ET DE LA DÉVOTION QUI S?T RATTACHE
C'est au 8 décembre 1854, jour à jamais mémorable de la proclamation du dogme de l'Immaculée-Conception, qu'il faut remonter pour trouver l'origine de la Dévotion à Notre-Dame du Sacré-Cœur, telle qu'elle existe aujourd'hui.
En 1849, quelques jeunes gens formèrent au grand séminaire de Bourges une Association de prières pour glorifier le Sacré- Cœur et la Vierge immaculée. Leur but était de former aux pieds de leurs autels, pendant les promenades et les récréations, une garde d'honneur; les membres, avertis les uns par les autres, s'y succédaient à tour de rôle et sans interruption. Qu'y faisaient-ils? ils adoraient le Cœur de Jésus, réparaient les outrages qu'il reçoit de toutes parts et sollicitaient de sa bonté, par l'entremise de Marie, les grâces dont pouvaient avoir besoin l'Eglise et son Chef, les Evèques et leurs Prêtres, les justes et les pécheurs. Son Eminence, le Cardinal du Pont, daigna approuver cette œuvre, et voulut bien accorder ICO jours d'indulgence à chacune des visites (1). Les adhérents devinrent assez nombreux. Les élèves les appelaient, les Chevaliers du Sacré-Cœur et de Noire-Dame.
Trois d'entre eux se lièrent d'une étroite amitié. Ils aimaient, dans leurs récréations, à parler de tout ce qui pouvait contribuer à la gloire de Dieu et au salut des âmes. L'un d'eux, se laissant
(1) La visite réglementaire durait cinq minutes dans la chapelle du jardin où se prenait habituellement la récréation, et un quart d'heure dans celle de la maison de campagne du grand séminaire où résidait le s. Sacrement, lorsque les élèves y allaient en promenade.
aller à l'ardeur de ses désirs, pensait déjà à former une congrégation exclusivement dévouée au Sacré Cœur de Jésus, et dont la mission serait de faire connaître aux âmes tous les trésors d'amour et de miséricorde que renferme ce divin Cœur. Il jeta même les yeux sur ses deux condisciples, comme pouvant un jour s'adjoindre à lui. « Mais où placer le berceau de cette œuvre, se demandait-il? Je ne vois qu' Issoudun. Cette ville populeuse (1) est privée, pour ainsi dire, de tout secours religieux; elle n'a qu'une Paroisse avec un vieillard septuagénaire'pour curé, et deux vicaires seulement, pouvant à peine suffire au service matériel. L'esprit qui y règne passe pour être des plus mauvais; les hommes, dit-on, ne viennent plus à l'église, et le reste de la population en a presque oublié le chemin. Aussi les offices sont-ils déserts, et les sacrements généralement abandonnés. Le soleil, parait-il, y aurait même ses adorateurs (2). Au séminaire, on la regarde comme une terre tellement ingrate que les nouveaux Prêtres redoutent d'y aller exercer le Saint ministère. Placée au cœur même de la France, on serait porté à croire que Satan l'a choisie, de préférence à tant d'autres, pour y établir son règne. Eh bien, puisque d'après nos Livres Saints, la grâce doit surabonder là où le péché abonde (3), c'est Issoudun qui devrait avoir le bénéfice de cette fondation, si jamais elle existe. »
Le temps s'écoule; le jeune Lévite, dont il est ici question, devint Prêtre. Après cinq années de séparation, il se trouve, contre toute espérance et prévision possible, vicaire dans cette même ville, avec un de ses premiers amis (4). Le projet d'autrefois lui revint à la pensée. Plus il cherchait à l'éloigner, plus il en était rempli. Enfin, pour s'assurer de la volonté divine, il crut devoir s'en ouvrir à son pieux confrère. Celui-ci le regarde fixement et lui répond: « Vous avez donc lu dans mon àmej Moi aussi je pensais la même chose, dès le grand séminaire, et je comptais sur vous, sans jamais avoir osé vous en parler. » Aussi touchés qu'étonnés de cette double confidence, les deux Prêtres se jettent dans les bras l'un de l'autre et adressent au Ciel une ardente prière
(1) Issoudun est uue Sous-Préfecture de 15000 habitants.
(2) On affirmait, et la chose est malheureusement certaine, que plusieurs \ ijjfcei s :idoraipnt encore le soleil comme une divinité.
(3) Ubi auteni abundavit delietum, super abundavit gratia. (Rom. V-20).
