LE SACRÉ CŒUR DE JÉSUS, LE CŒUR DE L'HOMME ET LA MYSTIQUE DIVINE
Nos études précédentes ont mis en évidence celte vérité, affirmée par tous les peuples: Que le cœur de l'homme n'est pas seulement le centre et. la source de la vie physique, mais aussi Y organe et le siège de sa vie affective, c'est-à-dire, de son amour.
Il est une science que nous n'avons pas encore interrogée sur cette importante question, science profonde et variée qui possède, elle aussi, ses docteurs. C'est la Mystique divine.
Cette science se meut dans les sphères supérieuses où l'homme charnel ne saurait atteindre (1) ; elle traite des opérations divines dans leur ensemble. Elle ne nous révèle pas seulement l'action intime de Dieu sur les âmes d'élite qu'il épure, illumine et enflamme, mais elle nous décrit aussi les phénomènes surnaturels qui se passent en elles, quand le Verbe incarné laisse éclater sur les sens extérieurs les attractions merveilleuses de ses opérations secrètes ; opérations qui ne sont que des effusions d'amour, purement gratuites, échappées de son Cœur Sacré.
La mystique tient donc à apporter sa démonstration, dans la thèse qui nous occupe. Elle y tient d'autant plus qu'elle a des faits à produire-, ces faits sont étranges, mystérieux sans doute, mais ils ne sont pas moins certains; car on peut les voir de ses yeux et les toucher de ses mains. Surnaturels dans leur cause,
(1) Animalis horao non percipit ea, quae sunt Spiritus Dei. (I Cor, II, 14).
ils sont tangibles, palpables dans leurs effets. C'est Dieu qui les produit par son action souveraine.
Dans cet état, l'homme est tellement subjugué par la grâce, qu'il est réduit à une heureuse et féconde passivité. Son âme est toute embrasée des feux de la charité divine, et son cœur, dans cette union si intime et si sainte, devient comme le foyer ou le théâtre d'émotions tellement vives, qu'elles le dominent, et tellement douces qu'elles le ravissent.
Il ne saurait en être autrement. Le cœur, en effet, est en nous l'organe qui répond à la vie affective; l'âme subissant une transformation dans sa vie d'amour, le contre-coup doit en retentir sur l'organe corporel, qui atteste l'impulsion intime et en marque la mesure par sa propre action et par l'intensité même de ses mouvements.
Il est facile de le prouver.
Tout le monde connaît l'amour de saint François d'Assise pour Notre-Seigneur Jésus-Christ; il était si intense, si passionné, cet amour, qu'il éclatait souvent en violents transports; et son cœur, ne pouvant plus en contenir les ardeurs, s'entrouvrit, un jour, sous l'action d'un brûlant Séraphin, pour en laisser échapper les flammes. Chose étrange, le Saint porta, toute sa vie, la cicatrice de cette blessure mystérieuse.
Ses pieux disciples purent la contempler à loisir, après sa mort, et l'Eglise en a reconnu l'authenticité (1).
Sainte Madeleine' de Pazzi et plusieurs autres bienheureuses portèrent, sur leur poitrine, l'empreinte d'une blessure semblable, occasionnée par la même cause (2).
Mais voici un fait, plus étrange encore, que nous trouvons dans les Bollandistes; son authenticité ne saurait être mise en doute, ayant été soumise à la critique la plus sévère.
(11 Dextrum quoque latus, quasi laacea transfixum, ru bra cicatrice obductum erat. (S. Bonav., Leg. S. Francisa, c. 13, p. 338, éd. Vives).
(2) Mittebat mihi certos radios ad pedes, manu s ac latus dextrum. (V. Puccîni, 25 Maii, Bolland., t. 19, p. 223, n. 172). - Tune ego: Igitur non pervenit aliquis radiorum ad latus dextrum? At illa: Non, inquit, sed ad sinistrum directissime super cor meum. (Raymond de Capoue, Vie de Sainte Cather. de Sienne, Les Rolland., 30 Avril, t. 12, p. 910, n. 195).
