CHAPITRE IV
Au milieu d'un groupe de femmes plus ou moins l>ronzée8, j'aperçus une jeune fille d'une beauté vrai* ment merveilleuse ; la blancheur mate de son teint était encore augmentée par le contraste de sa noire chevelure, qui tombait en .longues boucles sur ses épaules d'une éblouissante blancheur; ses grands yeux noirs, encadrés de longs cils, étaient surmontés de sourcils si parfaitement arqués, qu'ils paraissaient «voir été tracés par le pinceau d'un peintre habile; «on nez légèrement aquilin donnait une certaine énerve à l'expression ordinaire de sa physionomie ; mais lorsque le sourire venait entr'ouvrir ses lèvres de corail, elle montrait, le plus gracieusement et le plus naturellement du monde, une double rangée de perles ûaes parfaitement alignées et son visage prenait alors une expression de douceur infinie ; elle était vêtue d'une, simple robe blanche serrée autour de sa taille par une ceinture de laine rouge, et ses pieds étaient chaussés de petites pantoufles jaunes, comme on en fabrique dans le pays ; elle n'était point tatouée et les ornements qu'elle portait paraissaient avoir été fabriqués dans les villes du littoral, où les goûts se sont épurés plus que dans le Sahara.
Quelle pouvait être cette jeune fille? Je n'osais questionner personne sur ce sujet, car les Arabes n'aiment pas que l'on s'occupe de leurs femmes et de leurs filles; mais j'attendais que quelqu'un de mes compagnons portât ses regards de ce côté et 'qu'il me donnât de lui-même les explications que je n'osais demander. Il n'en fut rien pour le. moment, car ils ne cessèrent de regarder sauter la cage à poules jusqu'au moment où l'agha donna le signal du départ; mais à la description qui me fut faite, plus tard, de la tribu juive convertie à l'islam qui occupe un
138 PRBMIÈKB PABTIE.
quartier de Touggourt, j'acquis la certitude que la. jeune fille blanche que j'avais remarquée à la noce de Nezla appartenait à cette tribu.
Le vendredi 22, de grand matin, Tagha vint luimême in'annoncer l'arrivée du guide qui devait me conduire à Rhadamès. En même temps, il me fit présent d'un superbe chapeau de paille qu'il avait fait venir d'Ouargla tout exprès pour moi.
Deux ou trois jours après mon arrivée à Touggourt, Si Mohammed ben Driss avait écrit à son frère Saïd, agha d'Ouargla, pour le prier de faire chercher dans le désert, où il devait être campé, un Chftambi qu'il connaissait depuis longtemps et qui, ayant parcouru tontes les parties du Sahara qui s'étendent entre Ouargla, Aïn Çalah, le Hoggar et Rhadamès, pourrait me conduire sans hésitation partout où les circonstances me permettraient d'aller; d'autre part, on pouvait d'autant plus compter sur la fidélité de ce Chftambi, qu'il possédait de nombreux troupeaux et qu'il était propriétaire de palmiers aux environs d'Ouargla.
Voici quelle était la situation du Sahara au 22 janvier, et comment, en vertu de cette situation, je fus obligé de modifier mon premier projet:
J'ai dit qu'en quittant la France, mon but était de me rendre au Soudan par le bassin de l'Igharghar et le Djebel Hoggar; mais d'après les dernières nouvelles, les Touareg étaient divisés et se faisaient une guerre acharnée ; quelques Châamba même avaient pris parti pour El Hadj Ahmed, chef du Hoggar, contre El Hadj Khenoukhen, chef des Azguer (Voir les lettres 3 et 4 de l'annexe). Dournaux-Dupéré avait payé de sa vie son audacieuse tentative du côté de Rhât, et j'aurais commis une imprudence bien plus
09APITRE lY. 139
grande encore si, dédaignant de mettre à profit Tezemple de mon prédécesseur, je me fosse aventuré du côté d'Idelès.
Voyant que le pays des Touareg m'était fermé, je tournai mes regards vers Aïn Çalah, où j'aurais désiré pouvoir me rendre par le bassin de l'oued Miâ, qui est inexploré; mais je dus également renoncer à aller de ce côté, et voici pourquoi :
Pendant mon séjour à Biskra, un journal de Censtantine {V Indépendant du 20 décembre 1874) avait publié la traduction d'une lettre adressée par les chefs d'Aïn Çalah à l'agha d'Ouargla, dans laquelle il était dit que < les Musulmans algériens seraient très-bien accueillis chez eux, mais que l'entrée du Touât était interdite aux chrétiens, i (Voir lettre no Ô de l'annexe.)
L'agha de Touggourt, à qui j'avais fait remarquer la traduction publiée par V Indépendant, m'avait dit qu'en e£Pet son frère Saïd avait reçu, des Oulad Badjouda, une lettre qu'il s'était empressé de lui communiquer et qu'il avait envoyée lui-même à Constantine, après en avoir pris copie, mais que la traduction donnée par le journal lui paraissait être inexacte. D'après lui, l'entrée d'Aïn Çalah n'était nullement interdite aux chrétiens, pourvu qu'ils s'y rendissent par le bassin de l'oued Miâ et non pas par la route du Touât. Malheureusement, il ne put découvrir la copie de cette lettre et il fut impossible de vérifier.
