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Si, en partant d’'Hébertville, nous suivons la Belle- Rivière, puis la rive orientale du lac Saint-Jean jusqu'à la Décharge, et que, de là, nous descendions le Saguenay à travers les rapides jusqu'à Chicontimi, nous aurons parcouru toute la presqu'île de ce nom, nous aurons eu la chance rare d'accomplir un voyage que bien peu de gens osent tenter, et nous aurons pu contempler à toute heure le plus étonnant pays qui existe, à quelque point
de vue qu’on l’examine.
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En 1860, la mission d’Hébertville et du Lac Saint-Jean contenait une popuiation de plus de 700 âmes, composée de 130 familles catholiques, sans compter les sauvages, T1 y'avait en outre quatre à cinq familles protestantes,outre les jeunes gens qui fréquentaient les chantiers de M. Price,
au nombre de 325, partagés en 14 groupes.
Cette population se trouvait disséminée sur une étendue de 15 à 18 lieues, et formait deux noyaux principaux, dont l’un à Ilébertville, et l’autre à Ouiatchouane, dix lieues plus loin sur le lac Saint-Jean. Le poste de Métabetchouane ne renfermait que trois familles catholiques et trois familles protestantes.
Îl y avait près de l’église d'ITébertville une école tenue
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régulièrement par une institutrice et que fréquentaicnt une vingtaine d'enfants, pendant une grande partie de Pannée. La mission du Lac avait aussi une école tenue pendant quelques mois, mais la distance, le manque de moyens et de vêtements mettaient obstacle à ce que les
enfants s’y rendissent aussi souvent qu'il eût été désirable,
I n'y avait à cette époque, en 1859, de communication entre Ifébertvilie et Ouiatchouane que par canot d'écorce, Les colons avaient eu le courage d’aller s’exiler ainsi dans un endroit où ils étaient privés de toute communication par terre. Ce n’était pastout. L'automne et le printemps, alors que les voyages en canot subissaient souvent de longues interruptions, ils ne pouvaient descendre, soit à Hébertville, pour y chercher le prêtre, soit à Chicoutimi, pour le médecin, Cependant la colonisation n'en continuait pas moins d'avancer vers l’ouest du lac Kaïnt-Jean.
à mesure que le sol se montrait de plus en plus fertile.
I y avait eu à Ouiatchouane, en 1858, 14 baptémes, un mariage et une sépulture. On y élevait une maison de 36 pieds sur 830 pour faire la mission, et un habitant de Pendroit, Ambroise Gemme, donnait un emplacement «e deux arpents sur quatre, défrichés à l4 herse, pour rece-
voir une église et ses dépendances,
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Si l'on veut se fiure une idée des commencements d'une mission au Lace Saint-Jean, même dans des temps très-
rapprochés du nôtre, qu'on lise ce qu'éerivait, à la date
du 9 novembre, 1860, M. Auguste Bernier, premier missjonnaire residant de Ouiatchouance : Je re suis rendu À ma destination dimanche matin, après avoir eu de la misère sur les lacs. Une partie de mes eftets a été perdue dans les transports et l’autre partie considérablement endommagée. Le vent nous avait forcés de camper la veille à la belle étoile, à une lieue de la mission, [ne des bâtisses seulement avait des châssis: la chapelle temporaire, trop petite pour la population, ne renfermait pas même un autel, J'ai fait un appel aux gens après la messe, et ils ont assez bien répondu à mon invitation. Plus de 90 journées ont été données ; on à rassemblé du bois pour les planchers, emprunté des vitres, posé les châssis ; enfin, apres trois semaines de travaux, j'ai pu entrer dans le
presbytère. Ni |
avais pu trouver un logement auprès de la chapelle temporaire, j'aurais mieux aimé le louer ; maïs l'aurait fallu ne placer à une demiicue, sans chemin pour my rendre. J'ai préféré m'établir chez moi cet automne, et, pour cela, je travaille moi-même à calfeter pour empécher la neige de pénétrer, et pour me mettre un peu à l'abridu froid, J'ai fait inhumer dans des fosses bénites les corps enterrés jusqu'à présent çà et là, dans
les champs des particuliers,”
En 18,1, la paroisse d'ITéberiville renfermait eelle le
Naint-Jérôme qui en a été séparée, il y a une vingtaine
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d'unnées, et qui s'est formée à même les cantons Méta. betechouane cet Caron, Saïint-Jérôme est aujourd’hui lu paroisse peut-être la plus importante, la plus prospère et la plus industriegse de tout le haut Suguenay.
Avant de finir ce chapitre nous voudrions revenir un instant sur nos pas et esquisser un trait ou deux de la physionomie morale du pays que nous venons de parcourir,
telle qu'elle S'offrait aux regards du voyageur il y à nne
quinzaine d'années, Durant la belle saison, avant la cons.
