent qu'avec lui (3). Ame de tout, le cœur fait fleurir l'intelligence, apporte des richesses à l'imagination, donne le caractère, la mesure et le prix de chaque faculté. C'est qu'il est comme le siège et l'organe de l'amour.
L'humanité a toujours cru et dit, que si l'homme pense par la tête, c'est par le cœur qu'il aime. « La vie du cœur, c'est l'amour (4), » dit Saint Thomas. Il est impossible à un cœur qui veut vivre d'être sans amour. Or notre amour, c'est nous-mêmes; « notre àme est moins dans le corps qu'elle anime, qu'avec l'objet de ses affections, » a dit le grand Évêque d'Hippone (5). Aussi est-ce au cœur, comme expression de l'àme, qu'on attribue tout ce qui appartient à l'àme: les défauts et les qualités, les vices et les vertus, le mérite et le démérite. Notre-Seigneur, parlant comme tous les hommes, n'enseigne-t-il pas que c'est du cœur que sortent les mauvaises pensées et tout ce qui souille V homme (6)?
« C'est du cœur que viennent les grandes pensées, » a dit un moraliste célèbre (7); il aurait pu ajouter, les grandes vertus, les
(S. Thom., in lib. 2 Sent., dist. 14, q. 1, a. 1, ad 2. Vide Sansev., Elem. philos., de anthrop., c. 3, art. 3, vol. 3, p. 90).
(1) S. Thom., Qq. disp., q. un. de anima, a. 11, ad 16.
(2) Card. Pie, év. de Poit., t. 4, p. 609.
(3) Medici distingunt operationes vitales ab operationibus animalibus, et dicunt quod, cessantibus animalibus, rémanent vitales; vitales appellantes quae motum cordis concomitantur, quibus cessantibus, cessât vita. (S. Thom., opusc. 35, (le Motte cordis).
(4) Omnes affectiones causantur ex amore. (S. Thom., I, q. 20, a. 1; I-II, q. 25, a. 2, et q. 28, a. 6, ad 2).
— Sicut naturale igni calere est, ita naturale est cordi amando ardere. Vita cordis amor est: et ideo impossibile est, ut sine amore sit cor quod vivere quaerit... Cor ergo, quod est secundum Philosophum originale domicilium vitae, naturali excitatur praecepto, ut suo modo cooperetur ad eliciendum actum vitae gratuitae. (S. Thom., opusc. 61 (alias 16) de dilectione Dei et proximi, c. 19. Ita de veritate, q. 26, a. 3 et a. 7, ad 1; I-II, q. 22, a. 2, ad 3).
(5) Talis est quisque, qualis ejus dilectio est. (S. Augustin., in I epist. S.Joan., tract. 2, n. 14, t. 3, p. 1997).
(6) S. Matth., IX, 4. -Marc, II, 8. - Lire, 11,35.- Matth., XV, 19.- Marc, VII, 21.
(7) Vauvenargues. - Claude Bernard, leçons sur les propriétés des tissus vivants, p. 470, 1 vol. in-8.
dévouements héroïques. Notre cœur, c'est nous-mêmes. « Si Platon mettait l'àme dans la tète, c'est dans le cœur, remarque Saint Jérôme, que Jésus-Christ l'a mise (1). » Dieu ne veut l'homme que pour son àme; et l'àme elle-même, il ne la veut que pour son amour, pour son cœur. Praebe, fïli mi, cor tuum mihi (2). « Mon fils, donne-moi ton cœur. » Quelle valeur ont des paroles que les lèvres seules ont prononcées, des largesses auxquelles la main seule a eu part? Cette main et cette bouche s'ouvriront en vain et sans mérite, si le cœur ne s'est pas dilaté. « C'est par le « cœur, que nous sommes quelque chose. C'est le cœur qui donne « aux pensées, aux actions, aux intentions leur valeur bonne ou « mauvaise. Le bien, c'est ce qui sort du bon trésor de notre cœur: « De bono thesauro cordis sui profert bonum (3). Ce qui cons- « titue le mal, ce sont les mauvaises dispositions du cœur: Le « corde eœeunt cogitationes malœ (4). Aussi, tandis que le cœur « de l'homme s'attache et s'arrête aux apparences extérieures, « Dieu ne regarde que le cœur: Bominus autem intuetur cor (5). « Dans le langage de tous les peuples (et le langage universel n'a « jamais tort), le cœur a toujours signifié le courage, la vertu « et surtout l'amour. Après que la tombe nous a arraché un être « chéri, nous croyons le posséder encore tout en entier, si nous « possédons son cœur (6). » Il est donc vrai de dire que le cœur résume toute la personne. Voyons maintenant ce qu'est le Cœur de Jésus.
« Physiquement, ce Cœur a été l'organe principal d'une vie «à la fois divine et humaine; ce Cœur a élaboré, l'une après « l'autre, toutes les gouttes du sang Rédempteur, 11 a distillé et « Il distille chaque jour toutes les gouttes du calice eucharisti- « que... De plus le Cœur de Jésus est comme le siège de son amour,
(1) vnimae principale, non secundum l'iatonein in cerebio, sed juxta Christum. in corde est. (S. Hieron., conim. in ev. Matth., lib. 2, c. 15, ver*. 19-20, t. 7, p. 109).
(2) Prov., xxi rr, 26.