‹ Le SaharaChapitre 29 sur 194 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

taient du coin de Pœil le moment favorable, se précipitèrent alors sur nos restes qu'ils firent disparaître «n quelques secondes. On nous présenta ensuite de Peau pour nous rincer la bouche et nous laver les mains, puis on nous servit du café comme les Arabes «euls savent le préparer, c'est-à-dire excellent.

Après le repas, une conversation générale s'enga- :gea, à laquelle je dus prendre part un peu malgré moi. Gomme je m'y attendais, on finit par me poser quelques questions assez embarrassantes dans ma «itnation, car je ne voulais à aucun prix blesser les préjugés de ces gens-là.

Us me demandèrent, par exemple, pourquoi les Prançais avaient aboli l'esclavage.

Je leur répondis par cette autre question :

€ — Quel est le père de tous les hommes 2,

— Dieu ! exclama vivement un petit homme maigre, qui me parut être un lettré.

— Après Dieu, quel est le père ?

— Notre Seigneur Adam.

— Puisque nous sommes fils de Dieu et d'Adam, nous sommes tous frères. Or, est-il écrit quelque part qu'il soit permis de réduire son frère en esclavage ?

— Mais les idolâtres?

— Les idolâtres ne sont idolâtres que parce qu'ils ne sont pas instruits; votre devoir, à vous qui savez, est de les instruire, et si vous ne le faites, vous en répondrez devant Dieu. Que diriez-vous, par exemple, si le Prophète (Que le salut soit sur \m ! exclama l'assistance), au lieu d'enseigner la vérité à vos pères par le Coran, les eût réduits en esclavage sous le prétexte qu'ils étaient idolâtres ? >

Comme personne ne répondait, j'ajoutai : « — Ne soyez donc pas plus sévères pour les autres que le Prophète ne l'a été pour vos pères. >

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Le petit homme maigre avoua loyalement que j^avais raison, puis la conversation roula encore sur divers sujets jusqu'à 11 heures. L'assistance ayant ïâen voulu alors me laisser la paix en se retirant, je m'étendis sur ma couverture, à côté de mon compagnon qui ronflait déjà, et je me préparai, par un bon Bommeil, à la marche du lendemain.

Le dimanche 10 janvier, nous partîmes à 7 Vs heures,, après avoir pris le café, selon notre habitude.

Le dieikh vint nous accompagner jusqu'à la porte du village^ dont nous fîmes presque le tour pour sortir de l'oasis. Je remarquai que ce village était défendu par un mauvais mur d'enceinte et entouré d'un fossé à moitié rempli d'une eau stagnante et corrompue^ auquel les indigènes donnent le nom de bahar^ mer. Immédiatement après, nous traversâmes le lit desséché d'une rivière que mes compagnons me dirent s'appeler Chied Chott^ puis nous marchâmes sur un sol calcaire^ couvert de lamelles de gypse et ne nourrissant qu'une végétation maigre et clair-semée.

A S heures, nous rejoignîmes la route de Touggourt entre deux collines dont l'une, celle de droite, donne naissance à une petite chaîne qui va toujours «'éloignant de la route pendant une demi-heure ; elle s'en trouve alors à une distance de 600 mètres environ, et se dirige vers l'ouest perpendiculairement à notre^ direction, laquelle est de 170 degrés à partir de ce point.

A 9 heures, nous franchîmes une autre chaîne qui, après avoir décrit une demi-circonférence à l'ouest, se retrouve devant nous à 2 kilomètres de distance. La nature du sol est toujours la même jusqu'au puits artésien appelé Aïn hen Zéïk^ où nous nous arrêtâmes pour déjeuner à 10 heures 55.

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Le puits est foré à gauche de la route entre plusieurs monticules calcaires qui empêchent de Papercevoir de loin, quoiqu'il soit entouré d'un mur d'enceinte circulaire assez élevé; à quelques pas, du même côté, se trouve un bouquet de palmiers arrosés par les eaux du puits^ et à droite de la route, presque adossé à un monticule, existe un petit bordj en mauvais état, ouvert à tout venant. Un peu en avant et au- loin à gauche, on aperçoit les deux petites oasis de TenecUa et à' El Berd.

Les eaux d'Aïn ben Zeïk, d'une température de 23 degrés, étant très-amères, je me décidai enfin à mettre en perce mon baril d'eau de Biskra, dont la fraîcheur et la douceur étaient autrement agréables que l'amertume et la température élevée des eaux an puits. Nous déjeunâmes frugalement avec du pain, des sardines et du fromage, et nous repartîmes à 11 heures ÔÔ.

