CHAPITRE lY
sur une mule richement harnachée que des serviteurs lui présentèrent, et alla prendre place à la droite de Fa^ha ; les marabouts, également montés sur des mules, se mêlèrent à l'escorte.
Le cortège ainsi formé se dirigea lentement hors de la ville, du c5té de l'ouest, où se trouvent les tombeaux des Ben Djelab ; les musiciens jouaient, en marchant, les meilleurs airs de leur répertoire^ et derrière suivait une foule immense, silencieuse et recueillie.
On dépassa ainsi l'endroit où s'élèvent les tombeaux et l'on ne s'arrêta qu'à deux cents mètres environ au delà^ au pied d'un terre-plein assez élevé, entouré d'un mur en maçonnerie.
Tous ceux qui étaient à cheval mirent pied à terre, l'imam monta sur le terre-plein qui devait lui servir de tribune, et devant lequel se placèrent Tagha et son escorte ; toute la foule se rangea à droite et à gauche^ sur une longue ligne et face à l'orient.
L'imam récita alors une courte prière que je ne puis rapporter, car on avait conduit notre 'calèche sur une petite éminence d'où nous pouvions tout voir^ mais la distance était trop considérable pour que je pusse rien entendre. De temps en temps, tout le peuple se prosternait et trois fois de suite les visages se collaient contre terre.
La prière achevée, le mot amin ! sortit de toutes les bouches ; puis la foule se rapprocha et se serra autour du terre-plein, pour entendre le discours qu'allait prononcer Timam.
A mon grand regret, je no pus mieux entendre ce. discours que la prière, mais je dois dire que jamais assemblée plus silencieuse et plus recueillie n'écouta un orateur; cependant il y avait là plus de cinq mille personnes.
128 PRBmÈRE PARTIE.
Lorsque rîmam eut achevé son discours, il descendit de la tribune devant laquelle il se plaça, à droite de l'agha, et le peuple se reforma promptement et silencieusement «ur une longue ligne, face à rOrient d'où Dieu nous envoie la lumière.
La prière que l'imam récita alors fut plus longue que la première ; de temps en temps, suivant l'exemple du prêtre, la foule se prosternait par trois fois et par trois fois les lèvres baisaient la terre, d'où Dieu nous a tirés et d'où sort encore, par sa toute-puissante volonté, tout ce qui est nécessaire à la vie.
Le souvenir de cette cérémonie, si simple et pourtant si pleine de grandeur dans sa simplicité, ne s'effacera jamais de ma mémoire. Que peut-on, en effet, imaginer de plus touchant que le spectacle d'un peuple se portant en masse dans le désert pour rendre hommage au Créateur?
c A Dieu, dit le Prophète, appartiennent le levant et le couchant ; de quelque côté que vous vous tourniez, vous rencontrez sa face. Dieu est immense et il sait tout
« Unique dans les cieux et sur la terre, dès qu'il a résolu quelque chose, il dit: Sois, et elle est (Ch. II, V. 109 et 111.)
« Ils ont associé les génies à Dieu, pendant que c'est lui qui les a créés; dans leur ignorance, ils lui inventent des fils et des filles. Gloire à lui ! il est trop au-dessus de ce qu'ils lui attribuent
€ Créateur du ciel et de la terre, comment aurait-il des enfants, lui qui n'a point de compagne et qui a créé toutes choses et qui connaît toutes choses ?
« Celui-là est Dieu votre Seigneur; il n'y a point d'autre Dieu que lui. Créateur de toutes choses, adores-le ; il veille sur toutes choses.^ (Ch. VI, v. 100, 101 et 102).
GBAPITRE lY. 129
Après que rimam eut achevé sa prière^ chacun remonta à cheval et le cortège se reforma pour se diriger vers la ville ; mais au retour, des groupes d'habiles cavaliers se détachaient de temps en temps de Pescorte pour courir en avaut^ en tirant des coups de fusil, et l'on s'arrêtait quelquefois pour admirer les plus intrépides.
L'agha fit faire halte entre les jardins et la ville dont les maisons, de ce côté, s'élèvent en amphithéâtre ; les cavaliers se rangèrent sur une éminence du côté des jardins, on fit avancer notre calèche en avant de la ligne formée par les cavaliers, et la foule se rangea en face, le long des murailles, de façon à laisser entre elle et nous un grand espace libre.
La musique entonna le meilleur morceau de son répertoire, malheureusement trop peu varié, et eu un clin d'oeil, les terrasses se couvrirent de femmes qui, pour ce jour-là, s'étaient ornées de leurs plus beaux atours. Une immense clameur s'éleva de toutes parts : les femmes, en se frappant sur la bouche, saluaient l'agha par des you! you! you! prolongés; des hommes, armés de tromblons, se détachaient de la foule compacte, trépignaient en lâchant des cris discordants, puis se laissaient tomber sur le dos en lâchant leuçs coups.
Mais bientôt commença la véritable fantazia, à laquelle prirent part les meilleurs cavaliers de l'Oued Rirh. Ils se défirent de leurs bernons, serrèrent leurs haïks autour de leur corps, et se présentèrent au milieu de la lice, aux applaudissements de la foule.
Le premier qui se préseate est El Hadj ben Driss, frère de l'agha : c'est un beau cavalier, au visage bronzé encadré d'une belle barbe noire, courte et frisée, à physionomie ouverte et martiale ; il est vêtu
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d'une veste rouge, couFerte de broderies d'or ; sou haïk de pure soie est retenu autour de sa tête par un turban de couleur brune ; les plis de son serottal bleu couvrent à moitié ses bottes de maroquin rouge richement brodées ; il monte une jument blanche qui ferait envie à un sultan, tant ses formes sont parfaites ; elle est si légère quand elle marche et ses bonds sont si rapides, que la gazelle elle-même, dont la légèreté est bien connue, ne saurait lui être comparée. Les femmes, du haut des terrasses, saluent El Hadj ben Driss par des you ! you ! prolongés, et la poudre parle en son honneur au milieu de la foule.
Vient ensuite Ali ben Amar, dont la bravoure est bien connue dans le Sahara; il est infatigable dans les courses, intrépide dans les combats; son ardent cheval bai frémit sous son étreinte.
Puis c'est Ahmed ben Cerah, remarquable par sa baute taille et dont la force est, dit-on^ peu commune ; il monte un grand cheval gris-pommelé qu'aucun autre n'a jamais pu vaincre à la course.
Aziez s'approche à son tour, Aziez l'intrépide, monté sur son cheval fauve qui bondit d'impatience. Puis vient Ali ben Driss, le plus jeune frère de l'agha, qu'une belle Jument blanche transporte d'un bond au milieu de la lice ; après lui, d'autres se présentent encore, et c'est avec regret que je ne puis citer les noms de ces braves, qui forment l'élite des guerriers sahariens.
Tous sont armés de longs fusils damasquinés, aux crosses incrustées de nacre et de corail, tous ont mis leur costume des grands jours et les broderies d'or dont ils sont couverts brillent de mille feux sous le soleil.
Us vont se grouper à une distance de 500 mètres environ, du côté par où nous sommes venus.