LES ÉTABLISSEMENTS DE LA COTE OUEST
Les Portugais du xv« siècle n'ont pas été les premiers Européens qui aient pratiqué la côte saharienne. D'Avezac, dans un de ces mémoires qui restent des modèles de
savoir et de sens critique*, a démontré que les Français conquérants des Canaries avaient fait en 1402 une descente au sud du capBojador, et qu'avant eux, d'autres navigateurs avaient fréquenté ces parages, au moins jusqu'à cette baie profonde, que la carte catalane de 1375 appelle déjà le Riu de fOr. Mais ces précurseurs ne s'étaient pas établis sur la côte : c'étaient des pêcheurs ou des pirates, et non des Dcgociants. Les Portugais eurent la gloire de faire œuvre plus durable. Leurs caravelles n'avaient pas encore dépassé le Cap- Vert, que déjà une compagnie privilégiée pour le commerce de la côte occidentale d'Afrique était fondée à Lagos par le prince Henri le Navigateur*.
Une petite île longue de sept kilomètres, large de quatre, dont le plateau s'escarpe au nord en falaises, tandis qu'au sud elle se perd en plages marécageuses dans la mer; où le roc desséché ne porte ni un arbre, ni presque une herbe, rien que des amas d'une blanche poussière de coquilles et des dunes de sable jaune apporté par le vent du désert; en face, une côte également aride; à l'entour, le golfe d'Arguin qui moutonne sur les hauts-fonds d'un banc immense : tel est le célèbre coin de terre oii les Européens des temps modernes ont fait leur premier essai de commerce avec le Soudan. Lorsqu'en 1453, le Vénitien Ca da Mosto lit son premier voyage à la cote d'Afrique, les Portugais d'Arguin étaient déjà en relations suivies avec le pays des noirs. Ils s'y étaient pris de façon expéditive. Les premiers temps, comme ils ne trouvaient rien à glaner, ils enlevaient les Maures sur la cote et les emmenaient en Portugal, ou offraient de les troquer contre des nègres et de l'or. Dans
1 . Notice dei découvertes faites au moyen âge dans Voeéan Atlantique, antérieurement aux grandes explorations portugaises du xv siècle. Nouvelles Annales des voyages, 4845, I, et 1846, IV et H.
â. De Barros, L'Asie, Décade I, L. II chap. I, traducl. mss. Bibl. Nat. n® 9047, fonds français, fol. 52, verso. — Voir aussi VAiia del S, Giovanni di Barros, novamente "di lingua Portogheze tradolta dal S. Alfonso UUoa, Venelia, 1564.
ce trafic d'esclaves qui allait déshonorer l'Europe, la traite des blancs a précédé celle des noirs *. L'or de GwiW(^(Djenné) et les convois de captifs apprirent ainsi le chemin d'Arguio, où on offrait désormais en échange des étoffes, des tapis, de l'argent et surtout du blé, denrée précieuse pour les Maures toujours menacés de famine. Chaque année, sept à huit cents esclaves partaient d'Arguin pour le Portugal. C'était dans le golfe un va-et-vient continu de caravelles, et le prince Henri faisait bâtir un fort à la pointe nord-est de Tîle « afin d'assurer ce commerce à jamais * ». Combien de temps dura cette prospérité? On ne sait. Vers 1490, alors que Jean II de Portugal, devenu « roi de Guinée », envoyait par la Gambie des ambassades au roi de Tungubutu et aux autres souverains noirs, les Portugais d'Arguin pénétraient au Sahara jusqu'à l'Adrar et à la ville d'Ouadàn. Mais ils n'y restèrent pas longtemps. « Us trouvèrent, dit de Barros ', le pays fort désert; aussi n'est-il fréquenté que de ces mêmes Arabes qui allaient alors au château d'Arguin. » L'attention des Portugais se portait désormais ailleurs, vers les territoires fertiles de Sénégambie et de Guinée, et c'est de leur forteresse de la Mine qu'ils ont communiqué au xvi« siècle avec les peuples de la boucle du Niger. Lorsqu'en 1540, l'Espagnol Marmol fut emmené captif au Sahara, le commerce d'or entre Djenné et Arguin n'était déjà plus qu'un souvenir.
i. Navigalioni di Aloise di Ca da Moslo, dans Ramusio» NavigalioiU et Viaggi, I, fol. 99 D. — De Barros, Décade I, L. I, ch. 7 et 15, Irad. franc., fol. id, Irad. d'Ulloa, fol. 17-29.
2, « la perpeluo. » (Ca da Mosto, ouv. cité, fol. 99 F.j. — Le premier château d'Arguin a été ainsi commencé dés cette époque, et non en 1520, comme il est dit dans la notice publiée par la section historique du grand état-major allemand. (Kriegtgetchichtliche EinzehchrifUn, Berlin, 1885, fascicule 6.)
3. Décade I, L. 111, ch. 12, traduct. d'CJUoa, fol. 58, verso. — 11 existe encore des ruines portugaises dans l'Adrar. Le capitaine Vincent a vu de loin, prés de l'oasis d'El-Gadi, les ruines d'une tour qu'on dit élevée par les chrétiens. (Voyage d* exploration dans VAdrar^ Beviie alg. et col., 1860, p. 477 et suiv.)