Une heure après nous traversions V Oued d Mdah et Tharfétan ou Eiviere salée des Tamarins^ à sec comme tous ses confrères, et à 1 heure 45, nous dégustâmes l'eau de la source appelée Aïn et Tharfeian ou Source des Tamarins, délicieusement ombragée par un bouquet de palmiers, à gauche de la route ; cette eau me parut excellente. A partir de ce point, nous marchâmes sur un sol d'argile recouvert de sable.

A 2 heures 15, deux Arabes, qui cheminaient avec nous, me montrèrent au loin, à gauche, un îlot de verdure, en me disant qu'il y avait là une source appelée Aïn Fedzelia.

A 2 heures 40, nous traversâmes encore une petite rivière à sec appelée Oued el Melah.

A partir de là, le pays est tout parsemé d'oasis peu éloignées les unes des autres. Ainsi^ nous laissâmes

snccessivement à ganche Cheriet (réservoir) Bd Kassem ben Tate^, Zaouïa^ Bahar en Nakhlat ou la Mer des Palmiers; sur la droite, nous vîmes Zaouïet er Bieb, 8idi Omran* puis ayant passé près d^un mamelon assez élevé, couronné par un bordj qui domine la grande et belle oasis d' Ourhlana, que nous laissâmes aussi à gauche, nous entrâmes enfin, à 4 heures 45, dans la délicieuse oasis de JDjamâ où nous devions passer la nuit.

Depuis Zaouïet er Rieb, le sol est généralement uni, formé d^argile et légèrement sablonneux, à l'exception de la partie qui se trouve à droite de Djamâ, où je remarquai plusieurs dunes formant une chaîne parallèle à la route, sur une étendue de 1500 mètres environ ; quelques chétifs palmiers percent avec peine, de distance en distance, ces dunes qui les étouffent.

A Djamâ, nous nous présentâmes chez le cheikh Si Ahmed ben Sliman, grand diable de negro d'une cinquantaine d'années, qui bondit de joie en nous apercevant et qui mit toute sa maison sens dessus dessous pour nous être agréable.

c — Soyez les bienvenus! nous cria-t-il; cette maison est la votre et tout ce qu'il j a dedans vous appartient >

11 nous introduisit dans une grande salle au fond de laquelle, sur une sorte de terre-plein plus élevé que le sol, on nous installa c5te à cote sur des nattes recouverte» de tapis ; une autre natte fut déroulée à nos pieds> au^essou» de nous, pour les gens de notre suite.

Au milieu de la salle on alluma encore un grand feu, autour duquel vinrent s^ ^r\>uper sucv^essivement les amis du cheikh et le» gro^* bonnets du pays ; il ne faisait pas froid, cependant, et comme la fumée

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m'ineommodait, je demandai an cadi ponrqnoi Ton allnmait ainsi dn feu par le temps qn'il faisait

c — Cest ponr nous délasser, > me répondit-il. Singulière façon de délasser les gens ! Mais je n'osai me plaindre dans la crainte de contrarier nos hôtes qui, ayant appris par mon compagnon qne j'étais nn envoyé du maréchal^ n'avaient pas assez à'yenx pour me regarder.

Gomme toujours, on débuta par nous servir du café, puis d'excellentes dattes que nous mangeâmes en buvant du lait de chèvre, et une énorme pastèque que notre hôte découpa lui-même dans un grand plat en bois. La fraîcheur succulente de cette pastèque nous fut des plus agréables.

Je dis à mi-voix au cadi que j'étais vraiment touché de tant de sollicitude. Ali, qui avait entendu mes paroles, alla les répéter au cheikh, qui se dirigeait alors vers la porte pour faire donner de l'orge à ses moutons. Il revint en bondissant et en gesticulant de toutes ses forces ; ses yeux brillaient de joie :

c — Demandez! demandez! nous cria-t-il; tout ce qu'il y a ici vous appartient, et je suis votre serviteur! >

Chez tous les Arabes, mais particulièrement dans les tribus sahariennes, plus intelligentes, plus laborieuses et aussi bien plus riches que celles du Tell, l'hospitalité est considérée comme un devoir sacré. Dès qu'un étranger se présente dans un village ou dans un douar, les habitants se disputent à qui l'aura chez lui, et celui qui parvient enfin à l'entraîner dans sa maison de gré ou de force (car l'étranger ne sait à qui répondre) est considéré comme un homme heureux, et ses voisins envient son bonheur.

