‹ Le Sacré Cœur de Jésus dans ses rapports avec MarieChapitre 46 sur 176 · ASIE · texte numérisé non relu

ASIE

Effets de la protection de Notre-Dame du Sacré-Cœur sur la mission du thibet.

Mission du Thibet-Yerkalo, le 30 juin 1880.

Mon Révérend Père,

Je viens demander à votre charité de vouloir bien m'aider à acquitter, en partie, une immense dette de reconnaissance que je viens de contracter envers Notre-Dame du Sacré-Cœur. Pour cela, il sullira de donner à cette lettre une place dans votre intéressante revue qui publie chaque mois les faveurs de notre bonne Mère du ciel.

Voici le fait : Au commencement de cette année 1880, les trois grandes Lamaseries de Lhassa, qui gouvernent le Thibet, (on peut le dire, bien qu'elles n'en soient point légalement chargées), résolurent de se débarrasser, coûte que coûte, des missionnaires et des chrétien^, et de faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges de la religion du Maître du Ciel, religion dont le voisinage leur cause tant d'alarmes. A cet effet, les lamas de Lhassa préparèrent le terrain en envoyant à toutes les Lamaseries des provinces soumises à la Chine, Tordre écrit d'avoir à leur prêter main-forte pour l'expulsion ou l'extermination des missionnaires et des chrétiens. Tous les moyens étaient bons pour nous faire disparaître ; la capitale répondait des conséquences, quelles qu'elles fussent. Cet écrit portait les cachets du roi de Lhassa, du Talaï-lama et des trois grandes Lamaseries. Les courriers porteurs de la circulaire devaient accomplir leur mission le plus promptement et le plus secrètement possible. Peu après le départ des courriers, le chef de la milice de Lhassa et les délégués des grandes Lamaseries se mirent en campagne et levèrent des troupes pour faire, disaient-ils, la guerre aux Saguens (tribut de bri-

gands limitrophe du territoire de Pathang). Grâce à ce mensonge, ils pensaient pouvoir réunir sur la frontière de Pathang une assez nombreuse armée qui, secondée par toutes les Lamaseries prévenues d'avance, tomberait sur nous à l'improviste et balaierait le terrain sans ditliculté. Alors on était débarrassé du cauchemar d'avoir des chrétiens si près de soi, et la Terre des esprits rentrait dans son ancienne quiétude. C'est ce que l'on espérait, et le diable avait bien dressé ses batteries pour y réussir.

Mais Notre-Dame du Sacré-Cœur veillait sur nous. Elle aussi avait pris une petite précaution humaine, si je puis p?»rler ainsi, et avait choisi un instrument dont Elle devait se servir, tout en laissant voir sa main dans tous les événements. Cet instrument était un Mandarin chinois, bien disposé à notre égard et doué d'une énergie bien rare dans les enfants du Céleste Empire. Cet homme venait occuper la première place mandarinale de Pathang au moment que Lhassa jurait notre perte. Un jour il apprit qu'un courrier extraordinaire venait d'arriver à la Lamaserie. Connaissant les lamas et les sachant capables de tout, il soupçonna aussitôt un complot. Sur le champ il envoie demander le courrier avec ses lettres et le Kumbo (supérieur) de la Lamaserie. Ayant pris connaissance de la circulaire dont j'ai donné le contenu plus haut, il demanda au Kumbo s'il avait l'intention d'obéir à Lhassa. Le bon Lama, sachant que c'était pour lui une question de vie ou de mort, répondit qu'il obéirait au représentant du Grand Empereur et non à d'autres. Cette réponse était bien une sorte d'apostasie, mais on peut affirmer qu'elle était sur ses lèvres et bien loin du cœur. Quoiqu'il on soit, l'aveu était important; car les 1,800 lamas de Patang pouvaient à eux seuls exécuter la besogne commandée par Lhassa.