La Vénérable Ida, de Louvain, faisait sur la passion du Sauveur ses méditations habituelles. Cette contemplation avait excité dans son àme un tel amour pour Jésus-Christ que sa poitrine, soulevée par la dilatation de son cœur, se déchira; et l'ouverture était si large et si profonde que le souffle de la respiration, passant à travers, pénétrait jusqu'à la région du foie, et le sang, quelquefois, en jaillissait avec abondance (1).
La B.se Reconigi, dit son historien, avait souvent à la bouche cette parole de David: Mon Dieu, créez en moi un cœur par-! Elle répéta tant de fois ce verset, en répandant des larmes, que Notre-Seigneur lui apparut et l'entretint longtemps de plusieurs secrets qu'il lui révéla; puis il lui dit: «Je veux bien exaucer tes désirs. » 11 ouvrit alors la poitrine de la Sainte, prit son cœur qu'il purifia, et le remit à sa place, après y avoir gravé ces trois mots: Jésus, spes mea: Jésus est mon espérance. Par trois fois Notre-Seigneur renouvela ce prodige. Une fois, il garda avec lui, pendant cinquante-cinq jours, le cœur de la Bienheureuse, sans le lui rendre. Mais, ô chose inouie et plus que merveilleuse! la plaie faite à son côté était si large et si grande qu'elle aspirait et respirait l'air par elle. Puis lorsque les cinquante-cinq jours furent écoulés, le Sauveur lui apparut de nouveau, et, de sa main droite, il lui remit le cœur à son lieu naturel, en lui disant: « Tu sais, ma chère épouse, que je suis la Sagesse éternelle qui « ai fait et parfait toutes choses de rien, et qu'il est en ma vo- « lonté de faire et de refaire le cœur de mes amis et de mes élus. « Voilà maintenant que ce cœur que tu m'as offert et consacré « tant de fois, je te le rends plus beau, plus pur, plus ardent que « jamais (2). »
Sainte Catherine de Sienne, elle aussi, avait coutume d'adresser souvent au Ciel cette prière du Roi prophète: « Créez en moi, « ô mon Lieu, un cœur pur. » Aussitôt elle aperçut son divin Époux venir à elle, lui ouvrir le côté gauche, en extraire le cœur et s'éloigner. La vision passée, elle comprit qu'elle n'avait
(1) Lateris etiam aperturam tam hiantem et patulam... haec Christi passionis aemulatrix et socia persensisse dicitur, quod in eodera, ad instar oblongi vulneris patefacto, ad hepar usque provenions, halitus per ipsa corporis interstitia labe rouir. (Hugues de Flore, vide Bolland., 13 april., t. 11. p. 162, n. 14).
(2) Vies des saintes et bienheureuses filles de Tordre de Saint Dominique, t. 1, liv. 2, c. G, p. 433-435.