Vers 8 heures, on nous servit le plat national avec

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la poule traditionnelle. Ce couscoussi était soi^eusement préparé et répandait une odeur appétissante ; mais je sentis mon estomac se révolter lorsque je vis le cheikh saisir la poule à pleines mains, la déchiqueter en un clin d^œil et nous en présenter les morceaux entre ses doigts dégoûtants.

Bism AUah! (au nom de Dieu!) exclama mon compagnon en saisissant le premier morceau.

Biam ^IZZa^.Vrépétai-je en soupirant^ et j^acceptai une aile que je portai à ma bouche en fermant leif yeux.

Le repas achevé, je poussai un El hamdou liUah ! (louange à Dieu !} de satisfaction qui fut certainement entendu du dehors, car à peine Pexclamation m'eutelle échappé qu'une douzaine de pouilleux, qui se tenaient accroupis devant la porte, firent irruption dans la salle comme des chacals affamés pour dévorer nos restes ; mais nos gens, qui avaient sans doute flairé le danger, s'empressèrent de former, autour du plat, un cercle tellement étroit et serré, que les pauvres diables durent s'en retourner le ventre vide, comme ils étaient entrés. Comme d'habitude, le repas se termina par une tasse de café.

On parla ensuite de l'Europe et des choses merveilleuses que l'on y voyait. 11 me fallut donner à ces braves gens des explications sur le gaz, le télégraphe, les chemins de fer, les ballons dont ils n'avaient pas encore entendu parler, et j'entrai là-dessus dans d'assez longs détails, car, connaissant la mobilité de leur esprit, je craignais qu'ils ne changeassent brusquement de sujet et qu'ils n'en arrivassent à me poser encore quelque question embarrassante; or, cela devait fatalement arriver.

Ils me demandèrent pourquoi les Français laissaient

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les M'zab vivre tranquillement, dans leur pays, du Çmit de leurs rapines, tandis qu'ils imposaient les Arabes et les faisaient servir à la guerre.

Je répondis à cela qu'en imposant les Arabes et en les faisant servir à la guerre^ les Français les traitaient sur le pied de la plus parfaite égalité; cela était une preuve qu'ils les considéraient comme des hommes braves et qu'ils les avaient en haute estime; tandis que les M'zab, ajoutai-je, à quoi sont-ils bons? Nous méprisons leur argent et nous ne les employons pas à la guerre^ parce que nous savons bien que vous ne voudriez pas vous battre à côté d'eux.

Cela parut flatter leur amour-propre, et ils convinrent qu'en effet ils seraient humiliés de marcher de pair avec les M'zab.

c — Que Dieu les maudisse ! > exclama un fanatique.

Les Béni M'zab, dont il est question ici, forment au sud-ouest de Touggourt une petite confédération. A cause dxi caractère naturellement pacifique des habitants, la France n'a jamais occupé ce coin de terre, mais elle l'a pris sous son protectorat moyennant une faible redevance.

Les Béni M'zab s'adonnent tous au commerce : on les trouve surtout répandus dans les villes du Tell, où ils sont marchands de légumes et d'épices; par leur constance au travail, et surtout à cause de leur grande sobriété, ils arrivent tous à amasser une petite fortune, avec laquelle ils s'en retournent dans leur pays, où ils se marient et deviennent propriétaires de palmiers. Ils forment, dans toutes les villes où ils sont en nombre, des corporations parfaitement organisées et administrées par un conseil (djemâa); ce conseil nomme un teneur de livres qui se rend, chaque jour,

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au * domicile de ses compatriotes pour arrêter et balancer leurs comptes. Un négociant en détresse est toujours soutenu par les autres, et il est très-rare qu'un M'zabi ne fasse pas honneur à ses affaires. Ce sont justement leurs instincts mercantiles et leurs idées d'ordre et l!Kéconomie, qui les font mépriser des Arabes à l'égal des Juifs^ car la religion ici n'est qu'un prétexte pour justifier les extorsions auxquelles les M'zab étaient et sont encore souvent exposés. On leur reproche, en effet, d'appartenir à la secte religieuse des Khamsi (cinquièmes], ainsi nommée parce que ses adhérents sont considérés, par les orthodoxes, comme les cinquièmes et derniers dans l'ordre de mérite des sectes musulmanes.

