CHAPITRE I
xnées de grès en décompoBition, ont encore généralement une hauteur de 100 mètres.
Nous traversâmes une autre île de grès et, à 6 h. ÔO9 nous opérâmes une nouvelle descente très-pénible à travers un enchevêtrement de s^ovf dont nous eûmes beaucoup de peine à sortir. Notre marche s'accentua alors vers le sud-est, et je remarquai que, si les rives de la partie de PIgharghar dans laquelle nous marchions étaient toujours d'une hauteur variant entre 80 et 100 mètres, le fond n'était plus pierreux comme précédemment, mais bien sablonneux ou graveleux, ce qui rendait la marche plus facile.
A 7 heures 45, nous nous arrêtâmes près d'un puits creusé dans le lit même du fleuve, en face et à une faible distance d'une grosse gara carrée dont les flancs, taillés à pic, sont formés de roches de grès dans un état de décomposition très-avancé.
Mon guide flt boire les chameaux qui n'avaient pas vu d'eau depuis cinq jours, puis^ en ayant fait pour nous-mêmes une . abondante provision, nous nous assîmes pour déjeuner.
Bxr d Ohannami^ c'est-à-dire Puits des Moutons j est creusé à travers une couche d'argile dont on s'est servi pour confectionner une petite auge, dans laquelle on verse l'eau pour abreuver les chameaux; son ouverture carrée est de 50 centimètres, tandis que son fond, évasé et arrondi, peut avoir 1 mètre 50 de diamètre ; il n'a ni seuil ni coffrage, mais l'ouverture est garantie des éboulements par un châssis fait avec des broussailles entrelacées ; l'eau, qui est à 8 mètres de profondeur, est assez agréable au goût ; sa température était de 21 degrés. Il nous fallut donc la laisser rafraîchir pour la boire.
Nous repartîmes à 9 heures 10, marchant sur un
sol uni et sablonneux ; à gauche la rive est couverte de siouf pouvant avoir 150 mètres de hauteur; à droite elle est abrupte et bordée de hauts gour,
A 10 heures 20, nous sortîmes du fleuve par une pente douce pour retrouver, malgré les assertions de mon guide, Péternel désert de pierres ; nous avions, à notre droite et à une faible distance, le lit de PIgharghar dont les rives en pentes douces me paraissaient élevées de 30 à 50 mètres au plus ; à midi, il se dissimula derrière une longue vdne de sable appelée Areg d Gnifida^ ou la Veine du Hérisson (femelle)^ et nous le retrouvâmes devant nous à 12 h. 55, entouré de dunes assez élevées, excepté vers le sud-est où il est bordé par des collines de grès ; nous marchâmes, jusqu-à 1 heure 25, dans son lit passablement ensablé; puis, le fleuve se retirant vers l'ouest, nous franchîmes encore, de 1 heure 55 à 2 heures 25, une petite pointe qu'il forme vers l'est. Le sable augmente, les dunes sont partout plus élevées, la végétation devient vigoureuse et serrée : de grandes touffes de retemi hautes de 3 à 4 mètres, res- * semblent de loin à des saules pleureurs ; mais en approchant, l'œil contemple agréablement les petites fleurs violettes dont ce bel arbrisseau commence à se couvrir; 1 l'alfa pousse partout sur le sable, le henna, également en fleurs, projette ses tiges d'un vert sombre avec une vigueur telle que de loin on les prendrait pour de grosses touffes de laurier. A partir de ce point, le fleuve décrit une grande courbe vers Vouest, où je le vis disparaître au loin.
Aussi mon étonnement fut grand lorsqu'à 3 h. 20,
^ Dans la partie deTErg comprise entre Rbadamès et El Oued, je ne devais trouver que du retem à fleurs blanches.
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«près avoir traversé une plaine sablonneuse et accidentée, nous nous trouvâmes encore en face d^une dépression semblable aux précédentes. Peut-être était-ce un ancien affluent du fleuve mort que nous avions devant nous, car, outre que cette dépression me paraissait sensiblement moins large que les précédentes, il me semblait extraordinaire qu'après s'être éloigné dans le lointain sud-ouest en décrivant une courbe parfaite, PIgharghar revînt si brusquement sur lni-»même et se retrouvât sitôt devant nous. Plus taid j'eus la clef de ce problème.
