CHAPITRE XV
Je reconnus bientôt Si Mohammed ben Driss accompagné de ses frères, de M. Britsch, son secrétaire, et de plusieurs cavaliers de son makhsen.
Une heure après, nous étions gaîment assis autour d'une table somptueusement garnie; du moins, elle me parut telle, car il y avait bien longtemps que je n'avais vu de table mise avec nappe et serviettes, et ma îoie était grande de me retrouver au milieu de . mes bons amis.
Mes compagnons n'arrivèrent que le lendemain vers midi. Sidi Ali regrettait bien de ne pas m'avoir 8uivi, car il avait passé une très-mauvaise nuit dans le désert.
Ayant trouvé à Touggourt de nouveaux chameliers, je quittai cette ville le mardi 30 mars, en compagnie d'un spahis français, qui avait été envoyé là pour ferrer les chevaux, et d'un spahis indigène qui devait me précéder pour aller prévenir les cheikhs des oasis dans lesquelles je devais arriver le soir.
Le 31, j'arrivai de bonne heure à Ourhlana où M. de Lillo, officier chargé des sondages, me proposa de passer avec lui le restant de la journée. Ntous allâmes ensemble faire un pèlerinage au modeste monument élevé à la mémoire de M. le lieutenant Lehaut qui mourut, le 13 mai 1860, victime de son dévouement.
L'on ne saurait trop admirer le courage et l'abnégation de ces braves officiers qui, esclaves du devoir et de l'honneur, n'hésitent pas à aller passer les meilleurs jours de leur jeunesse dans ces solitudes malsaines, loin de toute société civilisée, avec la persr pective certaine d'y laisser leur santé, sinon leur vie.
M. de Lillo me fit présent de plusieurs pains que j'acceptai avec le plus grand plaisir, car il y avait longtemps que je n'en avais mangé.
484 DEDXliMB PABTIH.
Le lencTemain 1" avril, je rencontrai, k l'oasis d'EI Merhayer, M. le capitaine Martin, de l'état- major, l'un des déTou^,s auxiliaires de M. le capitaine Roudaire. M. Uartin, qai était installé là avec sa troupe^ me fit l'honneur de m'inviter à dîner, ot je passù en sa compagnie nne soiréo qui me parut bien courte.
La Commission aciontifique des chotts était suris point d'aoliever ses travaux, et ces Messieurs devaient se rencontrer, quelques jours après, non loin dqi Chegga, pour fermer les nivelle m enta.
Ils avaient enduré bien des fatignjee, et sans doato bien des privations, pendant plusieurs mois passé» dans le bastilu empoisonné des cbotts • mais le succès a couronné la courageuse et utile entreprise àt M. Roudaire. Puissent ses labeurs, ainsi gne cenr de ses compagnons, être récompensés comme iU méritent de l'être.
J'arrivai à Biskra le dimnncbe 4 avril, à 1 henra de l'après-midi, après six jours de marche depnis Tonggourt. M. Médan et sa famille m'accueillirenl avec une joie d'autant pins vive, qu'ils jamais compté sur mon retour.
Je me présentai le soir même chez M. le dant Crouzet qui, tout d'abord, ne me reconnut pas, tant mon visage avait noirci.
Je ne me séparai d'Ali, mon utile et fidèle compagnon, qu'avec le plus grand regret. Il m'avail demandé H me suivre en France et je l'aurais emmené avec le plus grand plaisir, si ma position de fortune me l'eût permis ; mais il n'en Était malheurensement pas ainsi ; je le quittai donc h Biskra, après lui avoir donné une gratification raisonnable et on lai promettant de penser k lui pour un autre voyage.
Après avoir vu la route de Ehadamès au Souf et. in'être rendu compte des difficultés qu'elle présente, je crois que la création d'une voie directe, partant d'Ouargla, suivant le bassin de l'oued Miâ, passaïit par Aïn Çalah et par les lacs d'Ez Ziza et d'Anafis pour aller aboutir, à Tinbouktou, sur les bords du î^iger, serait le meilleur moyen de relier l'Algérie au Soudan, et d'attirer vers notre belle colonie la plus grande partie du commerce qui lui échappe actuellement. Cette route présente l'immense avantage de ne jamais beaucoup s'écarter des lignes d'eau et de se prêter, lorsque le moment en sera venu, à l'établissement d'une voie ferrée; elle présente cependant l'inconvénient de passer à Aïn Çalah, dont les Marocains pourront être poussés à nous disputer la possession ; car il est à présumer que nos adversaires ne reculeront devant aucun moyen pour nous disputer un monopole dont ils tirent un si grand profit.
