Le Transsaharien, Un an après, p
Rien, dans le passé des Azdjer, ne nous semble justifier ces espérances. A quoi se réduisent leurs bons offices ? Il y a trente ans, ils ont bien accueilli Duveyrier. Mais alors, la France n'était pour eux qu'une puissance lointaine, qu'ils n'avaient lieu ni de craindre, ni de haïr. Entre eux et nous s'interposaient les Ouled-Sidi-Cheikh, dont nous respections alors le pouvoir héréditaire, et le Sahara n'était encore qu'un grand fief musulman, que notre khalifa Si-Hamza administrait à sa guise. Depuis, les Azdjer, sauf deux, se sont abstenus de signer le traité de Ghadàmès. Ils n'ont point paru sur les marchés de l'Algérie, que ce traité leur avait si superbement ouverts. Huit des leurs ont assassiné, sur le chemin de Rhât, Joubert et Dournaux-Dupéré. Quatre ans auparavant, l'héroïque voyageuse M"®Tinné avait été tuée au milieu de l'escorte même que leur chef lui avait envoyée!, et ce meurtre ignominieux d'une femme, commis par cupidité', n'avait trouvé chez eux que des indifférents ou des complices. Puis s'ouvrent avec la mission Flatters ces négociations mémorables où c chacun tenait à passer pour un personnage quand il s'agissait de recevoir, et déclinait toute influence quand il fallait promettre^ : » nul ne voulait rien faire sans Ikhenoukhen, et Ikhenoukhen faisait dire qu'il ne pouvait rien faire sans les Turcs 1 Voilà comment se sont traduites en pratique « les excellentes dispositions » des Touareg- Azdjer. D'ailleurs, quelles raisons auraient-ils de nous en témoigner de meilleures?
Ils sont en ce moment les jnaîtres du Sahara central. Ils vivent des oasis, des serfs, des caravanes qu'ils exploitent, des rançons de toutes sortes qu'ils prélèvent du droit de leur
1 . L*Gnquôte minutieuse faite par Nachtigal à Mourzouk, peu de temps après le meurtre, ne laisse aucun doute sur la culpabilité des Touareg en cette affaire (Voir Sahara und Stidan, I).
2. On croyait que ses coffres étaient pleins d*or et d'argent.
3. Générai Derrécagaix, les Deux Missions Flatters, Bull, Soe. Géog., 1882, I. p. 185.
épée. Ils sentent confusément que nous menaçons tout cela, leur domination'violente, leurs razzias, et ce marché d'esclaves de Rhàt, qui est, comme Ta dit Duveyrier, « le plus net de leurs moyens d'existence ». Et qu'avons-nous à leur ofiriren échange? La justice, la sécurité, les puits artésiens, les comptoirs que nous établirons au désert? Que leur importe, puisqu'en toute circonstance ils ne font que prendre. Notre civilisation? Elle n'est pour eux qu'une barbarie savante, œuvre des ennemis de Dieu. Ils ne lui empruntent guère que des armes pour s'en défendre '. Indifférents à notre luxe, étrangers à nos goûts et à nos habitudes, ils ne rêvent rien au delà de la vie de la tente, de leur libre existence de guerriers fainéants au désert. Sans doute, il se trouvera toujours, parmi ces malandrins faméliques, quelques chefs pour répondre à nos avances*, — les douros ont tant de charme ; mais le jour où nous ferons mine d'occuper leur territoire, nous ne les trouverons pas moins unis contre nous. Leurs qualités mêmes, leur bravoure, leur sentiment de l'honneur, leur amour de la liberté, nous répondent de leur résistance. Admettre qu'ils céderont à autre chose qu'à la
i. La lettre suivante, écrite par le cheikh Ould-Badjouda, d'In-Salah, donne une idée de la iaçon dont les Sahariens apprécient les inventions européennes : «. Louange à Dieu, etc. Salut de Hadj-Abd-el-Kader d'In-Salah à son ami Moustapha Nemsi. Que Dieu le garde dans la vraie foi et le protège dans ses rapports avec les chrétiens, ces chiens maudits de Dieu, qui ont inventé le bateau de feu, œuvre du diable, et le silk (télégraphe), œuvre du diable ; puisse mon ami Moustapha, le fils des chrétiens, persister à professer le seul vrai Prophète Mohammed, le favori du Dieu unique! Nous avons reçu le nouveau pistolet à dix-huit coups, ouvrage du diable chrétien, que Dieu le maudisse! Mais le présent a été le bienvenu et je l'ai fait bénir par notre fakih, et un cherif d'Ouezz&n y a attaché une amulette, que Dieu bénisse les eherif d'Ouezz&n. » (Rohifs, Quer dnrch Afrika^ 1, p. 89.)