Peu après les lamas-soldats étaient à notre frontière. Le Mandarin leur fit savoir qu'ils auraient à lui couper la tète, à lui, avant de mettre la main sur nous et qu'il saurait défendre sa ville. Pathang pouvait donc compter sur l'énergie du Mandarin ; mais il n'en était pas ainsi des deux chrétientés de Bongmé et de Yerkalo dont je suis chargé. Pour nous, pas de défense possible; nous étions à la merci de nos ennemis. Aussi les chrétiens de Bongmé, qui eonnaiss nt par expérience les procédés des Lhassaoua, ne tardèrent pas à se réfugier auprès du missionnaire, à Yerkalo. en attendant l'invasion. Quelques-uns de ces

pauvres chrétiens, obligés de porter leurs petits enfants sur le dos et de transporter leurs bagages pendant trois ou quatre jours au milieu de la pluie ou de la neige, m'arrivèrent ici dans un pitoyable état. Enfin je fus averti officiellement que dans deux ou trois jours au plus, l'armée de Lhassa marcherait sur Pathang, tandis qu'un détachement tomberait sur Yerkalo. La situation était grave; je ne pouvais garder avec moi tous les chrétiens jusqu'à l'arrivée de ce bandits. J'envoyai, à sept ou huit lieues d'ici, dans un village païen du territoire du Yunnan, les femmes, les enfants et un certain nombre d'hommes chargés de veiller à la colonie et à mes bagages. Mais avant de partir, tous les chrétiens voulurent s'approcher des Sacrements; ceux qui n'avaient pas encore reçu le baptême me prièrent de le leur conférer, afin de pouvoir supporter courageusement la persécution et mourir pour leur foi, s'il le fallait. D'autres, trop peu instruite pour recevoir le baptême, voulurent recevoir le catéchuménat. Cependant, l'avenir n'était pas rassurant; les païens disaient aux chrétiens: « Au Yunnan, on massacre prédicateurs de religion et chrétiens; si vous fuyez de ce côté, vous n'échapperez pas, et, si vous restez ici, les lamas tomb°nt sur vous. » Aux yeux de tout le monde, notre situation était désespérée, la chrétienté de Yerkalo était perdue et, à sa suite, probablement toute la partie Thibétaine de la mission, comptant cinq chrétientés.

Dans de telles circonstances, privé de tout secours humain, seul et sans appui au milieu de tout un peuple qui se soulève contre lui, le missionnaire n'a pas à choisir vers qui se tourner: il lève les yeux vers le ciel d'où il attend tout son secours, et il s'abandonne à la sainte et adorable volonté de Dieu ; mais il espère, il espère envers et contre tout, jusqu'à ce que la ruine soit consommée. Nous n'avions pas attendu l'extrémité pour chercher un secours plus efficace que celui des hommes, desquels, du reste, nous n'avions rien à espérer. Dès que le danger fut certain, je fis commencer une neuvaine à Notre-Dame du Sacré-Cœur, patronne de la chrétienté de Yerkalo, et à saint Joseph. Chaque jour j'offrais le Saint Sacrifice de la messe pour le salut de la mission. La messe terminée, nous récitions tous ensemble cinq Pater, cinq Ave, un Gloria Patri et trois fois les invocations: Notre-Dame du Sacré-Cœur, priez pour nous, et saint Joseph, sauvez-nous. Les chrétiens dispersés devaienl continuer à ré-

citer ces prières, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de décider de notre sort.

Je vous avoue, mon Révérend Père, que j'avais une confiance sans bornes en Notre-Dame du Sacré-Cœur, et j'attendais qu'Klle fit un miracle, si le miracle était nécessaire, car ce n'était pas ma cause, mais la cause des âmes qui était en jeu. Plusieurs fois, chaque jour, examinant sur mon toit les routes par lesquelles devait descendre l'ennemi, je disais au fond de mon àme : ô Notre- Dame du Sacré-Cœur, déjà en 1873, vous avez préservé cette chrétienté de la destruction, alors que toutes les autres étaient incendiées. Eh bien! sauvez-nous encore une fois, vous le pouvez. J'offrirai plusieurs fois le Saint-Sacrifice en actions de grâces, les chrétiens vous seront reconnaissants et deviendront plus fermes dans la foi. Pour moi, je publierai cette faveur, afin que l'on sache au loin que votre protection s'étend sur Toute la terre et que vous embrassez dans votre regard maternel les régions encore plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie, aussi bien que celles qui sont depuis longtemps illuminées du flambeau de la foi. Non, non, ô Notre-Dame du Sacré-Cœur, Vous ne nous abandonnerez pas, cela est impossible! Je n'oubliais pas non plus de demander à cette bonne Mère d'affermir mes pauvres chrétiens dans la foi et de l^s préserver du malheur de l'apostasie. J'eus bientôt la preuve que cette dernière prière était complètement exaucée. J'aurais à ce sujet des choses bien édifiantes à raconter ; mais ce serait donner à ma lettre une longueur démesurée.