pas été purement symbolique, car elle ne put saisir, dans sa poitrine, le moindre signe qui accusât la présence du cœur. Etant allée trouver son confesseur, elle n'hésita pas à lui déclarer le prodige-, celui-ci ne faisait qu'en rire, et la reprenait de sa crédulité, estimant qu'il était impossible de vivre sans cœur: «Rien n'est impossible à Dieu, répondit Catherine, et je ne puis « m'empêcher de croire que mon cœur a disparu de ma poitrine. » Et pendant plusieurs jours, on l'entendit répéter qu'elle vivait sans avoir de cœur. A quelque temps de là, Jésus lui apparut de nouveau, au sein de la lumière, ayant dans ses mains augustes un cœur humain, rouge et lumineux comme la flamme. A cette vue, l'humble épouse se prosterna dans un saint frémissement. Le Seigneur s'approcha d'elle, lui ouvrit pour la seconde fois le côté gauche et replaça à l'endroit le cœur qu'il tenait dans ses mains, en lui disant: «Ma chère fille, naguère j'ai pris ton « cœur; maintenant, je te donne le mien, pour qu'il soit désor- « mais la vie. » Après ces paroles, il ferma et solidifia l'ouverture, qu'il avait faite dans la chair. (1) laissant subsister, en signe du miracle, les rebords d'une cicatrice que ses sœurs, ajoute le Bienheureux Raymond de Capoue, m'ont assuré, ainsi qu'à plusieurs autres, avoir vue de leurs yeux, et dont elle-même m'a avoué l'c.ristcnce (2). A partir de ce jour, il lui fut comme impossible de redire la prière qui jusque-là, était sans cesse sur ses lèvres: Seigneur Je vous recommande mon cœur! et il sembla que sa poitrine fut devenue une fournaise dont les ardeurs redoublaient à la seule vue et aux approches de la Sainte Eucharistie, de telle sorte que ses compagnes entendaient alors comme un pétillement doux et harmonieux de flammes s'échapper de soncœur.
(1) Videbatur siquidem ei quod sponsus aeternus ad eam solito more veniret (•jusque latus sinistrum aperiens, cor inde abstraheret et discederet, sicque ipsa sine corde penitus remaneret.... Pluribus diebus hoc idem repetens, se dixit vivere sine corde.
lu lùce apparaît ei Dominus, habens in sacris manibus suis cor quoddam humanum, rubicundum.... Appropians Dominus, latus ejus sinistrum aperuit itel'iiui, ipsumque cor, quod in manibus gestabat intromittens, inquit: Ecce, carissima filia, sicut pridie tibi abstuli cur tuum, sic impraesentiarum trado tibi Cor meum, quo semper rivas. Et bis dictis, aperturam, quam in carne i'ecerat, clausit ei solidavit. (Raymond de Capoue - Vide Bolland., 30 april., t. 12, p. 907 n. 179-180).
(2) Remansitque in signum miraculi loco illo cicatrix obducta, prout ejus sociae milii et pluribus aliis fréquenter se vidisse asseruerunt, ei ipsa mihi percunctanti negare non valens, verum esse confitens, conflrmavit. (Raymond dé Capoue - Vide Bolland., ni., ibid.).
Ecoutons maintenant la B.seMarg. Alicoque nous raconter de quelle manière s'accomplit sur elle un prodige aussi étonnant.
« Une fois, écrit-elle, étant devant le Saint-Sacrement.... Je « me trouvai tout investie de cette divine présence, mais si for- « tement, que je m'oubliai de moi-même et du lieu où j'étais, et « je m'abandonnai à ce divin Esprit, livrant mon cœur à la force « de son amour. Il me fit reposer fort longtemps sur sa divine « poitrine, où il me découvrit les merveilles de son amour, et les « secrets inexplicables de son Sacré Cœur, qu'il m'avait toujours « tenus cachés, jusqu'alors qu'il me l'ouvrit pour la première fois, « mais d'une manière si effective et sensible, qu'il rie me laissa « aucun lieu d'en douter.... Il me demanda mon cœur, lequel je « le suppliai de prendre; ce qu'il fit, et le mit dans le sien ado- « rable, dans lequel il me le fit voir comme un petit atome qui « se consommait dans cette ardente fournaise, d'où le retirant « comme une flamme ardente en forme de cœur, il le remit dans « le lieu où il l'avait pris, en me disant:
« Voilà, ma bien-aimée , un précieux gage de mon amour, « qui renferme dans ton côté une petite étincelle de ses plus vi- « ves flammes, pour te servir de cœur et te consommer jusqu'au « dernier moment.... Et pour marque que la grande grâce que je « te viens de faire n'est point une imagination, et qu'elle est le « fondement de toutes celles que j'ai encore à te faire, quoique «j'aie refermé la plaie de ton côté, la douleur t'en restera pour « toujours ... Après une faveur si grande, poursuit la Sainte, et qui « dura un si long espace de temps, pendant lequel je ne savais « si j'étais dans le ciel ou en terre, je demeurai plusieurs jours « comme tout embrasée et enivrée, et tellement hors de moi que «je ne pouvais en revenir pour dire une parole qu'avec vio- « lence ... Cette plaie, dont la douleur m'est si précieuse, me « cause de si vives ardeurs, qu'elle me consomme et me fait brù- « 1er toute vive (1). »
Mais voici un autre prodige peut-être plus merveilleux encore.