(4) I.e troisième vint les rejoindif en 1*56.
pour le succès de leur entreprise. Ils communiquent rp dessein à des hommes sérieux. Les uns le regardent comme le fruit d'une imagination exaltée, et les autres comme une folie. « Comment pouvez-vous espérer réussir, leur dit la sagesse humaine? Vous êtes sans crédit, sans fortune, sans influence, sans prestige et sans nom; en un mot vous n'avez rien de ce qui peut assurer le succès. Croyez-moi, renoncez à votre projet; il est plus que téméraire, je le trouve insensé. » Sans se décourager, les deux jeunes prêtres se disent: « Après tout, nous ne voulons que la volonté de Dieu. Pour la connaître, faisons une neuvaine à Marie; les circonstances ne sauraient être plus favorables. Bientôt l'Eglise la proclamera Immaculée: demandons Lui, comme premier fruit de cette gloire incomparable qui va couronner son front, d'obtenir du Coeur de Jésus la fondation de cette société; Elle peut tout sur ce divin Cœur, car sa prière est toute puissante, et, si Elle nous exauce, nous prenons dès aujourd'hui l'engagement de la faire honorer d'une manière spéciale; si au contraire le Ciel reste sourd à nos vœux, nous en concilierons que cette œuvre n'entrait point dans les desseins de la divine Providence et nous n'y penserons plus. »
Des difficultés insurmontables se présentaient, en effet, de toutes parts. Humainement parlant la réussite paraissait impossible. La cause était vraiment désespérée, et sans une intervention surnaturelle, il fallait évidemment s'attendre à une réelle déception. Marie prit en main cette cause et la plaida avec tant d'éloquence que, le 8 décembre Î854, à l'heure même où Rome la proclamait Immaculée, Elle triomphait de tous les obstacles: la grâce était obtenue.
Voici le fait: Immédiatement après la Grand'Messe, un Monsieur de la ville se présente à la sacristie, et dit, avec un air mystérieux, qu'il désire parler aux Vicaires de la Paroisse. L'un d eux se rend alors au Presbytère.
« M.r l'Abbé, je viens vous annoncer une heureuse nouvelle. Une personne, étrangère à la localité et qui tient à rester inconnue (1), vous offre une somme de 20.000 fr. pour établir à Is-
(1) Cette personne qui voulait rester inconnue vient de mourir. Nous pouvons sans indiscrétion la faire connaître aujourd'hui. C'est M. L'abbé de Cnampgrand, prêtre de Saint-Sulpice, et originaire il'' Bourges, sa vie, vouée à toutes les bon-
soudun une bonne œuvre? — Laquelle? — Celle que vous voudrez; cependant une Maison de Missionnaires sourirait assez au Bienfaiteur » (1).
L'âme du jeune prêtre déborde de joie. Il cherche son confrère pour lui faire part de son bonheur; il le trouve aux pieds de la statue de la Mère de Dieu, absorbé dans un recueillement profond. — « Venez vite, lui dit-il, j'ai quelque chose d'important à vous communiquer. — Et moi aussi, lui répond son ami; j'ai la conviction que nous sommes exaucés; la très-sainte Vierge vient de me le faire connaître. »
Les deux Prêtres se regardent, les yeux mouillés de larmes, et s'embrassent sans pouvoir échanger un seul mot, car l'émotion 1«'S suffoque. Ils ont compris le mystère d'amour qui vient de s'opérer. Le voile de l'avenir se soulevant, pour ainsi dire, devant eux, ils semblent entrevoir, dans un3 vision rapide comme l'éclair, les luttes qui les attendent, les épreuves qu'ils auront à subir pour l'œuvre de Dieu. Ils se jettent à genoux et s'offrent en holocauste avec tous ceux qui partageront leurs travaux dans l'avenir. Ils acceptent par avance, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, tout ce qu'il plaira au Sauveur de leur envoyer et forment avec son adorable Cœur et celui de sa très-sainte Mère des liens sacrés que rien au monde ne pourra désormais briser (2).
Cette Congrégation religieuse naquit donc du Sacré Cœur de Jésus, sous les auspices de Marie Immaculée. Elle porte le triple sceau dont Dieu marque tout ce qu'il fait: l'infirmité au berceau, le développement à travers la lutte, un succès humainement inexplicable. Cette œuvre s'accrut au milieu d'obstacles toujours renaissants, et toujours heureusement renversés par sa puissante Protectrice, qui semblait réclamer à juste titre Y exécution de la
lies œuvres, a été celle d'un Saint. Il fut pour nous l'instrument de la divin" Providence; aussi aura-t-il toujours des droits à notre plus vive reconnaissance.
(1) Cette somme de 20,000 fr. représentait juste la valeur de la propriété qui servit de berceau à la fondation projetée.
(2) Quis ergo uos separabit a charitate Christi? Tribulatio? An angustia? An famés? au nuditas? au periculum? An persecutio? An gladius? (Sicut scriptum est' Quia propter te mortiflcamur tota die, aestimati sumus sicut oiies occisionis). Sed m nia omnibus superamus propter eum qui dilexit nos. Certus sum enim, quia ueque mors, neque \\\;\. ueque angeli, neque principatus, neque virtutes neque instantia, neque futura, neque fortitudo. neque altitudo, neque profundum, neque creaiura alia poteril nos separare a charitate Det, quae est in Christo Jesu Domino ' nostro. (A^. Rom., 8-35, '-te.)
promesse. Mais là se trouvait la difficulté. Comment faire honorer Marie d'une manière spéciale*. Quel titre nouveau Lui donner? Quel hommage Lui rendre, qu'EUe n'eût déjà reçu dans les siècles précédents?...