Cependant notre situation ne s'améliorait point; au contraire. Les lamas, sur le point de venir nous incendier, avaient déjà plusieurs fois jeté les sorts, et les réponses avaient été en notre faveur, il est vrai; mais enfin les sorts s'étaient tournés contre nous; peuple et lamas, consultant le diable à l'envi, s'accordaient à dire que c'en était fait de nous. Tous les chefs, un seul excepté, nous abandonnaient à la merci de Lhassa. Les lamas, prévoyant notre déroute prochaine, défendaient au peuple de nous loger et de nous vendre ni nourriture, ni quoi que ce fût. Ils faisaient Hiasser mes chrétiens du village païen, où je les avais envoyés, l"ur accordant cependant la permission do coucher à la belle étoile, non loin du village, jusqu'à ce que je les eusse rejoints. Les païens de Yerkalo et des environs, fous de frayeur, cachaient leur petit mobilier dans n'importe quoi buisson, et chassaient leur bétail

aux commets de* montagnes, pour le soustraire à la rapacité des envahisseur-; car ces pauvres païens étaient compromis aux yeux de Lhassa, pour nous avoir laissés nous établir parmi eux. Bientôt on dit que les Lhassaoua arrivent; tout est perdu !... Non, cène sont pas les Lhassaoua qui arrivent, mais un de mes confrères de Pathang. qui vient m'annoncer que nous sommes sauvés. Le légat impérial, résidant à Lhassa, a ordonné aux lamas de rebrousser chemin, et ils se retirent. Ils ont stationné un mois à la porte de deux chrétientés sans défense, et n'ont rien osé contre elles. Ce dénouement était tellement inattendu et si peu naturel, que les païens ne voulurent pas d'abord y croire; ils ne furent convaincus qu'en voyant les chrétiens retourner à leurs demeures. Mais ils ne sont pas encore parvenus à s'expliquer ce mystère. Comment! Lhassa qui s'impose à tout ce qui est Thibétain, même dans les provinces réunies a la Chine ; Lhassa , qui a des milliers de milliers de lamas à enrôler, sans compter le peuple qu'elle force à prendre les armes; Lhassa, qui a annoncé la destruction complète de la religion chrétienne partout où il y a une Lamaserie; Lhassa la formidable vient d'échouer sans combattre, et les chefs d'expédition se retirent sans piller, sans brûler!... Qu'est-ce que tout cela?...

Cela n'est pas un mystère pour nous, qui avons le bonheur de voir la main de la Providence diriger tous les événements, et réduire à néant les complots des méchants, quand Elle le juge à propos. Mais si cette défaite de nos ennemis n'est pas un mystère, je puis bien dire que c'est un miracle, et c'est le cri que chaque missionnaire a laissé échapper de son cœur, en apprenant l'heureuse nouvelle de notre délivrance. - «Oui, c'est un miracle, et c'est Notre-Dame du Sacré-Cœur qui nous a sauvés!...» Les chrétiens n'en sont pas moins convaincus, et j'espère qu'ils en seront pour toujours reconnaissants envers Notre-Dame du Sacré-Cœur, notre bonne Mère et aimable Patronne, ainsi qu'à saint Joseph, ami du Sacré-Cœur.

Pour moi, mon Révérend Père, j'aime à voir dans cetle signalée faveur de Marie un nouveau gage de ses futures miséricordes envers c-tte pauvre mission du Thibet, si constamment persécutée depuis sa fondation. Mais j'y vois aussi, en même temps qu'un encouragerai nt. une grande dette de reconnaissance à acquit-

ter; ce sera, je l'espère, l'œuvre de toute ma vie, et je ne cesserai de dire : Gloire et actions de grâces à Notre-Dame du Sacré-Cœur! et loué soit saint Joseph, ami du Sacré-Cœur!!! Veuillez, mon Révérend Père, agréer, etc.

P. Giraudeau, Miss, apost. au Thibet.

(Annales françaises de décembre 1880).

DÈS QUE LE BANDEAU FUT ENLEVE, l'eNFANT S'ÉCRIA :

Je vois, je vois!

A madame la Supérieure des Religieuses de N.-D. du Sacré-Cœur.

Kampti, le 29 décembre 1879.