Dans le cas où, pour une cause ou pour une autre, il nous serait impossible de surmonter cette difficulté, on pourrait très-bien passer outre en établissant une route centrale par le bassin de l'Igharghar, Temacinin et Idelès, dans le Hoggar, d'où cette route se bifurquerait pour se diriger, d'une part, vers le Sou-
aan oriental par le pays d'Aïr, et d'autre part vers Tmbouktoa en suivant le baasîu de l'oued Tarhït.
Cette roule commence, il est vrai, à être gagnée par les uableajelle traverse, en outre, le territoire des Touareg Hoggar ; enfin, elle passe par des pays assez accidentés, où rétablissement d'un chemin de fer exigerait des travaux d'art assez considérables.
Pour arrêter la marche envahissante des sables, .il n'y a d'autres remèdes que d'établir une suecession de puits artésiens dans le ' assin de l'ancien fleuve, et de faire des semis Bi dunes qui sont à l'est.
Qoant aux Touareg, qui nt naturellement très-bien disposés k notre é^ I, t qui ne demandent qu'à etitrer en relations a ' ' is, ils ne tarderaient pas a comprendre que l'éta' iment de cette voie commerciale leur procure des avantages bien aulrament sérieux que celles actuellement suivies par les caravanes ; ils seraient les gardiens naturels de cette voie, et les protecteurs des caravanes qui se dirigeraient vers le sud do l'Algérie. Quant à les employer pour le commerce proprement dit, ce ne peat Stre qn'nne illusion des personnes qui ne connaissent ni, lenrs mœurs, ni leur caractère, ni leurs préjugés : les Touareg considèrent le travail comme déshonorant ; mus ils ont tontes les aptitudes voulnea pour fiùre d'excellents gendarmes ; c'est donc à ce métier qu'il fant chercher à les employer, et nul doute qu'en les payant convenablement, ils ne nous rendent de trèsgrands services lorsque nos intérêts commerciaux noDs obligeront à faire la police du Grand-Désert.
Cependant, comme il est certain que l'on ne se décidera à faire les dépenses qu'exige l'établissement d'une simple route directe entre l'Algérie et le Soudan, et à plus forte raison celles exigées par la
création d'une voie ferrée, que lorsque la nécessité en sera bien démontrée par des relations commerciales importantes et suivies sur différents points du sud de F Algérie, et que, vu le peu d'empressement qu'ont mis les gouvernements précédents à encourager et à aider les personnes qui ne demandaient qu'à se dévouer à cette entreprise, cette démonstration est encore à faire : je crois que nous devons chercher^ tout d'abord, à attirer, dans le sud de notre colonie, lea caravanes de Ehadamès et d'Aïn Çalah qui vont à Tripoli et au Maroc, et cela en les dérangeant le moins possible de leurs anciens itinéraires ; car les Arabes ne renoncent pas volontiers à leurs anciennes habitudes, et trop vouloir obtenir d'eux serait risquer de ne rien obtenir du tout.
Or, le meilleur moyen d'attirer les caravanes vers l'Algérie est de donner suite au projet de M. le général Chanzy, qui consiste à établir des comptoirs et à créer des foires annuelles dans les oasis du Sahara algérien. Assurément, cette idée est excellente et produirait les meilleurs effets.
Pour le projet dont il s'agit, il faudrait des représentants sérieux et acclimatés dans le pays ; mais ce projet une fois adopté en principe, il ne serait pas difficile de trouver d'anciens sous-officiers ayant fait autrefois un apprentissage commercial, parfaitement acclimatés dans le sud, où ils ont fait différentes pérégrinations avec les colonnes expéditionnaires, et offrant toutes les garanties désirables de capacité et d'honorabilité.
Le gouvernement, ainsi que m'a fait l'honneur de me l'expliquer M. le général Chanzy, ne peut se faire commerçant ; mais son rôle est d'aider, de favoriser les commerçants, et il est tout disposé à le faire
en pourvoyant ^gratuitement aux moyens de transport et en accordant la protection voulue.
