‹ Le sacrificeChapitre 14 sur 79 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

pides. Il j a encore des petites filles à Paris, nest-ce pas, maman?

MADAME JOURDEUIL

Oui, sans doute; pourtant il ne faut pas croire qu'à Paris toutes les demoiselles soient comme Louise... Il y en a d'autres.

FRANQUEYROL, souriant

Vraiment?

MADAME JOURDEUIL

D'aiUeurs, vous savez, moi, je suis comme toutes les mères; je ne vois rien d'aussi teau que les miens... Cet Henri, hein? quel cœur! quelle nature!..,

Et quel talent?

MADAME JOURDEUIL

Il a du talent.

FRANQUEYROL

S'il en a, le bandit, mais il y a six ans, quand je lai connu, ce n'était qu'un enfant encore, et c'était déjà presque un maître.

MADAME JOURDEUIL

Ah! dame, il tient cela de son père ! Vous savez que M. Jourdeuil a été une célébrité à son époque; en 1825, nous avons eu une médaille. (Elle montre les lauriers académiques du panneau.) Et dame ! c'était bien plus difficile alors que maintenant.

FFANQUEYROL, à part Ça doit être du père Jourdeuil, cette pensée-là.

MADAME JOURDEUIL

Malheureusement, depuis, les années sont venues, la maladie, les chagrins, les pertes d'argent ; Jourdeuil était si bon, tout le monde l'a exploité. En avons-nous nourri des camarades d'atelier! J'en avais toujours

quatre ou cinq à la maison. Comme il me disait quelquefois : « Que veux-tu, ma femme, je suis né les mains ouvertes, jamais je ne pourrai les fermer, v Pauvre homme, il a bien fallu qu'il les fermât, cependant. Un beau jour, son meilleur ami, un nommé Pipette, dont il avait répondu pour une somme très-forte, a disparu subitement la veille de l'échéance. Mon mari a payé sans rien dire, mais c'a été pour lui un coup terrible, et il ne s'en est jamais bien relevé.

Pourtant, les succès de son lils doivent l'avoir remonté maintenant?

MADAME JOURDEUIL

Oh! sans doute. Au fond, il en est très-fier. Mais c'est égal. (Bas, regardant autour d'elle.) Ne lui en parlez pas trop; vous comprenez, quand on est vieux, on est toujours un peu triste de voir le succès s'en aller tout à la jeunesse, tandis que soi-même... Hein ! faut-il que je vous aime pour vous dire toutes ces choses-là?...

FRANQUEYROL

Je voudrais bien voir que vous ne m'aimiez pasi

MADAMK JOURDEUIL

Non!... mais c'est vrai, avec vous je me sens si à Taise! Il me semble que je vous connais depuis vingt ans... Et tenez, mon cher enfant (Elle va voir à la fenêtre.), puisque nous sommes seuls encore un moment, je vais vous faire une petite confidence.

FRANQUEYROL, flairant du coté de la cuisine

Pardon ! vous ne sentez pas?

MADAME JOURDEUIL

Quoi donc?

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