‹ Le SaharaChapitre 28 sur 194 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

notre arrivée; mais celui-ci se trouvait alors dans un de ses jardins, à l'extrémité de l'oasis, et malgré toute la diligence que l'on mit pour l'aller chercher, il n'était arrivé chez lui que quelques minutes avant nous ; il nous donna toutes ces explications en nous faisant force excuses, et en attendant que le déjeuner fût prêt, 0 nous fit servir d'excellent café ainsi qn'un régime des meilleures dattes de ses palmiers.

ITne demi-heure après, les serviteurs du cheikh placèrent devant nous un immense plat en bois, dans lequel s'élevait une pyramide de couscoussi couronnée de plusieurs tranches de mouton; on servit aussi, dans une calebasse, la sauce traditionnelle ou raerga^ destinée à être mélangée avec le couscoussi.

Nous fîmes le plus grand honneur à ce déjeuner, dont nous abandonnâmes les restes à nos serviteurs, qui se précipitèrent dessus avec une véritable furie ; puis on nous servit une seconde tasse de café.

Le cheikh, qui vint ensuite s'asseoir à côté de nous, demanda au cadi quel était le Sidi qui voyageait avec lui. Celui-ci répondit que j'étais un ami de l'agha de Touggourt envoyé par le Maréchale — «Quefait-il?> demanda-t-il encore. i. H voit le pays. "> Le cheikh ouvrit alors de grands yeux pour me regarder; il devait me prendre pour un personnage terriblement important.

Nous partîmes enfin, et notre hôte nous accompagna jusqu'en dehors du village^ où il nous quitta en nous souhaitant que Dieu bénît notre voyage.

A 2 heures, nous sortîmes de l'oasis en passant près du hordj d bàïlék (du gouvernement). Il est bon

^ Les Arabes donnent toujours au gouverneur le titre de marichdly qui est pour eux synonyme dç gouverneur.

66 PREMlàRB PARTIE.

de dire ici que tonte oasis, située sur la route de Bis-

kra à Touggoort, possède un bordj ou caravansérail

pins on moins bien établi et entretenu, où pourraient

se réfugier, au besoin, les détachements de puisatiers

militaires on antres qui se trouveraient isolés dans le

pays en temps d'insurrection ; or, le bordj d^El Mer-

hajer est, par exception, une véritable forteresse,

solidement établie et dans un parfait état d^ entretien.

Laissant à gauche la petite oasis de Cheria^ dont le

nom signifie réservoir^ nous nous engageâmes dans

une plaine calcaire, sablonneuse et parsemée de

lamelles de gypse. A droite et à une grande distance,

j'aperçus quelques îlots de palmiers isolés dans la

plaine, laquelle ne nourrit que quelques maigres

touffes d*arbustes.

Les groupes de palmiers que l'on aperçoit disséminés sur de petits monticules, dans le Sahara algérien, indiquent presque toujours la présence d'une source naturelle, autour de laquelle s'arrêtent les sable« charriés par les vents ; ce sont ces sables qui, fixés par Thumidité, forment les monticules sur lesquels croissent les palmiers par groupes plus ou moins considérables, selon le débit de la source. Les oasis n*ont pas d'autre origine.

A 2 heures 45, nous longeâmes une chaîne de petites dunes que nous trouvâmes plus loin à cheval sur la route ; dix minutes après nous traversâmes un oued à sec se dirigeant vers le chott perpendiculairement à notre direction ; puis, après avoir gravi une petite chaîne de hauteurs peu élevées, nous nous trouvâmes sur un sol calcaire, sans sable ; sur notre droite et à 150 mètres, je remarquai un bel îlot de palmiers. Nous descendîmes ensuite en longeant une longue veine de sable au delà de laquelle j'aperçus,

CHAPITRB nr &I

à une distance de 1000 mètres environ, plusieurs bouquets de palmiers.

A 3 heures 45^ nous passâmes près d^un pic calcaire dont la base était enveloppée d'une épaisse eoucbe de sable ; de ce point nous aperçâmes devant nous, un peu à droite, Poasis de Sidi KheUl, à demi masquée par un monticule que nous laissâmes bientôt derrière nous.

A 4 heures 2b, nous bûmes à la source de Cheriet er Remd^ c'est-à-dire du Réservoir sahlonneux^ laquelle est délicieusement ombragée par quatre palmiers, à gauche de la route ; l'eau de cette source est excellente à boire.

A partir de là, nous abandonnâmes la route de Touggourt pour nous diriger, au sud-ouest, vers Sidi Khelil où nous devions passer la nuit

Le soleil se couchait en ce moment, et ses rayons^ passant à travers les palmiers, semblaient allumer dans Toasis un im/nense incendie^

Après avoir marché assez longtemps dans un chemin tortueux bordé de murs en terre, nous arrivâmes enfin devant la maison du cheikh Si Aïssà ben Sliman, qui se trouvait justement sur sa porte.

Après nous avoir souhaité la bienvenue et s'être informé de l'état de notre santé, le cheikh nous fit entrer dans une salle assez vaste, où le cadi et moi fûmes immédiatement installés sur des nattes, l'un en face de l'autre.

On commença par allumer un grand feu, autour duquel s'assirent nos gens et les voisins du maître de la maison, qui arrivèrent en grand nombre pour faire honneur aux hôtes de leur chef. La fumée, quoiqu'elle eût pour issue deux portes formant courant d'air et une solution de continuité dans la toiture, se

68 PRlgiMliSRE PABTIE.

répandit néanmoins dans la salle, ce qui me contraria beaucoup ; mais, résolu à me plier à tous \ea désagréments de la vie arabe, je me gardai bien de me plaindre.

Suivant la coutume, on nous servit d'abord du café,, et vers 8 heures on apporta deux plats de couscoussi, véritables monuments dont Fun, -préparé avec de la farine blanche et surmonté d'une poule, fut placé, entre le cadi et moi ; Tautré, fait de farine d'orge et couronné seulement de quelques morceaux de mouton, était pour nos gens.

Il paraît que l'usage des cuillères est encore inconnu dans cette oasis, car, à ma grande surprise, j& remarquai l'absence de cet utile instrument. Il répugnait à mon compagnon autant qu'à moi de prendre le couscoussi à poignée ; mais le prévoyant Ali nous tira d'embarras en nous apportant deux cuillères en bois, de celles que j'avais achetées à Biskra. Le cadi se mit aussitôt en devoir de dépecer, avec ses doigts,^ la poule passablement coriace dont nous ne mangeâmes que fort peu ; nous la donnâmes à nos gens qui, moins délicats et aussi peut-être plus affamés, démolissaient à pleines mains la pyramide autour de laquelle ils s'étaient groupés. Une gamelle d'eau bourbeuse circulait constamment^ et dès que quelqu'un venait de boire, les autres disaient : Çaha t (santé !) à quoi celui qui avait bu répondait : Isselmékoum ! (qu'il — Dieu — vous accorde le salut !)

J'avais grand'faim et fis honneur au couscoussi; mais malgré toute ma bonne volonté et celle de mon compagnon, nous ne pûmes faire disparaître que la moitié de ce qu'on nous avait servi, et nous finîmes par nous avouer vaincus en posant nos cuillères. Nos gens, qui étaient venus à bout du leur et qui guet-

Page 1