L'initiative de la création de foires, au sud de l'Algérie, appartient donc aux Chambres de commerce qui, discutant en dehors de toute idée do clocher, devraient choisir, pour la création d'une première foire, In ville la mieux située k portée d'un point où convergent plusieurs routes venant des marciiéB du Sahara contrai, et, autant que possible, peu éloignée de contrées populeuses dont les habitants viendraient d'abord, et tout naturellement, donner un premier aliment an commerce en voie d'établissement.
La ville une fois désignée, les Chambres chercheraient des adhérents parmi nos fabricants et nos maisons de gros qui confieraient, à des représentants choisis par les Chambres, comme il a été expliqué plus haut, des quantités de marchandises peu considérables au début, mais qu'elles augmenteraient su fur et k mesure que les affaires prendraient plus d'extension; plusieurs maisons de produits divers pourraient se faire représenter par le même individu, dont la rétribution serait une part dans les bénéfices.
Tout ceci bien établi, les Chambres s'entendraieot avec le Gouvernement sur l'époque à laquelle pourrait avoir lieu l'ouverture de lapremière foire (l'époque la plus favorable serait, je crois, le mois de février, . où presque toutes les caravanes ont déjà gagné les oasis du Nord), et la chose une fois décidée, on en ferait répandre la nouvelle dans tout le Sahara par des agents indigènes. Malgré les immenses espaces à ' parcourir, les nouvelles se propagent si rapidement dans ces contrées, que moins de trois mois après on
saurait^ à Katsna, qu'une foire aura lieu à telle époque dans telle ville du Sahara algérien.
Il ne faut pas se faire d'illusion au point de croire que toutes les caravanes accourraient bien vite apporter toutes leurs marchandises à cette foire : ce serait une illusion dangereuse. Je crois avoir assez étudié le caractère des Arabes pour être persuadé que cette nouvelle serait d'abord accueillie avec méfiance, et que pas une caravane ne s'y rendrait directement ; mais il se trouverait, dans les oasi» du centre qui servent d'entrepôt, quelques petits négociants désireux de faire fortune à tout prix, charmés peut-être de profiter de cette occasion pour échapper aux obsessions de leurs créanciers, qui se feraient pour la première fois les intermédiaires entre les grandes caravanes et les négociants français ; les gros négociants de l'intérieur ne se décideraient à s'y rendre que lorsque les routes auraient été suffisamment éclairées par le menu fretin du commerce.
Il faudrait donc surtout compter, pour alimenter les premières foires, sur les indigènes des pays circonvolsins; ceux-ci, assurément, s'y porteraient en foule, le plus grand nombre attiré par la curiosité, mais d'autres aussi dans le but d'y faire des affaires, car le commerce est une profession très-considérée chez les Arabes, et ni le temps, ni la distance ne les effraient quand il s'agit de réaliser le plus maigre bénéfice.
Lorsque l'expérience aurait été faite et que la première foire aurait réussi, on verrait à en créer sur d'autres points, et chaque province pourrait ainsi avoir la sienne.
Si. l'on me demandait mon avis sur le point à
490 C0HCLD8IOS,
choisir pour rétablissement d'une première foire, je u'iiésiterais pas à indiquer Tonggoart : et voici le* raisona qui me porternient k choisir cette ville de préférence à toute autre, même k Onargla qui eut pourtant une période de grandeur comme tête de ligne ti-ès-fréquentée.
Touggourt qui, avec ses annexes, a une population de 6,000 habitants, est le chef-lieu de TOned Rirh, contrée relativement riche et très-peuplée ; elle se trouve, en outre, presque k égale distance des Ziban au nord, du Sauf à l'est, des M'zab à l'ouest, et d'Ouargla au stid, tous pays habités par des populations intelligentes, industrieuses et commerçantes. Ces populations, qui certainement se rendrafent à la première foire de ïouggnurt, lui donneraient tout d'abord une importance considérable.
En outre, quoique le chef-lieu de l'Oued Rirh aoit sons notre dépendance directe, il n'y a point, dan§ cette ville, de garnison française pour rappeler aui étrangers, qui s'y rendront de loin, qu'ils sont sur territoire français, et ceci est très-important.