Cependant les Beni-M'zab sont profondément et sincèrement religieux ; ils se garderaient bien, même en cachette^ d'approcher de leurs lèvres aucune liqueur fermentée, et ils s'abstiennent de fumer, non pas que ce soit formellement défendu, mais parce que, disent-ils, c'est une superfluité qui ne peut faire aucun bien.

Les cimetières des Beni-M'zab sont entourés de murs sans solutions de continuité, c'est-à-dire qu'ils n'ont point de portes d'entrée. Lorsqu'un des leurs a passé de vie à trépas, on fait une brèche au mur d'enceinte pour entrer le cadavre^ et on ferme cette brèche après la cérémonie. Les tombes des riches ne se distinguent point de celles des pauvres, car il est interdit d'y élever même le plus modeste monument.

Il est cependant une chose que les Français peuvent, avec [raison, reprocher ;aux Béni M'zab : c'est de chercher à monopoliser entre leurs mains le commerce du Sud et d'employer le mensonge pour empêcher les négociants de ces contrées d'arriver jus-

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qu'aux frontières alg^enneg. Il est, en outre, certain que, peu reconnaissants des privilèges qu'on leur accorde, ils tirent du Maroc, de la Tunisie et de la Trîpolitaine, des armes et des munitions qu'ils revendent, avec gros bénéfices, aux bandes de détrousseurs sahariens.

Tous ces griefs, que je n'ignorab point, me furent longuement exposés par mes interlocuteurs.

La conversation se prolongea sans doute fort avant dans la nuit ; mais je ne m'aperçus point du départ des causeurs parce que, vaincu par la fatigue, je m'étais laissé aller tout doucement dans les bras de Morphée.

Le lundi 11 janvier, nous partîmes à 6 heures 30, en compagnie du cheikh qui vint nous conduire sur la route à plus d'un kilomètre.

Pour sortir de l'oasis, nous traversâmes le village. Je fus surpris de la propreté des rues, de l'élégance relative des maisons, dont plusieurs sont en calcaire du pajs et bien entretenues, et de la bonne physionomie de la population dont, ici comme partout dans l'oued Birh, la plus grande partie est composée de mulâtres. Des femmes lavaient leur linge dans .'de petits bassins ménagés ad hoc ou bien dans les seguicLs (canaux d'irrigation), et ces femmes, proprement vêtues, au visage agréable, aux grands yeux intelligents, ont un cachet de grâce et d'élégance que n'ont pas toujours les femmes de ces contrées. On sent que le bien-être, fruit du travail, règne dans cette belle oasis.

En sortant de Djamâ, nous laissâmes à droite de la route une petite oasis dont le nom m'a échappé. Nous marchions sur un sol argileux, recouvert d'une légère couche de'^sable solidifié par la magnésie ; la végétation j est chétive et clair- semée.

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A 7 heures 5, nous entrâmes dans la grande oasis de Sidi Amran par un chemin tortueux, qui serpente entre deux murs en terre et que nous suivîmes pendant près de 20 minutes. L'eau coule partout à flots dans les séguias qui traversent le chemin^ mais la magnésie dont elle saturée donne à cette eau un goût désagréable.

Le village, qui s'élève à l'extrémité sud de Poasis, est loin ^'être aussi bien entretenu que celui de Djamâ ; beaucoup de maisons, qui sont construites en terre et en calcaire brut, sont à moitié ruinées ; les quelques habitants que j'aperçois sont 'sales et déguenillés ; une femme aux traits flétris porte péniblement sur ses reins, où il est retenu par un pan de son manteau, un maigre et crasseux avorton qui s'accroche au dos de sa mère comme une chauve-souris au tronc rugueux d'une vieille souche. Ici c'est la misère, et cette misère a peut-être pour cause la visite du trop célèbre Ali Bey au déclin de sa grandeur.

Vers 7 heures 30, après avoir passé entre deux petits monticules surmontés de palmiers, nous nous croisâmes avec une caravane de 30 chameaux chargés de dattes à destination de Biskra. Nous laissâmes à droite deux groupes de palmiers isolés ; nous longeâmes, à 8 heures 20, une chaîne de collines dont les plus élevées peuvent avoir 50 mètres d'élévation, puis nous marchâmes sur du sable mouvant, entre des dunes peu élevées dont la direction est du sudouest au nord-est: la végétation est rare dans ces parages.

A 9 heures 40, nous nous trouvâmes sur un grand plateau, partie argileux et partie calcaire, mais partout sablonneux, où la végétation est abondante; cette végétation s'éclaircit ensuite, parce que le sol devient presque exclusivement calcaire.

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