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avaient la hache à la main. Mais les jours où cessent les labeurs et qui sont consacrés à Dieu avaient perdu pour eux tous leurs charmes. Les dimanches se levaient tristrement et finissaient dans l’amertume dessouvenirs ; ils passaient lentement, sans apporter aucune de ces heures où les loisirs sont si bien remplis dans nos paroisses de vieille fondation. Pas de voisins à visiter ; pas de réunion le soir chez quelque bonne famille amie ; le foyer était déserté là-bas de même qu'on était isolé ici, entouré par l’implacable et sombre muraille des forêts qui mettait une distance de vingt-cinq lieues entre le village où l’on avait vu le jour, où l'on avait grandi, et le chantier morne dont les bruits maintenant se taisaient, dont tous les échos s'étaient subitement enfuis.
Puis la mort vint : elle frappa deux victimes qui expirèrent sans qu'aucun des secours de la religion ne vint consoler ni sanctifier leurs derniers instants. Elles s’en allèrent de ce monde, avec l'espérance sans doute, mais sans rien qui la confirmât, sans cette bénédiction suprême du prêtre qui conduit jusqu’au seuil de l'éternité,
Ce fut alors qu’un grand vide et un grand besoin se firent sentir parmi ce putit groupe d’abandonnés qui avaient vécu jusqu'alors sans trop se soucier peut-être de ce besoin et sans songer aux douloureuses manières dont il pourrait se faire sentir. Les mourants avaient supplié Dieu de leur envoyer un
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prêtre à leur dernière heure, et ce vœu allait être exaucé, du moins pour ceux qui les suivraient plus tard dans la tombe.
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A cette époque, pour aller de la baie Ha! Ha ! à la Malbaie, il fallait d’abord se rendre à l’Anse Saint- Jean sur la glace du Saguenay, et, là, on prenait un sentier de pied ou de raquette qui conduisait à la Maïbaie. Ce sentier est ce qu’on appelle aujourd'hui le chemin des Marais. Par ce chemin, on pouvait avoir à faire de huit à neuf lieues pour atteindre la hauteur des terres qui borde le Saint-Laurent à douze milles environ de sa rive, dans les profondeurs de la Malbaie, Dans cette étendue de pays il y a beaucoup de montagnes sans doute, mais bien moins qu’on ne serait porté à le croire. En partant de la hauteur des terres, on suit une vallée en pente douce, coupée par de petites rivières el où les lacs sont assez fréquents ; cette vallée a depuis un quart de lieue jusqu’à une lieue de largeur, et elle s'étend jusqu’au Saguenay. Le bois y a diminué de beaucoup par suite des incendies qui ravagent pour ainsi dire périodiquement nos forêts.
M. Thomas Simard, ancien habitant de la Malbaie, disait, dans son témoignage donné devant la cominis-
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sion instituée le 19 janvier, 1829, par l'Assemblée Législative, pour examiner le rapport officiel des explorateurs et ‘pour étudier tous les faits concernant le Saguenay : «Je connais très-bien la partie du pays qui est entre la Malbaie et le Saguenay, Dans le cours des trois ou quatre dernières années j'y suis alié souvent. Je fais la chasse à la martre et je pêche à Ja truite dans cet endroit. Le terrain y est montagneux depuis le littoral du fleuve Saint-Laurent jusqu’à trois lieues, parfois un peu plus, dans l'intérieur. Il devient alors plus uni et se trouve entrecoupé par des cavités, principalement jusqu'à la rivière Petit Saguenay, qui est à la distance de huit ou neuf lieues de la Malbaie. Il s’y trouve une étendue de terrain propre à la culture, dont le sol est de marne jaune, et dont cent familles pourraient tirer leur subsistance. Les bois sont principalement le bouleau, l'érable, le sapin et la pruche. Ceux qui désirent prendre de nouvelles terres voudraient commencer à l’Anse Saint-Jean et dans la partie ouest au-dessus de Chicoutimi, parce que le climat y est meilleur que celui de la Malbaie. que le printemps s’y déclare plus à bonne heure et que les terres y valent mieux. .... »
(1839). Dans le mois de juin, 1839, Messieurs Decoigne, curé de la Baie Saint-Paul, et Lévèque, curé de la Malbaie, partirent de ce dernier endroit en chaloupe pour aller faire une mission à leurs an-
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ciens paroissiens ; car la population émigrée à la Grande Baie et à l’Anse Saint-Jean se composait alors en majeure partie de gens venus de la Buie Saint-Paul et de la Malbaie. En remontant le Saguenay ils arrêtèrent à tous les postes où 11 y avait quelques familles, et partout ils furent reçus avec les démonstrations de la plus grande joie ; puis ils arrivèrent à la Grande Baie où ils étaient attendus avec impatience. Ils y trouvèrent une population de trois cent trentesix âmes, selon le rapport qu'ils en firent à l’évêque. En débarquant de leur chaloupe, ils allèrent loger dans la maison d’Alexis Simard, père. (Nous mentionnons ce détail, parce que c’est dans cette même maison que se retirèrent toujours les missionnaires dans la suite, et même que se fit régulièrement la mission, jusqu’à ce que la chapelle eût été construite.)