BientSt une voie ferrée se rendra de la côte jusqu'à Batna, d'où un service de diligences et de roulage existe jusqu'à Biskra. De Biskra à Touggourt, il y a six journées de marche de caravane sur un sol parfaitement plan, oà il suffirait de donner quelques coups de pioche pour faire une route carrossable, bien autrement solide que nombre de routes qui, dans le Tell, ont été livrées dernièrement à la circulation par les Ponts-et-Chaussées. A cause de la nature même da sol, il sera possible, lorsque le moment en sera venu, d'établir, k très-pea de frais, un chemin de fer entre Biskra et Touggourt : ce aer» un acheminement vers le Soudan.
L'alfa, qui couvre des plaines immenses à Pest de Touggourt, contribuerait à alimenter le trafic de ce chemin de fer, qui pourrait être établi d'une façon économique et à voie étroite.
Enfin, vers Touggourt, viennent converger le» grandes routes des caravanes : celles de la Tunisie y aboutissent par El Oued ; au sud-est, y arrivent celles de Bernou, du Haoussa et du Damergou, par Khât^ Ehadamès et El-Oued ou Ouargla, ou bien encore par Rhât, le Hoggar et Ouarglaj au sud-ouest, nous y voyons aboutir celles de Tinbouktou et de TAdrar, par Aïn-Çalah et Ouargla également.
Telles sont les considérations qui me porteraient à choisir Touggourt pour l'établissement de la première foire dans le Sahara algérien. Puissent ces quelques idées, que je regrette de ne pouvoir [développer ici davantage, être prises en considération par les Chambres de commerce algériennes et être sérieusement discutées par elles. '
L'Algérie n'arrivera à son complet développement que lorsqu'elle sera la maîtresse du commerce du sud qui, aujourd'hui, lui échappe complètement.
Le moment est favorable pour agir, le Gouvernement est disposé à faire tous les sacrifices possibles pour seconder les Chambres de commerce ; mais celles-ci doivent se rappeler que c'est surtout de leur initiative que dépendent les questions commerciales^ et non pas de l'initiative du Gouvernement sur lequel on a, chez nous, beaucoup trop l'habitude de compter.
Quant à moi, en attendant que nos Chambres de commerce aient secoué leur indifi^érence, fruit de l'esprit bureaucratique qui nous domine, je me propose de conduire à Rhadamès, au mois de novembre 1875, des hommes de bonne volonté, munis de paco-
tilles. Ces Messieurs, outre qu^ils se rendront compte de l'exactitude des renseignements que j'ai recueillis, engageront les premières relations, puis conduiront et guideront en France les négociants de Khadamès qui désirent y venir faire des achats.
Ainsi, les Hhadamesiens apprendront à nous connaître chez nous-mêmes et, à moins que nos adversaires ne poussent les Turcs à y mettre empêchement, ils ne craindront plus de se rendre, en grand nombre, à la première foire qui sera établie dans le sud de PAlgérie.
Après avoir ramené à Touggourt la première caravane marchande, composée de Français, qui se sera engagée dans le Sahara, je me propose d'aller explorer le bassin de Toued Miâ, et d'entrer, si possible, dans Aïn Çalah, afin d'essayer d'y obtenir les mêmes résultats qu'à Rhadamès. De là, je me dirigerai vers le Hoggar, dont les portes me sont actuellement ouvertes grâce aux excellentes relations que je me suis créées parmi les Touareg.
Cependant, dans le cas où des circonstances imprévues m'empêcheraient d'aller du côté d'Aïn Çalah, je me rendrais directement à Idelès par l'Igharghar, afin de continuer l'exploration de la route centrale que j'ai seulement entamée l'hiver dernier.
Que tous ceux qui m'ont aidé dans l'exécution de ce premier voyage veuillent bien agréer mes remerciements, ainsi que l'expression de ma sincère reconnaissance.
Ce voyage aurait pu être plus fructueux sans doute; mais je compte sur l'indulgence de mes lecteurs, qui voudront bien prendre en considération l'exiguïté des ressources dont je disposais et aussi mon manque d'expérience.
En cela, comme en toutes choses, les débuts ue sauraient être parfaits.
Expérimenté par ce premier voyage, je m'efforcerai
• de mieux faire dans l'avenir, et je m'estimerai trop
heureux si je parviens à me rendre utile à mon pays,
en contribuant pour ma faible part au développement
de notre belle et chère Algérie.
Genève (Suisse), le 14 octobre 1875.