Cent ans plus tard, vers 1678, l'ile d'Arguin a de nouveau fait parler d'elle. Ou sait en quelles mains se trouvait alors la côte occidentale d'Afrique. Trois compagnies, anglaise, Française, hollaodaise, se disputaient le commerce de Guinée
L'Ile d'Aj-giiin (d'après le levé du capitaine Pulcrand).
et de Sénégambic, armées toutes trois de chartes à privilège, qui leur conféraient des monopoles contradictoires. Et, ce qui rendait encore plus âpre la concurrence, des vaisseaux interlopes, anglais, zélandais surtout, venaient audacieusement offrir des marchandises à meilleur compte, malgré les défenses draconiennes des compagnies '. Arguin avait des lors une certaine importance, comme seul point vers lequel
(. Bounan, Voyagt de Guinée, UtrechI, 1705, 13°, p. 6.
on pût détourner la traite de la gomme, et faire brèche au monopole de la compagnie française du Sénégal. Enlevée par Du Casse à la compagnie hollandaise des Indes, l'île était restée française en vertu du traité de Nimègue; mais la compagnie du Sénégal ne se souciait pas de s'y installer. Elle se contentait d'envoyer de temps à autre un navire y faire quelques échanges, et surtout y donner la chasse aux contrebandiers *. On n'y voyait donc habituellement que des Maures, lorsqu'en 1683, un vaisseau vint y arborer un pavillon qu'on ne s'attendait guère à trouver sur ces mers.
Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, avait voulu avoir une marine. Il était tenté par cette traite d'Afrique, alors si lucrative, qu'un nègre acheté dix livres au Sénégal se vendait cent écus dans les colonies amériôaines. Presque sans argent, il s'était adressé à presque toute l'Europe pour en avoir *; il avait demandé à la Hollande les navires, les matelots, les armateurs qu'il ne trouvait pas dans ses États: maître seulement de quelques lieues de côte sableuse et Ju petit port de Pillau sur la Baltique, il avait fait de la politique révolutionnaire avec les États de Frise, et installé le siège de sa Compagnie africaine à Emden, malgré les protestations furibondes de la régente de ce duché; il avait enGn envoyé deux vaisseaux bâtir un fort en Guinée, et organisait un dépôt d'esclaves aux Antilles. C'était lui qui faisait occuper sans façon le fort d'Arguin abandonné, invoquant ainsi un principe qui ne devait être admis qu'au xix® siècle, à savoir que seule, en matière coloniale, la possession effective fait droit ^ Les murailles furent prestement relevées el
1. Les Voyuffei du sieur Lemaire aux îles Canarici, Cap Verd, Sénégal el Gambie, Paris, 1695, p. 5S-B6.
2. 11 CQ avait demandé à Hambourg, à Brème, àLûbeck, au duc de Courlande, à l'Autriche et même à TEspagnc. Il en obtint de rélecteur de Cologne et de négociants de Flessingue. (Schiick, Brandenburg-Preustens Kolouial- Politik, Leipzig, 1889, I, p. 27, 55 et suiv.)
3. Les agents de l'électeur prétendirent plus tard qu'Arguîn avait été abandonnée animo et corpore, et M. Scbûck, Thislorien de la politique colo-
mises en état Je défense, et le navire revint avec un traité, par lequel un chef maure dénomme « roi d'Arguin » livrait « sa forteresse » *, et s'engageait à ne pas faire le commerce avec d'autres Européens. Restait à organiser la traite. Au rapport du facteur Diiring, qui demeura onze ans dans Tîle, on pouvait en tirer par an environ 250 charges do gomme, 8 à 12 charges do plumes d'autruche, I20à 130 charges de sel, et une centaine d'esclaves *. Mais il fallait des navires, et là était la difficulté. La compagnie d'Emden était on déficit. Plusieurs de ses navires furent saisis en Guinée et en Gambie par les compagnies hollandaise et rran<;aise, peu soucieuses de partager avec cette nouvelle venue. Dès 168G elle était si bas, que Télecteur dut racheter les parts des négociants de Frise, pour éviter une liquidation. Sous son successeur, Frédéric III, ce fut encore pis. Le Brandebourg était (le nouveau en guerre avec la France, et les corsaires tenaient la mer. De trois navires partis d'Europe en 1690, aucun ne revint au port. En 1691 seulement, on put communiquer avec Arguin, et relever la garnison. Les affaires de la compagnie ne furent pas meilleures dans la suite. En 1703, elle était « l'image delà désolation ' » ; l'électeur cherchait à la vendre et ne trouvait pas d'acquéreur. En 1703, il sacrifia 3,000 thalers de sa cassette pour équiper un petit navire, La Fortune : il fut pris près du cap Finisterre par un corsaire de Saint-Malo. Un second navire, armé en 1708, eut
niale prussienne, a adopté celte manière do voir. Mais ou a le témoignage contemporain du chirurgien Lemaire, qui accompagna en 168Î le directeur Dancourt au Sénégal : f Le capitaine de notre vaisseau y descendit avec 30 hommes... On n'y trouva sur le chantier qu'une barque, à laquelle on mit le feu, et un autre petit bâtiment où il y avait des Maures et des Hollandais qui, Tabandonnant, se jetèrent à la nage... » Et plus loin : <( H y a deux mois que les Maures ont pris un matelot qui sait Tarabe, et qu'un des capitaines de la Compagnie avait envoyé à Ârguin... » (ouv. cité, p. 55 et 78).
1. Le texte de ce traité a été publié par M. Schiick (ouv. cité, H, p. 314).
S. Interrogatoire du sous-commissaire Dûring, ibid., p. 512.