SCÈNE VI ANGÈLE, BERNARD
ANGÈLE, émue.
Bernard !
BERNARD, entrant les mains tendues vers elle.
Oui, c’est moi, ma sœur. Jo t’ai vue seule et je suis venu ; j’avais besoin de te voir!
ANGÈLE, étonnée et joyeuse. ’
De toi-môme, tu viens à moi: je me crovais tout à fait oubliée!
Oubliée! toi!
ANGÈLE, lui prenant la main avec tristesse.
Ne mens pas; tu m’oubliais!
BERNARD, vivement.
Pardonne-moi, je suis venu à toi pour iout te dire! ANGÈLE, faisant un brusque mouvement pour maîtriser son émotion. Je ne te comprends pas!
Elle s’est peu & peu laissé tomber sur le banc, Bernard est devant elle tris-ému aussi. 11 parle à voix basse avec une sorte de recueillement.
îe.
BERNARD, après un silence.
Angèle, tu es pure et candide!... cette salle où tu respires, est imprégnée de parfums religieux!... Dieu est en ton âme: je vais me confesser à toi ; tu m’absoudras... et tu me sauveras peut-être!
ANGÈLE
Te sauver!... quelles paroles prononces-tu?... En vérité, tu me fais trembler !
B ERNARD.
Oh! je tremble aussi, moi... rien qu'en songeant à l’aveu que je vais te faire!
ANGÈLE
Que veux-tu me dire?... Ob' parle, Bernard, je t’en prie, je le veux !...
B ERNARD.
Depuis un mois, je vous fuis tous, je m’isole; c’est que depuis un mois, mon âme ne m’appartient plus!
ANGÈLE, frémissante .
Et à qui donc appartient-elle?...
BERNARD. -
A une femme jeune... belle, adorable!... au sourire étrange... au regard irrésistible... La première fois que je me suis trouvé face à face avec elle, c’était il y a un an... elle ne demeura que quelques heures seulement à la ferme et elle partit. Elle ne m’avait même pas adressé la parole; mais tout soucieux, je la vis monter en voiture... les chevaux s’élancèrent au galop et, dans le nuage de poussière qui se soulevait sur la route, il me sethbla qu’elle me souriait!
ANGÈLE, haletante.
Après?...
BERNARD
Depuis ce jour, mon être fut comme bouleversé!... je ne reprenais un, peu de calme que le soir à table, lorsque, de la douce voix, tu disais le Bcncdicite... mais la mort s’est abattue sur ce toit... et, avec la mort, avec les larmes, elle est revenue,elle!... plus belle encore... plus rayonnante!... Elle était ici avec les autres héritiers. Une fois, au coucher du soleil, elle me demanda de l’accompagner. Nous partîmes... nous marchions l’un près de l’autre et mon cœur battait à se rompre... les ombres de la nuit tombaient du ciel; autour de nous, un silence profond. Dans le brouillard naissant, les bâtiments de la ferme avaient disparu... je murmurai ton nom, et sa voix à elle me fil presser le pas... Pour gravir une colline, elle s’appuya sur mon épaule... ses cheveux abandonnés à la brise, venaient caresser mon visage... j’étais éperdu... Était-ce du bonheur ou de la crainte, je ne sais, mais je serais mort en