Sainte Lutgarde avait reçu le don de guérir, par le simple attouchement, toutes sortes d'infirmités; mais le concours d>-A malheureux devenant un empêchement à la vie d'oraison, elle demanda que cette grâce lui tut retiré -, et qu'en échange, Dieu lui
(1) vie .le la B. Marg. Mari'', écrit'' par elle-même, t. 2, p. 379, éd. 2.
donnât l'intelligence des Psaumes, afin de pouvoir réciter l'oflice avec plus de dévotion. Cette prière fut exaucée, et cependant l'épouse du Christ n'était point encore satisfaite. Le Seigneur lui dit alors: « Que veux-tu? — Ce que je veux, c'est votre Cœur! « Et moi, je désire encore plus le tien. — Qu'il en soit ainsi ; « s'écrie Lutgarde, que l'amour de votre Cœur soit l'amour du « mien, et que je n'aie plus mon cœur qu'en Vous ! » Et cet heureux échange s'accomplit aussitôt (1).
Citons un dernier exemple que nous empruntons à la vie de saint Michel des Saints.
Le fait que nous avons à raconter, écrit son biographe, est une des plus grandes preuves d'amour que Notre-Seigneur ait données à quelques uns de se-; plus fidèles serviteurs. F. Michel s'était donné à Dieu si parfaitement, dès son enfance, qu'il pouvait dire dès lors.... que son Bien-aimé était tout à lui et qu'il était tout à son Bien-Aimé. Mais, comme l'amour ne dit jamais c'est assez, il lui semblait qu'il n'aimait pas beaucoup son Dieu, et tous ses désirs étaient de l'aimer de plus en plus.
Comme il faisait, un jour, l'oraison, dans cette disposition habituelle d'esprit, peu satisfait de son amour pour Dieu, il demanda à Notre-Seigneur Jésus-Christ de lui changer son cœur et de lui en donner un autre plus tendre et plus sensible aux attraits de l'amour divin. Cette supplique amoureuse fut si agréable à Notre- Seigneur, elle fut si favorablement accueillie et si largement exaucée que jamais le suppliant n'aurait pu s'imaginer quelle marque d'amitié son divin Maître voulait lui donner. Ce Souverain Seigneur enleva le cœur de son Bien-Aimé Michel, et, à la place de ce cœur qu'il prit et qu'il cacha dans sa poitrine, il mit son propre Cœur, laissant le Frère si heureux, si riche de cet échange, et tellement embrasé d'amour qu'il est impossible à une plume de retracer ces mystères.
Cette admirable faveur, Fr. Michel lui-même la déclara à son confesseur, le P. François de la Mère de Dieu, lequel l'a déposé, sous la foi du serment, et c'était non-seulement un témoin au dessus de tout soupçcn, mais un homme d'un mérite distingué par ses vertus et sa doctrine.
(1) Oui Dominus: Quid vis? Volo, inquit, Cor tuum. Et Dominus: quin e.tro potius et cor tuum volo. Oui illa; ita sit, Domine.... Facta est tune communicatWJ cordium. (Thomas de Canïiprk - Vide Rolland., 10 .lu ni, t. 24, p. 193, n. 12).
Quoique ce fait n'eût pa-; besoin d'autres preuves..., il plut néanmoins à Notre-Seigneur de le faire connaître d'une autre manière pour l'honneur de son serviteur et fidèle ami.