Nous descendîmes donc dans Poued desséché, que mon guide me dit s'appeler en cet endroit Oued d Aâwya ou Biviere du soir. Nous nous arrêtâmes, à â heures 35, dans le lit même du fleuve, en face d'une grande île aux bords abrupts^ pour j passer la nuit. Mon guide aurait bien voulu continuer de marcher jusqu'à sa' nezla, dont nous ne devions pas être bien éloignés, disait-il, mais nous étions tous passablement fatigués, et puis il me répugnait de marcher la nuit, car Tobscurité m'eût empêché de faire mes relevés à la boussole.
Les gour dont sont bordées en cet endroit les rives de l'Igharghar prennent les formes les plus diverses et les plus fantastiques : tantôt c'est un dôme parfaitement arrondi, qui surmonte une gara carrée que l'on prendrait à première vue pour une kouba, ou tombeau de» quelque saint ; tantôt c'est une tour ronde surmontée d'un clocheton pointu ; ou bien c'est un champignon colossal dont le chapeau rond est surmonté d'un cône ; sur la rive gauche, on dirait une longue flle de gigantesques dromadaires et, sur le sommet d'une île, un sphinx colossal dont la silhouette se détache sur le fond bleu du ciel.
Quoique le jour fût sur son déclin, je choisis un point élevé pour prendre au galop un croquis des choses surprenantes, que j'avais sous les yeux ; mais la nuit, qui survint trop vite, m'empêcha de le faire d^une façon aussi complète que je l'aurais désiré.
Comme je revenais vers mes compagnons avec m on croquis inachevé, j^aperçus mon guide qui faisait à son fils Ahmed une opération chirurgicale. L'enfant avait la cheville gauche enflée et le père employait, pour le guérir, le singulier procédé que voici : après lui avoir fait^ avec son couteau de chasse, une forte entaille au-dessus de la cheville, il activait l'écoulement du sang en frottant la jambe de haut en bas avec un morceau de bois rugueux qu'il avait coupé à un arbrisseau voisin. L'opération dura un bon quart d'heure, mais l'enfant ne se plaignit pas et ne parut nullement souffrir de cette opération barbare. Le lendemain il était complètement guéri.
Nous nous établîmes sur une veine de sable assez élevée, à l'abri d'une broussaille et de nos bagages, que nous disposâmes en demi-cercle, pour nous préserver du vent d'est qui, ayant soufflé dans la journée, pouvait encore s'élever pendant la nuit. Mon guide me dit que les vipères à cornes defâa) et les scorpions pullulent dans ces contrées, mais qu'ils se tiennent toujours dans les endroits pierreux et humides et ne montent jamais sur les dunes. Il me parla aussi d'un autre serpent, qui atteint jusqu'à deux brasses de longueur et dont la grosseur est telle qu'il peut avaler une gazelle toute entière sans en paraître incommodé ; on le rencontre rarement, me dit-il, mais dès qu'un de ces reptiles a été signalé dans quelque endroit, tous les bergers se hâtent de fuir avec leurs troupeaux, car la force de son regard est telle qu'il fascine l'homme et le change en pierre.
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Je ne fis p.as d'abord grande attention à cette histoire, pensant qu'il s'agissait d'un de ces êtres fabuleux comme les Arabes prétendent en apercevoir souvent dans le désert ; mais la découverte faite, dans le bassin des chotts algériens, par M. le capitaine Roudaire, d'un serpent python, me porta à croire que le récit de mon guide avait un fond de vérité, et que le python, qui devait être très -commun dans le Sahara à l'époque où ce pays était boisé, est loin d'avoir complètement disparu de ces contrées. ^
Après souper, je m'assis sur la partie la plus élevée de la dune sur laquelle nous étions établis, pour contempler, i la lueur des étoiles, l'étrange nature qui nous entourait. Il faisait une nuit splendide, le ciel était d'une pureté parfaite, les étoiles brillaient, au-dessus de nos têtes, d'un éclat merveilleux ; l'air était calme, aucune brise n'agitait les touffes d'alfa et les arbustes dont ou apercevait de loin en loin les silhouettes sombres ; mais les gour dont j'aurais voulu admirer, de nuit, les formes fantastiques, disparaissaient dans la pénombre, et c'est à peine si j'aperce, vais quelques pointes dépassant légèrement le niveau des rives sinueuses de l'oued Igharghar.
— Quelle belle nuit ! dis-je à Habah qui, debout à une faible distance, cherchait à se rendre compte de l'endroit où s'étaient arrêtés les chameaux.
