CHAPITRE xn
de la salle, touchant la main à chacitn et portant ensuite ma main à mes lèvres, selon Pusage.
Au milieu de la salle était un plat en terre si vaste qjaeje n'avais pas encore vu son pareil ; ce plat était surmonté d'un couvercle en feuilles de palmier dont le sommet, terminé en pointe, arrivait à hauteur d'homme. Nous nous assîmes onze, sur des tapîs^ autour de l'énorme récipient et encore n'étions-nous pas du tout serrés. Un serviteur ayant enlevé le couvercle, je vis que ce plat était rempli de petites feuilles très-minces d'une pâte dont la blancheur me fit supposer qu'elle était faite de pure farine de froment, ce qui est un ^and luxe pour ce pays.
Le gouverneur me fit observer que c'était là le plat de gala du pays, que l'on ne préparait que lorsqu'un Rhadamesien d'importance revenait heureusement d'un long voyage ; il ajouta qu'en vertu d'un antique usage, on ne devait manger qu'avec les mains, sans cuillères ni fourchettes. Je répondis au gouverneur que je me conformerais à l'usage établi.
Trois serviteurs firent alors le tour du cercle, deux portant un large bassin en cuivre, et le troisième une aiguière en même métal, avec laquelle il versait de l'eau sur les mains des convives. Après que chacun se fut ainsi lavé les mains, un vieillard donna le signal, et chacun se mit à piocher de son mieux dans la partie du plat qui lui faisait face. Je soutins bravement l'épreuve et je ne m'arrêtai que le second; mais il était temps que quelqu'un me rendît le service de se retirer avant moi, car je n'osais m'avouer vaincu le premier et je n'en pouvais plus.
Cette pâte, cuite avec du lait et du miel, avait un goût très-agréable, mais elle avait pour moi Tinconvénient de charger l'estomac outre mesure et de ne pas être d'une digestion très-facile pour un Européen.
414 DSUZIÈMB PARTIE.
Après que chacun se fut déclaré satisfait, les sefyiteurs s'emparèreut du plat, qui n'était eertes pas à moitié vide, et ils le nettoyèrent en moins de temps que je n'en mets pour Pécrire. H est vrai qu'ils étalait là quinze d'un furieux appétit.
Je m'aperçus bientôt que les promoteurs de cette réunion avaient eu surtout pour but de m'intenre^r sur divers points de notre administration algérienne que des voyageurs étrangers, qu'ils avaient vus à Tripoli, avaient calomniée de la façon la plufl malveillante.
Ainsi, on avait fait croire à ces gens que s'ils se rendaient en Algérie, ils ne pourraient pratiquer librement leur religion et même qu'on les foreerait à renier leurs croyances religieuses, et que, dans le cas où ils s'y refuseraient, on saisirait leurs marchandises et on les mettrait en prison. ^
Aidé du gouverneur qui, en cette occasion, fit preuve d'un véritable dévouement, je combattis de toutes mes forces ces préjugés. Je parlai de nos écoles mixtes d'Algérie, où chrétiens et musulmans reçoivent ensemble l'instruction profane et les principes de la morale qui sont les mêmes dans toutes les religions ; je leur dis qu'en sortant de ces écoles, les élèves étaient libres d'aller recevoir l'instruction purement religieuse dans leurs temples respectifs ; je leur jurai enfin que quiconque chez nous insulterait quelqu'un à cause de sa religion serait sévèrement puni.
Depuis notre arrivée, mon serviteur Ali, qui me secondait de toutes ses forces, n'avait cessé de tenir
* Ce que les peuples du Sahara redoutent le plus, ce n'est pas notre domination, mais le prosélytisme religieux qui se fait déjà sur plusieurs points d'une façon que je ne crains pas de qualifier de scandaleuse. Des gens intéressés à empêcher notre influence