Il y avait à Séville une religieuse de l'ordre des Déchaussés, la Vénérée Anne de Jésus, qui finit ses jours en cette ville, dans une grande réputation de sainteté, que Notre-Seigneur daigna lui-même confirmer, en opérant quelques miracles à son intercession, le jour de ses funérailles. Cette servante de Dieu désirait que son bon Maître lui embrasât tellement le cœur de son pur amour, qu'elle put l'aimer autant que les Séraphins. Dans la pieuse témérité de sa ferveur, elle ne demanda rien moins à son doux Jésus que le don de son propre Cœur.
Et il paraît bien que ce bon Maître ne s'offensa point de cette hardiesse, puisqu'il daigna lui répondre: « Je ne te donnerai pas « mon Cœur, parce que Michel le possède, et que je possède le « sien. » Un jour que la même servante de Dieu était en oraison, Notre-Seigneur lui montra le Frère Michel, et elle vit dans sa poitrine, à la place du cœur, l'enfant Jésus tout entouré de flammes (1).
Voilà des faits qu'on ne peut révoquer en doute; ils sont revêtus de tous les témoignages d'authenticité qu'une critique sévère peut désirer. Ceux qui les racontent les ont vus et vérifiés par eux-mêmes ou recueillis de la bouche de témoins oculaires, consciencieux et dignes de foi. La fraude ou l'illusion n'est pas admissible. En effet, rien n'est plus facile que de se rendre compte d'une plaie, d'une cicatrice, d'une blessure. La véracité des récits que nous venons de rapporter paraît donc incontestable; nuls motifs pour les récuser; les témoins et les sources d'où ils émanent, loin d'être suspects, méritent au contraire toute confiance.
Les merveilles que nous venons de rapporter, et tant d'autres du même genre que nous avons passées sous silence, attestent, à n'en pas douter, que le cœur participe aux opérations affectives et en est le siège.
(1) Vie de Saint Michel des Saints, par Louis de Saint Jacques, c. 4, p. 85. traduct. le M. Veyrenc, Paris, édlt. Vives, 1862.
L'homme, avons-nous dit, se compose de deux substances: d'une àme et d'un corps. Ces deux substances réunies forment un tout vivant, harmonieux, complet. Le corps n'a de vie et d'action que par l'âme, et l'àme ici-bas n'entre en conscience de ses opérations les plus intimes qu'avec le concours du corps. L'àme est la vie du corps et le corps est l'instrument de l'àme. « Or, voir et aimer, c'est toute la vie de l'àme, c'est l'àme tout entière. La vie consciente de la pensée a le cerveau pour organe instrumental, le cœur est l'organe instrumental de l'amour conscient. Sans doute, le cœur ne fait pas plus l'amour que le cerveau ne fait la pensée. La pensée et l'amour ont leurs sources dans l'âme, mais c'est de l'écho, qui revient du corps à l'âme dans cette double opération, que l'homme en reçoit l'attestation et le sentiment: à ce point de vue, le cœur est à l'amour ce que le cerveau est à la pensée. Que la bonne ou mauvaise disposition de ces organes soit un secours ou un obstacle au libre exercice des fonctions psychologiques, ce n'est un mystère pour personne. L'organisation matérielle du cœur, ayant son contre-coup sur la vie affective de l'âme, plus cette organisation sera parfaite, plus elle contribuera au perfectionnement de l'amour (1). »
Mais, dira-t-on, les faits que vous rapportez sont inadmissibles! Comment vivre quand le cœur est perforé, enlevé ou substitué à un autre? C'est impossible!