Les habitants de la Grande Baie s'élaient piqués d’une noble émulation pour célébrer dignement la première mission donnée chez eux. Tous s'étaient entendus pour présenter le dimanche un pain béni monumental qui est resté célèbre dans les traditions de l'endroit, Certains vieux habitants, emportés par l'enthousiasme, disaient avec une naïve energie que c'était « un pain béni furieux. »
Les missionnaires restèrent pendant huit jours à ja baie Ha ! Ha !, occupés des soins de leur ministère. Ils bénirent le cimetière, délerminèrent la place de la chapelle future, plantèrent une croix sur le rivage
et exortèrent les pionniers à se réunir an pied de celte croix les dimanches et fêtes pour réciter le chapelet, chanter des cantiques ou des hymnes et y entendre quelque lecture de piété.
Toute la population accompagna les missionnaires à leur départ, puis on commença à s'occuper de l'érection une chapelle, Mais il faliait pour cela autre chose que du bois; il fallait trouvez l'argent nécessaire à l’achat des ferrures et autres accessoires que les pionniers ne pouvaient fournir eux-mêmes, Voici comment s’y prit le père Alexis Simard. Il improvisa dans sa maison, où l’on se réunissait pour les services religieux, des siéges de toute espèce. Pour avoir le droit d'occuper un de ces siéges pendant - les réunions, il fallait payer annuellementune somme qui variait suivant la nature de ce siége ; car, outre les quelques chaises qu’on s'était procurées, on comptait comme siéges les coffres, les huches, les bouts de madriers sur lesquels on s'asseyait. Tout était mis à contribution. De pareils moyens ne pouvaient manquer d’être couronnés de succès. Aussi, le père Alexis Simard réussit-il à former la somme imposante de cinquante dollars. Une belle scie de moulin, frappée par un battant quelconque, annonçait l'heure de la prière, car les échos du Saguenay n'avaient pas encore répété le son des cloches.
Dans le cours de cet élé (1839) plusieurs bâtiments
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marchands vinrent prendre des cargaisons de madriers, ce qui ne contribua pas peu à donner de l'encouragement aux Vingt et un, et à faire briller leurs perspectives d'avenir.
Pendant le reste de l'été suivant, et durant l'automne, il arriva sans cesse de nouvelles familles et des jeunes gens qui venaient travailler aux chantiers. En effet, durant l'hiver de 1839 à 1840, il se fit une . pinière encore plus considérable que celle de l’année précédente ; mais, malheureusement, une grande partie des travaux et des dépenses devait être perdue le printemps suivant.
Au commencement de mai, lorsque les eaux de la rivière Ha ! Ha ! furent devenues très-grosses à la suite du dégel, le boom, (pièces de bois liées entre elles et qui traversent une rivière pour y intercepter les billots) se brisa, et l’on vit se perdre en quelques instants le fruit des travaux et des dépensés de toute une saison, On s’efforça bien de recueillir le plus grand nombre possible des billots qui s'en allaient à la dérive sur la rivière Saguenay, mais cette opération difficile était plus dispendieuse que profitable.