2. Le 19 novembre 1892, Sidi-Mohammed-el-Aroussi, moqaddem de la Maouia de Guemar (Soûf), de Tordre des Tidjaniya, a amené à Alger quelques Touûreg, qu'il a présentés au gouverneur général. La composition de cette ambassade, où ne figuraient que des serfs d'une tribu Ahaggar et des DQarabouls Ifoghas, ne dénoterait pas un grand respect pour la France, si ces hommes étaient venus autrement qu'en leur nom personnel. Les recevoir mal eût été un tort; se fier à leur parole en serait un plus grand.
force, qu'ils nous livreront sans combat ces routes qu'ils gardent avec une vigilance jalouse *, c'est leur supposer une faiblesse que leurs femmes n'auraient pas. Il y a quelque candeur à croire que la vue de la locomotive les fera renoncer à leurs goûts, à leurs traditions, à leurs alliances, et que, devenus nôtres, ils « nous conduiront au Soudan sans coup férir j>.
Aussi dirons-nous avec le colonel Tnimelet, les commandants Rinn, Bissuel, le capitaine Frédéric Bernard et tant d'autres : Il n'y a point, par les moyens pacifiques, de pénétration possible dans cette partie du Sahara. Mais nous fût-elle même ouverte, l'Européen ne pourrait faire concurrence, dans ce commerce de caravanes, à l'Arabe et au Berbère. L'indigène ne compte ni son temps, ni ses risques, ni sa fatigue. Il reste des mois en route avec son lent chameau de charge ; il attend au Soudan pendant des années entières, que les nègres, les plus mauvais payeurs qui soient au monde, veuillent bien lui solder leurs achats '. Comme on Ta dit avec beaucoup de justesse, dans ce dispendieux commerce qu'il fait à travers le désert, « ses bénéfices les plus certains sont les économies qu'il réalise S. Il est d'une sobriété extrême et, en dehors des droits qu'il acquitte aux nomades, il ne dépense presque rien. Au Soudan, il n'a point, comme l'Européen, de factorerie, d'agents noirs chèrement payés et contrôlés par des blancs plus chèrement payés encore : il fait tout faire par ses esclaves, qui ne lui coûtent que la peine de les nourrir. Et pourtant, tels sont les frais de transport, les droits de passe, les exigences des dignitaires, les pertes de toute sorte causées par les périls du
1. Les Touareg tiennent certaines routes secrètes, n)ême aux musulnuans. Ceux des Chaâmba qui sont allés & Idélés ont dû faire un grand détour par le Touât et ne connaissent la route directe du Haut-Igharghar que par onldire. ( Flatters, /oumaf de roule, p. 41.)
i. Nachtigal, Sahara und Siidan, I, p. 70i.
*). Vatonne, Mission de Ghadàmès, p. 266.
voyage et la mauvaise foi, que malgré les deux à trois cents pour cent de bénéfice qu'il réalise sur certains articles, il est souvent loin d'avoir fait une bonne affaire, une fois revenu à son point de départ '. L'Européen qui paie l'intérêt de ses capitaux et le travail de ses serviteurs, ne pourra jamais rivaliser avec ces hommes qui, de plus, paieront toujours leur sécurité moins cher. L'antique transport à dos d'animaux n'est donc pour nous qu'un anachronisme. Nous ne pouvons intervenir dans le commerce du Soudan qu'à condition de l'élargir, d'ajouter aux quelques articles exportés jusqu'ici les produits, bien plus nombreux, que ne peuvent emporter les caravanes, en un mot, d'employer les moyens de locomotion modernes, les voies fluviales ou les chemins de fer.