CHAPITRE XV
Si le Soufi se rapproche de l'Arabe par le physique, il s'en éloigne absolument par le moral : il est d'un naturel très-gai, comprenant et aimant la plaisanterie, très-hospitalier et, quoique très-religieux, tolérant pour les autres religions. Les Juifs ne sont point persécutés chez eux. Ils sont surtout généralement honnêtes : quiconque se rend coupable de vol est impitoyablement chassé du pays, après avoir reçu la bastonnade; or, un voleur a d'autant moins de chance de rester impuni que les Souafa reconnaissent infailliblement à qui appartiennent les traces laissées sur le sable, à moins cependant que ces traces ne soient celles d'un étranger, et encore sauront-ils à quelle nation ou à quelle tribu appartient le voleur*
Le costume des Souafa, hommes et femmes, es* celui de tous les Arabes sahariens : mais ici (quoique la polygamie y soit en honneur) le sexe faible jouit d'une certaine liberté, et il n'est pas rare de voir des femmes et des jeunes filles se promener par les rues.
Il faut dire aussi que les mœurs y sont un peu relâchées; mais cela tient aux habitudes vagabondes des hommes qui s'en vont, les uns dans les villes du Tell pour y exercer différentes industries, les autres (comme les Rebâïa) dans les dunes de l'Erg p our se livrer à la chasse. Donc, il n*est pas rare de voir, la nuit, des ombres se diriger furtivement, deux par deux, vers les jardins de palmiers, dont les rameaux discrets sont souvent témoins de bien des mystères.
Les nomades mêmes, qui vont passer l'été dans le désert avec leurs familles, ne sont pas à l'abri de cet inconvénient. Ces nomades, au lieu de rester à surveiller leurs tentes et leurs troupeaux, passent toutes leurs journées à courir dans les dunes à la poursuite des gazelles, ou seulement pour le bon plaisir de se
promener: or, il arrive que d'autres Arabes, chasseurs ou pillards, venant à passer par aventure et s'apercevant de l'absence de la fraction mâle de la nezla, n'hésitant pas à faire la cour à ces dames qui, après tout, sont bien aises de se distraire ; les époux ignorent toujours ces visites, à moins cependant que quelque galant peu scrupuleux ne s'amuse à dépouiller ces dames de leurs bijoux, sous prétexte d'emporter un souvenir d'elles ; alors il faut bien se plaindre le soir au mari, mais on a soin d'exagérer la chose et de raconter le passage de plusieurs voleurs armés jusqu'aux dents qui, heureusement, se sont contentés d'enlever les bijoux sans faire d'autre mal.
Les nomades du Souf possèdent de nombreux troupeaux, et il en résulte, dans le pays, un grand commerce de laine ; une faible partie de ces laines est expédiée sur Biskra et Constantine, ainsi que snr Rhadamès ; la plus grande partie prend le chemin de la Tunisie.
La fabrication des tissus est aussi la principale industrie du Souf; les femmes, auxquelles échoit toujours la plus grande partie du travail en pays arabe, font mouvoir près de 5000 métiers, et fabriquent surtout des bernous, des haïks, des eksas, ainsi que de très-jolis tapis. On comprend que, dans ce pays, un homme ait intérêt à avoir plusieurs femmes : ce sont autant d'ouvrières habiles qui lui produisent de beaux bénéfices. Pendant que ses moitiés travaillent, le mari fume gravement sa pipe en humant une tasse de qaoua (café), que lui apporte de temps en temps son voisin le qaouadjï (cafetier). Et voilà pourtant des gaillards qui seraient très-étonnés de s'entendre traiter de paresseux.
Je ne voulus pas non plus quitter El Oued sans