C'est au printemps de 1840 que le père Alexis Simard fit la première semaille d'avoine à la Grande Baie; il en retira une centaine de minots. Quelques mois après, la Société achevait la construction d’une goëlette de dimension moyenne, qui fit son premier voyage en octobre,
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Durant l'hiver qui suivit, la «pinière» fut de beaucoup plus considérable que toutes celles qui avaient été failes jusqu'alors ; mais faute des précautions nécessaires, le même malheur que le printemps: précédent se renouvela, et l'on vit encore s’évanouir le fruit de six longs mois de labeur.
Ce n'était pas assez cependant de ces deux calamités coup sur coup. Au commencement de juin, un feu épouvantable ravagea les forêts et menaça d’incendier toutes les habitations de la petite colonie. Le torrent dévastateur allait tout anéantir et réduire au désespoir les malheureux bûcherons, lorsque vers le soir, par un bonheur inespéré, survint un orage diluvien qui étouffa la conflagration.
Dès l'établissement de la Société des Vingt et un, son chef Alexis Simard avait fait un contrat avec M. Price qui s'était engagé à fournir peur les chantiers Jes provisions nécessaires. En échange, il recevait les madriers tirés des billots que les sociétaires faisaient durant l'hiver, qu'ils sciaient ensuite durant l'été et qu'ils mettaient enfin à bord des navires envoyés par M. William Price. Mais, à la suite des pertes énormes souffertes depuis deux ans, la société était endetlée envers M. Price, ce qui découragea
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tellement le plus grand nombre des actionnaires qu'ils vendirent leurs parts à ce dernier. M. Price, du reste, ne devait pas tarder à devenir acquéreur de toutes les actions de la compagnie.
Depuis quelque temps un fléau, plus terrible que :28 ravages des inondations et des feux, plus terrible que l’ouragan qui arrache, brise ou démolit sur place, plus terrible parce qu'il porte en lui non-seulement la ruine présente, mais la source de tous les maux à venir et de presque tous les crimes, nous youlons dire l’ivrognerie, la hideuse ivrognerie, avait fait son apparition parmi les travailleurs des chantiers. En vain le missionnaire Bourret avait-il combattu le fléau pied à pied, lui avait-il livré bataille dans chaque foyer et dans chaque âme... plus fort que les exhortalions, que les prières et que le dévouement évangélique, l’horrible poison s'était glissé partout, avait infecté presque toutes les familles et plongeait dans toute espèce de désordres la petite colonie dont le travail avait été jusque-là l’encouragement et le salut.
Il ne se passait pas de jour sans que les hommes ne fussent presque tous ivres ; aussi le bois s’en allait-11 à la dérive ; les booms se brisaient, et alors, les hommes couraient après les billots, se battaient entre eux, remplissaient l'air de cris sauvages et faisaient frissonner le bois du bruit de mille jurons, dé mille blasphèmes: «O0 mes enfants,» s'écriait,
dans ces moments-là, le père Alexis Tremblay, « mes enfants, T’as qu’à voir, on se ruine. »
Enfin, vint le jour où des vingt-et-un associés et de leurs co-associés il n’y en eut plus un qui pût faire quelque chose pour M. Price de qui ils recevaient des effets et des provisions, en sorte que celui-ci finit par acheter tout ce qui restait d'actions appartenant à la société pour la somme de %28,000, somme que les actionnaires se divisèrent entre eux.
C’est à la suite de cette opération que le père Alexis Tremblay, picoté, fut invité à diner chez M. Price. Le pauvre bonhomme n'avait jamais vu de garçons de table, des waiters, comme on dit en canadien moderne. En les voyant se passer les plats de la main à la main et courir d’une assiette à l’autre : « mais ils ne veulent donc pas s'asseoir, ces pauvres messieurs, s’écria-t-il, ça ne fait que trotter tout le temps.» Ce trait d'honorable bonhomie fait voir l'excellente âme de ce brave vieux qui, le premier, montra la route aux travailleurs du Saguenay.— Laissons-le lui comme épitaphe.
Il est devenu indispensable, au point où nous en sommes arrivé de l’histoire des premiers établissements tentés au Saguenay, de placer une courte notice biographique sur l’homme remarquable qui a, le premier, entrepris en grand l’expoilation de nos forêts et fondé, sur une vaste échelle, l'industrie qui est devenue la plus importante de la province, qui
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constitue à elle seule près de la moitié du revenu public ; nous voulons parler de feu M. William Price.