CHAPITRE IV
Sidna Mohammed el Aïd ben el Hadj Ali el Tidjani, grand mo khadem de Tordre religieux d'EI Tidjani, est un homme de 55 à 60 ans, assez gros et court de taille ; il est de couleur plus foncée que son frère, ce qui provient de ce qu'ils sont nés de mères différentes ; ses traits sont assez réguliers ; l'ensemble ^e son visage annonce la bonhomie, la timidité même ; il parle peu et tient ordinairement les yeux baissés vers la terre ; c'est l'homme de la prière et de la méditation.
Sidna Mohammed el Aïd arriva donc, et son frère et l'agha me présentèrent à lui. Nous nous assîmes ^e nouveau sur le divan et je remis aux marabouts les lettres dont j'étais porteur.
Après avoir pris lecture de ces lettres^ les deux frères s'informèrent de la santé de M. le gouverneur général et de M. le général Liebert, puis ils me dirent qu'ils feraient tout pour plaire à des hommes de bien qui ne cessaient de travailler pour la .tranquillité et la prospérité du pays ; ils m'assurèrent que je pouvais compter sur leur protection et me promirent des lettres pour leurs principaux clients et amis du Sahara.
On nous fit ensuite passer par une porte étroite percée en face du divan et, après avoir traversé nombre de petits corridors et monté quelques marches, nous pénétrâmes dans une vaste salle surmontée d'une grande coupole ; on me dit que c'était là la chambre de Sidna !N[ohammed el Aïd ; or, l'Européen qui ne comprend pas de chambre à coucher sans lit, dira que cette salle ressemble à tout autre chose : on peut dire que c'est un salon, parce que le parquet est recouvert de riches tapis fabriqués dans tous les p ays du monde et que, tout autour, sont ali-
gnés des canapés ou de moeUeux divans garnis de velours ; on peut dire que c'est une chapelle, parce que, sur le fond de la coupole et sur les murs, sont tracés en lettres de différentes couleurs, outre le& principaux versets du Coran, les quatre-vingt-dix-^ neuf noms que les Musulmans donnent à la Divinité. Voici quelques-uns de ces noms :
< H est ce Dieu hors lequel il n'y a point de Dieu» Il connaît le visible et Pinvisible. Il est le Clément^ le Miséricordieux.
« Il est ce Dieu hors lequel il n*y a point de Dieu,, le Roi, le Saint, le Sauveur, le Fidèle, le Gardien, le Fort, le Puissant, le Très-élevé. Gloire à Dieu ! et loin de lui tout ce que les hommes lui associent I
« Il est le Dieu unique, le Producteur, le Créateur^ le Formateur. Les plus beaux noms lui appartiennent. Tout dans les cieux et sur la terre célèbre sa gloire. Il est le Fort, le Sage. » ^
ËnfiU) on peut dire que cette salle est un musée^ car nul étranger n'y entre sans déposer son offrande,, et depuis l'occupation française il en est venu de bien des pays ; j'y ai surtout remarqué, entre mille objets divers, une superbe pendule-boîte à musique, soua un globe encore intact ; c'est vraiment là un objet très-remarquable dans ce pays, si l'on tient compte des difficultés du transport.
On nous fit asseoir, et ce ne fut pas sans étonnement que je vis des Nègres apporter un grand plateau sur lequel étaient rangées une douzaine d'assiettes en porcelaine, toutes pleines de gâteaux, de biscuits, de dragées, de berlingots, etc., etc., provenant sans doute aussi de la générosité de visiteurs européens. Certes, ces friandises n'étaient pas de pre-
* Le Corauj trad. de Kasimirski. Paris, Charpentier, 1869.