CHAPITRE VI
d'une sauce aux oignons, de carottes crues en salade et d'oranges pour le dessert.
Je mangeai d'abord avec Ali, puis je passai les restes à Rabah et à son fils qui, après avoir fait boire leurs chameaux^ étaient venus me rejoindre chez le gouverneur. Cette fois, malgré plusieurs assauts successifs dans lesquels ils déployèrent toutes leurs forces, les deux Châamba ne parent venir à bout de tout engloutir et ils furent obligés, bien à regret sans' doute, de passer leurs restes aux serviteurs, qui n'en firent qu'une bouchée.
Après le souper, je vis entrer dans ma chambre le gouverneur Si Mohammed bou Aïcha,^ Si El Hadj Attiya et le bach-agha, commandant les troupes du rhazou ; ils étaient suivis de plusieurs serviteurs portant^ l'un un grand plateau en cuivre, un autre plusieurs tasses en porcelaine dans un sac, et un troisième une grande théïère en argent artistement ciselée.
Tout en prenant le thé, je remis à Si Mohammed bou Aïcha et à Si El Hadj Attiya les lettres de l'agha et celles des maraboats dont j'étais porteur.
Après les avoir lues attentivement, ils me dirent que du temps où Ali Bey était caïd du Souf, nul n'aurait osé s'aventurer au sud des possessions françaises, parce que ce chef s'entendait avec les pillards qui parcouraient alors le Sahara en tous sens, et partageait avec eux les dépouilles des caravanes ; mais que les choses avaient bien changé depuis que Si Mohammed Ben Driss avait été investi du commandement de l'Oued Eihr et du Souf. Ce chef, dirent-ils, est la terreur des mauvaises gens. Bien secondé par son
* Le titre officiel du gouverneur est cdimacam^ ce qui équivaut au titre de caïd ; mais les gens de Rhadamès lui donnent le titre de hey.
frère Saïd, d'Ouargla, il a d'abord débarrassé le pays de Bou Choucha et de ses bandes, pois snccessiFement de tous les autres détrousseurs qui harcelaient sans cesse les caravanes et rendaient tout commerce impossible. « Il faut, ajouta Si Mohammed, que le luUcem (gouverneur) d'Alger soit un homme de haute sagesse, puisqu'il sait choisir, entre tous, des chefs de la valeur de l'aghaBen Driss, pour les placer à la tête des pays . qui ont justement besoin d'être administrés par des hommes courageux et honnêtes. Puisse Dieu les conserver longtemps tous deux pour la gloire et le bien de leur pays ! »
Si el Hadj Attiya ajouta ensuite :
€ — Du temps où Ali Bey (Dieu lui pardonne ses crimes 1) était caïd du Souf, notre ville, sans rhazou^^ était administrée par un simple motidir ; les Touareg étaient les maîtres aux alentours : nos caravanes n'osaient plus sortir de nos murs et celles qui revenaient du Soudan étaient obligés de s'arrêter à Bhât pour ne pas s'exposer à être rhazées. Mais voici un an que 8i Mohammed bou Aïcha est parmi nous en qualité de caïmacam^ et depuis lors les choses ont bien changé. Il a fait venir, dans notre ville, un rhazou de 100 hommes à pied et de 50 cavaliers, lequel est commandé par le bach-agha, homme de grande valeur ; puis il s'est entendu avec les aghas de Touggourt et d'Ouargla pour donner la chasse aux pillards. Nous sommes assurés maintenant que la paix régnera dans le pays aussi longtemps que ces hommes de bien resteront à leurs postes. Puisse Dieu les y conserver longtemps ! Si la sécurité n'est pas encore rétablie du côté de Rhât, cela tient à l'état de guerre dans lequel se trouve
* Rhazou est ici employé dans le sens de garnison.