— Trop belle, me répondit-il vivement, trop belle, ô Nacer ! Si je trouvais du froid à acheter, j'en achè-
* Pnisqne, contrairement à mes prévisions, J'arrive à temps de mon second voyage pour corriger les épreuves de ce livre, je crois bon d'appuyer cette supposition de la découverte que J'ai faite, au mois de Janvier 1875, d'un énorme python sur le flanc d'une gara, à 12 kilom. à l'est de Bhadamès.
terais, car tu auras soif dans les grandes dunes, et il faudra se rationner.
Et il répéta plusieurs fois : « Oui, si je trouvais du froid à acheter, j'en achèterais ! »
— Quel dommage, lui dis-je encore en l'interrompant, que la lune ne vienne pas éclairer la nature qui nous entoure !
— Elle se lèvera demain matin de bonne heure, me dit-il, et si tu veux te lever en même temps qu'elle, je te montrerai quelque chose d'extraordinaire ; je te raconterai même une histoire bien triste, Fhistoire de deux amants qui furent tués tout près d'ici comme ils cherchaient à fuir un. père brutal et cruel ; ah ! c'est une bien triste histoire !
— Mais pourquoi ne pas me la raconter tout de suite ?
— Parce qu'avant je veux te montrer les jeunes gens : ils sont là, à une faible distance, à l'endroit où ils furent frappés dans Vousdel Achiya; depuis l'époque du crime, les eaux de l'Igharghar ont disparu sans qu'on sache où elles ont passé ; Dieu les a sans doute détournées de leur cours afin de perpétuer le souvenir du crime. Demain matin, je te montrerai tout cela et je te raconterai l'histoire de Daoud, fils de Moussa, et de la belle Kheïra, fille du géant Mansour ; mais je te le répète, c'est une bien triste histoire.
Je n'insistai pas davantage ; j'allai m' allonger près de nos bagages, et je m'endormis en me promettant bien d'être debout, le lendemain matin, dès que la lune se montrerait à l'horizon, afin d'entendre, de la bouche de mon guide, la triste et curieuse histoire dont il m'avait promis le récit.
Le dimanche 31 janvier, j'étais levé à 3 heures du matin, mais j'avais été moins matinal que la lune, qui
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déjà brillait d^au vif éclat ao milieu du ciel le plus pur. L'homme du nord, qui n'a jamais vécu que sous le ciel brumeux de son pays, ne peut se faire une idée de la beauté des nuits du Sahara, lorsqu'elles sont éclairées par le disque brillant de la lune ; ces nuits «ont pleines de fraîcheur, de lumière et de silence ; elles portent à la rêverie, et les pensées, qu'aucun bruit de la terre ne vient troubler, s'élèvent d'ellesmêmes, tout naturellement, vers Celui dont la sagesse •et la sollicitude infinies président à l'admirable harmonie de la nature.
Je m'assis sur la partie la plus élevée de la dune, â une faible distance du lieu où mes compagnons dormaient enveloppés dans leurs bernons, et je me mis à contempler les effets du clair de lune sur les gour de l'oued el Achiya. C'était vraiment fantastique.
L'île près de laquelle nous étions établis présentait l'aspect d'un immense château fort, avec ses tours crénelées et ses clochetons élancés ; à droite, il me sembla voir comme un groupe de statues sur un gigantesque piédestal ; à gauche, le long de la rive sud du fleuve desséché, on voyait se dessiner, sur le fond lumineux du ciel, les sombres silhouettes de ce qui m'avait paru ressembler à une longue file de dromadaires.
Comme j'étais là, tout entier à ma contemplation, un bruit léger, venant de derrière, me fit tourner vivement la tête. C'était mon guide qui, étendant la main dans la direction des roches qui ressemblaient à des dromadaires, me dit :
— Vois, sur celui qui est en tête, ne distingues-tu pas deux formes humaines qui se tiennent embrassées ? Ce sont Daoud et Kheïra dans la position où les surprit la colère du géant Mansour. Tout à côté.
n'aperçois-tn pas le géant lui-même brandissant sa lourde massue ?
J'avoue qu'il fallait j mettre un peu de bonne volonté pour voir ce que disait S abah ; mais, impatient de connaître enfin l'histoire dont il m'avait parlé la veille, j'étais disposé, pour ne point le contrarier, à voir des choses plus surprenantes encore.
Mon guide s'assit à côté de moi, jeta un regard autour de nous, puis, s'étant mouché à sa gandoura, il me raconta l'histoire qui fait le sujet du chapitre suivant.