D'abord remarquons que, « dans l'ordre contingent, il n'y a rien de nécessaire. Dieu aurait bien pu organiser l'homme, sans lui faire un cœur. Pourquoi ne pourrait-il pas lui maintenir la vie après lui avoir retiré un viscère principal? Ce serait là évidemment une dérogation aux lois actuelles et ordinaires de notre ' organisme-, mais celte dérogation ne constitue pas une impossibilité absolue; elle porte un nom dans l'Eglise Catholique, elle s'appelle un miracle (2). »
Dieu, qui a lire du néant sa créature pour lui donner l'être
(1) Voir la Mystique divine par M. Ribbt, prêtre de Saint Sulphice, t. 2, c. 31. ,4^ n. 5, p.
(2) Id., ibid.
et sa première forme, peut bien la refaire ou la modifier à son gré! Qui osera mettre des limites à sa puissance?
Mais voici une autre difficulté plus sérieuse. Dans les faits rapportés, il est dit que Notre-Seigneur a substitué son Cœur à celui d'un saint ou d'une sainte, et qu'il s'est approprié ensuite ce cœur d'autrui, comme devant remplacer le sien propre.
Nous ferons remarquer que cette objection et la solution qu'on peut lui donner, ne sauraient infirmer en rien notre thèse: les raisons sur lesquelles elle s'appuie n'ont aucun rapport avec elle. Quelque soit la réponse plus ou moins satisfaisante, le cœur de l'homme, comme celui de Jésus, reste et restera toujours le siège des affections sensibles et l'organe de l'amour.
Nous dirons, sans détour, qu'il nous paraît « inadmissible, en effet, que la sainte humanité du Sauveur soit dépossédée de son propre Cœur, de telle sorte qu'il cesse d'être uni hypostatiquement à la personne du Verbe; il ne l'est pas moins que le cœur de tel ou tel saint passe dans la poitrine du Christ, à ce point que le Verbe incarné le revendique comme faisant partie de sa personnalité divine (1). »
Mais comment expliquer que le Cœur physique du Sauveur puisse, sans cesser de lui appartenir, devenir le cœur d'un autre et même de plusieurs autres à la fois? Là se trouve le mystère !
Les uns l'expliquent en disant qu'on pourrait admettre, à la rigueur, que Jésus-Christ, dans ces circonstances, donne son Cœur de la même manière qu'il donne son Corps dans la sainte Communion, et qu'alors il en ferait une spéciale communication, semblable à celle qui se fait par la réception de l'auguste Eucharistie (2).
Les autres donnent une interprétation plus naturelle, peutêtre. La voici : Jésus-Christ, en substituant son Cœur à un autre cœur « fait à l'heureuse créature, qu'il dépouille et enrichit de cette sorte, un double don; à son âme, celui de dispositions et de sentiments qui reflètent les affections intimes de son âme divine; à son corps, celui d'un cœur en harmonie avec l'état intérieur, comme si son Cœur sacré s'harmonisait avec les élans de son âme (3).»
Le Pape Benoît XIV adopta cette explication, en déclarant
(1) Id., ibid., p. 586.
(2) Voir la Mystique divine par M. Ribet, t. 2, c. 31, p. 580-588.
(3) Etudes sur le Cœur de Jésus par le P. Séraphin, n. 14, p. 459.
vénérable Michel des Saints. Voici ce qu'on lit dans la vie de ce serviteur de Dieu, concernant le prodige que nous avons déjà rapporté (1).