On attendait depuis un an la solution de ce problème.
En 1855, le dimanche 9 septembre, fête du saint NOM de Marie, les Missionnaires étaient installés par Son Éminence le cardinal du Pont, Archevêque de Bourges, et recevaient officiellement le NOM de Missionnaires du Sacré Cœur de Jésus.
Ce jour-là même, désireux de témoigner à Marie leur amour et leur gratitude, ils Lui donnaient, dans leur pensée, le NOM de Notre-Dame du Sacré-Cœur.
Admirable coïncidence que le Ciel seul pouvait ménager (1) !!!
Ce Titre semblait venir d'en Haut. Il était, tout à la fois, l'expression de la vive reconnaissance que les nouveaux Religieux devaient à leur auguste Bienfaitrice, et le symbole de la Puissance que Dieu lui a accordée sur le Cœur de son Fils.
Peu de temps après leur installation, ils placèrent dans leur jardin, sous un berceau de tilleuls, (qui existe encore), une statue de la Vierge Immaculée, avec cette inscription, qu'on lisait pour la première fois : Notre-Dame du Sacré-Cœur, priez pour nous!
La chapelle primitive des PP. du Sacré-Cœur, installée provisoirement dans une étable, menaçait ruine. Une partie même venait de s'écrouler, lorsqu'en 1857, aidés par la charité de quelques pieux fidèles, ils jetèrent les fondements d'un nouveau sanctuaire à la gloire du Cœur de Jésus, au nom de In France qu'il a choisie pour manifester ses divines miséricordes et du monde entier su lequel II veut régner en Maître souverain (2).
C'est alors qu'ils conçurent le projet de dédier l'autel de la Vierge à Notre-Dame du Sacré-Cœur, et de faire représenter Marie, invoquée sous ce Titre nouveau, dans un vitrail qu'on voit encore au fond de l'église. On peut lire, à la fin de cet ou-
(1) Au moment où nous écrivons ces lignes. Juin 1883, le Saint-Siège vient de confier à notre Société les deux vicariats apostoliques il'1 La Mélanésie et de la Micronésie, privés île Missionnaires depuis vingt-cinq ans, ^\ dont 1'' dernier est morl en 18r>5 fil même temps qu'un nous donnait à [ssoudun le titre de Missionnaires du Sacré-Cœur.
(2) \metur ubique terrarum Cor Jesu Sacratissimum. (Pie IX L860, L00 ,j. d'ind.)
vrage, la description de coite précieuse image. Cet autel et ce vitrail ne furent placés qu'en 1860, le jour de l'inauguration de la première partie du sanctuaire.
Ce Titre de Notre-Dame du Sacré-Cœur répondait entièrement au désir des pieux Missionnaires.
En même temps qu'il est l'expression de leur reconnaissance à Marie, il dit en outre ce qu'est cette divine Mère dans ses rapports avec le Cœur de son Fils; il exprime non seulement son intercession toute-puissante sur ce Cœur sacré, mais encore l'honneur qu'Elle a d'être la Trésorière de ses grâces et la libérale Dispensatrice de ses bienfaits; il présage sa merveilleuse coopération à l'établissement et à la diffusion de cette admirable dévotion au Sacré-Cœur, qui doit si puissamment contribuer au salut des hommes.
Le Titre de Notre-Dame du Sacré-Cœur fut donc comme un trait de lumière... C'était la réponse de Marie au vœu de ses enfants.
Notre-Dame du Sacré-Cœur de Jésus!... Cette invocation, si simple et si naturelle, parut de plus en plus suave et pleine d'à-propos. Méditée, elle était un sujet inépuisable de pieuses pensées; examinée au point de vue de la Théologie, de la doctrine des Saints Pères, et de la Tradition, elle semblait irréprochable; elle fut d'abord soumise à l'autorité de Mgr. de La Tour d'Auvergne, Archevêque de Bourges, qui l'approuva. Ce fut en 1862 que parut le premier opuscule traitant de la dévotion à Notre-Dame du Sacré-Cœur.
Ce travail, communiqué à NN. SS. les Évèques de France, reçut immédiatement leur haute approbation et leurs précieux encouragements (1). Le nouveau Titre de Marie, expression de la foi constante de l'Église, fut accueilli partout avec empressemont. Il répondait à un besoin des cœurs. Aujourd'hui (juin 1883), quatre cent cinquante Archevêques ou Evèques ont approuvé publiquement cette dévotion et l'ont répandue dans leurs diocèses.
(1) Voir le chapitre des approbations épiscopales.