Cependant, comme M. Paul Soleillet s'était vu, peu de temps auparavant, refuser l'entrée de la ville par la Djemâa elle-même et qu'on était allé jusqu'à menacer de lui faire un mauvais parti s'il ne se retirait sur-le-champ, nous reconnûmes qu'il serait très-imprudent d'aller de ce côté sans que j'eusse en mains
140 PBEHIÈRS PABTIE.
^assurance formelle des chefs que je serais bien accueilli.
En conséquence, Pagba écrivit aux OuladBadjouda pour leur demander si, oui ou non, ils consentiraient à recevoir chez eux les Français qui voudraient s'y rendre exclusivement pour le commerce (Voir la lettre n^ 6 de l'annexe) ; mais comme la réponse à cette lettre pouvait se faire attendre longtemps ^ et que la saison était déjà avancée, nous décidâmes ensemble que je me rendrais à Rhadamés, où je pourrais obtenir des résultats commerciaux tout aussi considérables que du côté d'Aïn Çalah^ et où j'avais au moins la certitude d'être bien accueilli, ainsi que le promettait une lettre de la Djemâa que l'agha venait de recevoir et dont il me mit le texte sous les yeux (Voir lettre n^ 7 de l'annexe).
Je me décidai donc pour Khadamès ; mais comme il me répugnait de me rendre dans cette ville par des routes déjà connues et sans chance aucune de pouvoir obtenir en même temps quelques résultais géographiques^ je résolus de remonter et de relever le lit de Tancien ûeuve Ighai^har aussi loin que possible à partir de Bir el Achiya, où Tavail laissé Dournaux- Dupéré, puis de me diriger sur Toasis de Rhadamès par le puits indiqua sur la carte par M. Henri Duveyrier, sous le nom de Boflin : je suivrais ainsi^ pour all^r^ une ï\>ut«e cowpl^tewieiït inexplorée^ Je me disais qu*ane fois à Rhada«iè$« il we serait peut-^tre possible de me rendre au Sotïdan par le pax-^ d'Aîr et le Damex^ou.
CHÂÏPITRE IV. 141
Voilà donc quelle était la situation lorsque l'agba vint m^annoneer l'arrivée de mon guide. Il fut arrêté que je partirais le 25 après midi et que je passerais lil première nuit à la zaouïa de Tamellaht. Comme je désirais faire de suite la connaissance du guide, Si Mohammed me dit qu'il était allé en ville^ mais qu'il nous présenterait l'un à l'autre à déjeuner. •
A 11 heures, je me rendis comme d'habitude chez Pagha, qui venait d'achever l'expédition de ses affaires, et il me ât faire immédiatement la connaissance de celui avec qui je devais traverser les plus épouvantables déserts qui existent sans doute dans l'Afrique septentrionale.
Rabah ben Amera est un homme d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, sec comme les contrées an milieu desquelles il passe sa vie, mais bien pris et solidement charpenté ; il paraît avoir de 50 à 55 ans , les traits de son visage basané sont fortement accentués ; ses petits yeux gris qui brillent à fleur de tête, son nez en bec de faucon, ses lèvres minces, indiquent l'audace et l'énergie ; il porte le costume des nomades, c'est-à-dire qu'il est vêtu d'une gandoura en laine assez grossière, d'un haïk de même étoffe, retenu par trois tours de corde autour d'une chachia qu'il doit avoir héritée de son grand-père, tant est épaisse la couche de crasse qui la recouvre; son bernous n'est peut-être pas aussi ancien, mais il date au moins des beaux jours de son adolescence, à en juger par les nombreux raccommodages dont il a été l'objet; la culotte est un luxe qui ne lui a jamais causé le moindre souci, mais il porte des souliers jaunes dont l'empeigne, plus usée que la semelle, indique qu'ils sont ordinairement logés dans ses tellis et qu'il ne les porte aux pieds que dans les grandes circonstances ; il est armé
142 PRBlCIÈBa PARTIE.
d'un long fîisil à pierre, dont la erosse est nne véritable mosaïque, tant sont nombreux et serrés les morceaux de bois de toutes nuances qui ont été employés à la raccommoder; à côté de lui se tient Fun de ses fils, le jeune Ahmed, &gé d'une douzaine d'années, qui vient à Touggourt pour la première fois de sa vie et qui ouvre de grands yeux pour admirer les choses extraordinaires qu'il voit autour de lui ;. cet enfant a la physionomie ouverte et intelligente ; le fils aîné, âgé de 16 ans environ, est resté dans le désert avec sa mère et ses plus jeunes frères.
Rabah ben Amera est, paraf t«il, un chasseur réputé parmi les Châamba et un notable de la fraction des Oulad Bel Kassem, à laquelle il appartient; il passe ordinairement la saison d'hiver au milieu des dunes i la poursuite de la gaielle et de l'antilope; il va vendre le produit de ses chasses i Ouaigla ou à Bhadamès, et il passe le reste du temps campé dans le désert avec sa famille, ne séjournant quelques jours à Ouaigla, où il a des palmiers, que pour la récolte des dattes.
La première chose qu'il me demanda fut comment je m'appelais.
c ^ Je m'appelle Nacer ben Lardjou,^ lui répondis-je.
— O bouy * Nacer, me dit-il aussitôt, je vais prier Dieu qu^il nous envoie du froid, car s^il fait chaud dan$ le$ dunes, m auras à soufBrir de la soif.
MMi^our, ^«t MlThtt*' ««««w4>«tAvr : m«i» >c t^^c^nd ce iwm trop * l^^i«(9« x-wit 4ipe «Mw r>r*.