« Quelques-uns crurent d'abord que cet échange avait été « réel, véritable, physique. Il paraît même que le P. Joseph de « Jésus-Marie, qui écrivait en 1688, partageait cette opinion et « qu'il l'appuyait sur des preuves que nous pourrions déduire, si « nous voulions sortir des limites dans lesquelles notre plan nous « oblige à nous renfermer. Toujours est-il que ce fait, regardé « comme rare et prodigieux, fut examiné avec soin par la Sacrée « Congrégation des Rites, selon les règles de la sévère critique « que de telles matières exigent et qui sont dans les habitudes « de ce respectable Tribunal, véritable Aréopage de l'Eglise Ca- « tholique. Et comme l'historien ne marche d'un pas sûr, que « lorsqu'il suit ce guide éclairé, il doit avertir, en terminant ce « récit, que lorsque Notre Saint Père le Pape Benoît XIV déclara « l'héroïcité des vertus du Bienheureux F. Michel, il fit de ses « vertus un éloquent panégyrique, dans l'église du couvent de « Saint Charles des Espagnols; et dans ce discours il dit, avec « ce profond savoir qui lui est propre, que l'échange du Cœur de « Jésus avec celui de son fidèle serviteur fut un échange mystique «et spirituel, et c'est là maintenant l'opinion de ceux qui se « règlent sur le jugement infallible de l'Eglise (2). »
Ainsi, d'après la Mystique divine, nous pouvons conclure que le cœur ne reste pas indifférent aux affections sensibles, mais qu'il <jn est le principe, l'instrument et Y organe. Comment expliquer autrement ces divins incendies, ces brasiers ardents, ces flammes brûlantes qui consumment le cœur des Saints, font éruption et éclatent à l'extérieur par ces merveilles que nous venons d'énumérer? Comment expliquer autrement ce foyer d'amour, Cette charité immense qui consume le Cœur du Sauveur, qui le dilate, et qui, par son contact, allume dans la poitrine de ses pieux serviteurs, un feu mystérieux qui les embrase, les transporte dans un nouveau monde et les transfigure?
(1) Tic de Saint Michel des saints par le P. Louis de Satnt Jacques, c. 4, p. 87.
(2) L'infallibilité pontificale ne semble pas s'être exercée dans cette question. La Sacrée Congrégation des Rites consacre l'interprétation de Benoît XIV dans l'office du saint dont nous parlons: « llunc servum suum lidelem peculiari voluit illustrare prodigio, quo ipse divini sui Cordis mysticam commutationem cum corde illius ignire dignatus est. (Brev. Ro/>/., pro aliq. locis, 5 JuiL, lect. 6).
0 Jésus, je vous crois, quand vous montrez votre Cœur adorable, et que vous dites: « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes! »
Oui, je vous crois, lorsque vous affirmez avec l'Eglise et les saints que votre Cœur est le siège de vos sentiments, le centre de votre charité, l'inspirateur de votre dévouement, le trône de votre miséricorde, le trésor du ciel et de la terre, Yaoîme de toutes les vertus, un océan de bonté, une fontaine de vie, la source de toutes les grâces, le refuge des pécheurs, la force des faibles, la persévérance des justes, Yespoir des mourants, la terreur des démons, la sanctification des cœurs, la maison de Dieu, la porte du Ciel et une fournaise d'amour (1).
0 Marie ! Quel titre n'avez-Vous pas encore à notre reconnaissance et à notre- amour! Nous ne saurions oublier, en effet, que c'est Vous qui avez formé ce Cœur adorable de Votre chair virginale. Aussi quel crédit ne devez-vous pas avoir auprès de Lui ! Puisque toutes ses richesses sont entre Vos mains, versezles sur nous qui sommes Vos enfants. Echauffez nos âmes au contact du feu divin qui le consume ; ce n'est pas assez, embrasezles de son amour, ou plutôt obtenez que nos cœur ne fassent plus qu'un avec le Cœur de Jésus et avec le Vôtre qui lui est en tout semblable: cor unum et anima una (2). C'est alors que le désir du grand Apôtre sera réalisé: Sentite in vobis, quod et in C/iristo Iesu (3), et que nous pourrons nous écrier avec lui : ce n'est plus nous qui vivons, mais le Cœur de Jésus que vit en nous. Vivo autem, jam non ego: vivit vero in me Chrisius (4).
Notre-Dame du Sacré-Cœur, exaucez-nous! Amen.
(1) Cor Jesu. Miscricordiae thronus, Sapientiae thésaurus, Virtutmn omnium abyssus, Bonitatis oceanus, etc.
(2) Act., IV, 32.
(3) Phil., II, 5.
(4) Go.'.. IJ. 20.