Ma très révérende Mère,

Permettez-moi d'avoir de nouveau recours à votre bienveillance envers la mission de Vizagapatam, pour vous prier de remercier et faire remercier Notre-Dame du Sacré-Cœur d'une grâce toute particulière obtenue par son entremise. Voici le fait: Une jeune pensionnaire du couvent de Jubutpore était devenue aveugle tout-à-coup. On appela le médecin de la localité pour la soigner. Il déclara dès le principe que le mal était sans remède. La digne Supérieure me fit part de l'accident, en me disant qu'elle était désolée d'entendre dire au médecin que le mal était sans remède. On fit transporter l'enfant à l'hôpital général, on répéta de nouveau que le mal était sans remède.

Je me contentais d'écrire à la bonne Supérieure que puisque tout le monde lui disait que le cas de cette pauvre enfant était désespéré, il ne lui restait d'autre ressource que d'avoir recours à Notre-Dame du Sacré-Cœur, et de commencer une neuvaine à cette intention. Sur ces entrefaites, la mère de l'enfant arriva pour voir sa fille et s'assurer par elle-même s'il n'y avait pas de moyen de la sauver. La première entrevue fut des plus déchirantes, quand l'enfant se jetant, dans les bras de sa mère, lui dit et lui répéta: Je suis aveugle, et l'on dit que c'est sans remède.

Les assistants ne purent s'empêcher de verser des larmes à ce spectacle.

La pauvre mère interroge les médecins, leur demande si c'est bien vrai qu'il n'y a pas de remède. Ils lui répondent qu'il faut qu'elle se résigne, qu'il n'y a aucun espoir d<^ guérison. La neuvaine continue, vers la fin l'enfant demande en grâce qu'on lui enlève le bandeau qu'a mis le docteur qui avait visité l'enfant la veille même et n'avait trouvé aucun changement. Dès que le bandeau fut enlevé, l'enfant s'écria: Je vois, je vois!!! Tout le monde croit que c'est une illusion. Le médecin l'interroge, lui demande quelle est la couleur et la forme de son habit, il lui présente la main en lui demandant si elle est ouverte ou fermée, elle répond à toutes les questions qui lui sont faites avec la plus grande assurance, sans hériter. Le médecin la quitte en disant: .le n'y comprends rien, pour moi c'est un vrai prodige. Depuis ce joui', la vue de l'enfant s'est améliorée et elle peut maintenant lire et écrire, en un mot la guérison est parfaite. Cette faveur a beaucoup augmenté la dévotion qu'on avait déjà à Notre- Dame du Sacré-Cœur.

J'ai eu l'honneur de vous parler, ma révérende Mère, de la petite chapelle, dédiée à Notre-Dame du Sacré-Cœur, que j'ai bâtie sur une petite montagne qui domine la ville et la rade de Vizagapatam. On m'écrit que cette année, à l'occasion du 25" anniversaire de la Proclamation du Dogme de l'Immaculée-Conception, on est allé en procession à Notre-Dame du Sacré-Cœur avec une statue de la Vierge au milieu d'un grand concours de païens, dont la tenue était des plus respecteuses et des plus sympathiques. Un rajah des environs, qui se trouvait au chef-lieu, a pris part à la cérémonie ainsi que sa suite. La petite montagne était couverte de monde. On a déployé en cette circonstance toute la pompe possible. La cérémonie s'est terminée par des feux d'artifice. J'ai la plus grande confiance que Notre-Dame du Sacré-Cœur continuera à protéger la pauvre ville de Vizagapatam. Le jour de la fête on a eu la consolation de baptis ?r un bon nombre de païens, c'est par là qu'ont commencé les cérémonies de cette auguste fête, le soir consécration à Mari- dans sa chapelle.

Le pèlerinage à Notre-Dame du Sacré-Cœur devient très populaire, on parle d'un grand nombre de grâces, qui ont été obtenues et qu'il serait trop long de vous raconter en détail. Ce

qui est sur, c'est qu'en ce moment les conversions dans la mission sont nombreuses. Notre-Dame du Sacré-Cœur protège d'une manière bien sensible toutes nos œuvres et en particulier le dessèchement des marais à l'entrée de la ville, que tout le monde regardait comme une entreprise impossible. J'ai bâti notre crèche sur cet emplacement autrefois si insalubre.

Veuillez donc m'aider à remercier Notre-Dame du Sacré- Cœur pour tant de faveurs, en particulier pour la guérison de la petite aveugle. Je suis avec la considération la plus distinguée, ma très révérende Mère,

Votre très humble serviteur,

f J. M. Tissot, M. F. S.,

Ev. vie. ap.

(Annales françaises de mars 188 >).

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