truction du chemin de fer, on voyait passer presque incessunment sur le chemin Kenogami des familles entières, venues soit des plus anciens établissements du Saguenay, soit de nos vicilles paroisses, et qui allaient chercher une nouvelle demeure dans la fertile vallée du lac Saint-Jean, ‘Ces familles vont à pied, écrivions-nous alors, hoimes, femmes ct enfants portant des paquets, pendant qu'une voiture chargée de provisions e& de meubles les précède sur la soute. Elles s'acheminent d’un pas lent, avec un air à la fois de résignation et d'espérance : sou: vent la mère tient dansses bras un enfant trop petit pour marcher ; la sueur et la poussière inondent son visage: elle est aceablée de fatigue, maïs elle n’en continue pas moins sans défaillance sa pénible marche, tant il faut de courage et de force d'âme pour accomplir ces pélerimages
dont l'exil est le terme et qui n’ont parfois qu’une longue
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misère en perspective, Quand le fardeau que chacun porte devient trop lourd, la famille entière se repose sur le bord du chemin, la voiture s'arrête et le cheval, ou le bœuf qui y est attelé, broute tranquilement l'herbe qui pousse le long des clôtures. On tire d’un linge le gros pain qui v est enveloppé avec du beurre, et chacun mange en atro= sant ce pauvre repas de quelques gorgées de lait, puisées ïune bouteille qui passe de main en main, et que l’on renouvelle chemin faisant, à mesure qu'elle se vide. Le voyage dure cinq, six, huit jours, suivant la destination
après quoi devront commencer les durs labours, les défri. chements en pleine forêt ou les travaux sur une ne à peine ébauchée, qu'un colon découragé où impatient aura abandonnée pour aller plus loin encore, À la Re d'un établissement nouveau qui promette davantage ou
qui soit plus conforme à ses projets.
En l’année 1879, je parcourais dans une de ces commodes et modestes voitures qu’on appelle tantôt planches et tantôt chiennes,et qui étaient lesseules alors en usage dans Le Saguenay, la longue et monotone route qui de ee le canton Kenogami, parmi les rochers et les forûts ravagées par le feu. Je regardais avec tristesse ectte es désolée qui retient encore malgré tout ses occupants, tant l'homme s'attache au sol même qui demande le re de
hbeurs et dont il tire une subsistance, quelque maigre
qu’elle soit. Entre la terre et l’homme il s'établit comme un lien indissoluble, car elle et lui ont travaillé et produit en commun, les sueurs de l’homme servant à féconder la terre, et tous deux se nourrissant tour à tour l’un l’autre, J'avais vu déjà bon nombre de ces chaumières misérg. bles faites en bois rond, qu’on nomme {og houses, mal jointes, à peine couvertes d’un toit en écorce, brûlantes l'été, glaciales l'hiver, contenant souvent cinq, six enfants et plus, déguenillés, souffreteux, qui n’.5t même pas parfois les vêtements indispensables, qui vivent, mangent, couchent avec le père et la mère dans une même pièce où manquent les choses les plus nécessaires, où chacun trouve à peine une place pour s'étendre, et je me sentais aller à une telle compassion, à une pitié si profonde que je m’arrôtai, déterminé à porter quelques modestes secours en argent dans plusieurs des chaumières
qui s’espagaient devant moi le long du chemin.
Je songeais déjà au bonheur que quelques écus allaient porter dans ces pauvres réduits, à l’ébahissement, à la joie des enfants, aux bénédictions qui allaient pleuvoir sur moi, lorsque j'apereus à quelques pas en avant un homme sortant d’un taillis et se dirigeant vers une des chaumières. L'idée me vint de l'appeler : “ Eh biea ! l'ami, lui dis-je, les temps sont durs, n’est-ce pas ? On ne mange pas le veau gras par ici. ..,—Mais non, monsieur, pas trop, répondit-il ; on en à vu de pires ; les veaux ne sont pas gras, c’est vrai, mais ils se tiennent sur leurs
pattes.—Alh ! bon, tant mieux ; mais avec quoi les nour-
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rissuz-vous, de quoi vous nourrissez-Vous vous-mêmes ? —On ne pâtit pas. vien sûr, allez, monsieur ; on a des patates. —Des patates ! maïs où donc poussent-elles ? —Tenez, voyez-vous, là, ce petit champ, ça nons en donne assez pour Pannée...” Je regardai dans la direction indiquée et je vis en effet un parterre de patates dissimulé derrière toute espèce de choses. % Bio, co parfait ; des patates, c'est superbe ! mais cela ne suffit pus pour vous nourrir, vous et votre famille ?=-Muis on a encore du blé avec lequel on fait notre pain.—Oui-üa, et où est-il, votre blé ?—Tiens, vous ne voyez donc pas ce morceau de terre, à, à votre gauche, au soroit, c'est à nous autres, ca.—Nouveau regard, nouvelle surprise ; je n'avais pas plus vu le blé que les patates. # Mais il vous faut le faire moudre, votre blé ?—Comme de raison ; aussi où a un moulin à farine, à deux milles d’ici, et quand le blé est moulu, ox fait notre pain, nous autres mêmes, dans notre four. ”’—Je me sentis complètement mystifié. “ Mais enfin, continuai-je, du blé, des patates, c'est essentiel, mais il est impossible que cela vous suffise. Eh bien ! et notre vache donc, et nos petits cochons...” Comme notre homme prononçait ces derniers mots, je vis sortir des broussailles une vache avec sa clochette au cou, et de jeunes cochons qui arrivaient en galopant et qui, apres toute esjyce de gambades, repartirent en courant à travers les taillis qui les avaient dérobés à mes regards et disparurent de nouveau, C’en était assez ; j'étuis édifié
complètement sur là misère apparente qui m'avait tant
attendri, et mes impulsions généreuses étaient paralysées, Je rrpris ma route, rempli de pensées philosophiques et songeant au peu qu'il fallait à l’homme pour vivre content. Hélas! c'est nous, les pauvres, les misérables, pensai-je....; mais combien il faudrait être convaineu de cette idée pour se résoudre à vivre comme le font les colons de Saint-Cvriac, même avec des patates, un four,
une vache et des cochons !,,.,,...
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