CHAPITRE II
et, d'un bond, il se trouva snr la rive escarpée du flenve.
Mais les eanz qui bonillonnaient dans lenr lit profiMnd loi opposèrent une barrière infranchissable, et le jeune bomme, ayant jeté nn dernier regard dans la direction qu'avait suivie le gracieux fantôme, se dirigea tristement vers son douar.
Cette nuit fut sans sommeil pour lui : il allait et venait sous sa tente k demi éclairée par un rayon de la lune qui se glissait par Pouverture disjointe.
Lorsqu'il lui semblait que son corps fatigué allait enfin céder au sommeil, il se jetait sur la natte recouverte d'un tapis qui lui servait de couche ; mais à peine ses paupières alourdies venaient-elles de se fermer, que la blanche vision se montrait à son esprit, allant et venant lentement sous les grands arbres ; il allongeait alors ses bras pour la saisir, mais ce n'était qu'une fomée impalpable qui fuyait toujours devant lui, doucement poussée par la brise du soir.
n se réveillait alors tout couvert de sueur, s'élançait dans la plaine, cherchant dans la fatigue le sommeil qui persistait à le fuir, et cela dura jusqu'au lever de l'aurore.
Enfin, brisé par l'insomnie, il se laissa tomber sur sa couche, où il finit par trouver le repos qui le fuyait depuis si longtemps.
Le soleil était déjà bien haut au-dessus de l'horizon lorsque les serviteurs de Daoud virent paraître, à l'entrée de sa tente, le visage pâli de leur maître ; ils crurent qu'il avait été malade et ils l'accablèrent de questions ; mais il demeura muet devant eux, et ses lèvres ne s'ouvrirent point pour dévoiler les sentiments de son âme.
Pour la première fois depuis bien longtemps, Daoud
laissa, ce jour-là, dormir l'ardeur à' El Matouq^ et ni le maître ni le coursier ne parurent dans la prairie pour se livrer à leurs exercices favoris.
L'étonnement fut grand che« les Oulad Sliman, et l'on disait dans le camp opposé : La race dn vieux Serpent se serait-elle éteinte, que Pon ne voit plus l'iM'gueilleux Daoud caracoler dans la plaine et insulter à notre humiliation ?
Après la prière à' El Acer,^ le vieux Moussa se rendit vers son fils qu'il trouva tristement assis dans la partie la plus reculée de sa tente ; il le regarda quelques instants en silence, car le jeune homme était tellement absorbé par ses pensées qu'il ne remarqua pas tout d'abord la présence du vieillard.
Daoud ayant enfin levé les yeux, aperçut son père . debout devant lui ; il se leva tout honteux de s'être laissé surprendre dans sa tristesse, et après avoir baisé le vieillard à la tête et à l'épaule, il le salua suivant l'usage, puis il se tint immobile, attendant respectueusement qu'il lui plût de Tinterroger.
Les questions du vieux Moussa ne se firent pas attendre, et il dit :
— 0 mon fils ! quel mauvais esprit t'a visité ? Ne t' ayant pas vu, aujourd'hui, te livrer à tes jeux favoris, j'ai interrogé tes serviteurs ; ils m'ont dit que le sommeil avait fui ta couche et que tu avaiç erré toute la nuit aux alentours du douar.
— 0 Sidi ! répondit Daoud ; hier, après la prière d'JEZ Acha^^je me promenais seul sur le bord du fleuve, lorsque j'aperçus, marchant sur l'autre rive, un êtr e surnaturel qui me parut être un ange descendu du ciel
^ El Acer, partie de la journée comprise entre S et 4 heures. ^ El Acha, 2 heures après le coucher du soleil.
CHAPITBE II. 189
pour respirer l'air parfhmé de [nos prairies. Aucune femme d'ici-bas ne peut être comparée à celle qui m^appàrat. Sous sa longue robe d^un blanc pur, on devinait la taille des houris qui habitent les jardins éternels. Je pouvais à peine entrevoir ses traits lorsqu'elle passait sous Tombre épaisse des grands arbres ; mais si parfois les rayons de la lune venaient éclairer son firent, mes yeux éblouis n'en pouvaient supporter l'éclat. 0 père ! sur son visage si pur la tristesse était écrite, et j'ai vu des pleurs glisser le long de ses joues I Je la regardais immobile : elle allait et venait comme une ombre légère poussée par la brise, et ses pieds effleuraient à peine l'herbe tendre de la prairie.
Bientôt^ trop tôt, hélas ! la vision s'éloigna, et elle disparut derrière un groupe de palmiers. Je voulus la poursuivre, mais l'Igharghar est trop profond et trop rapide en cet endroit, et je rentrai tristement sous ma tente.
Père, tu connais ma nuit ; mais si je ne revois ma houri, celles qui viendront seront encore plus tristes, car je sens là, dans mon cœur, un feu qui dévorera ma jeunesse et ma vie.
Le vieillard regarda longtemps le visage pâli de son fils, puis il dit d'une voix émue :
— **Que Dieu te prenne en pitié, ô Daoud ! car celle que tu aimes est la fille de l'irréconciliable ennemi de ta famille : elle se nomme Kheïra, fille de Mansour ;' son père est le géant qui commande aux Oulad Quessouha.
Et le vieux Moussa se retira lentement, le visage voilé de tristesse.
Cependant le soleil disparut du côté de l'occident et les ténèbres se répandirent sur la terre ; mais bientôt la lune s'éleva radieuse à l'horizon et ses rayons écartèrent les ombres de la nuit.
192 DEUXIÈME PABTIE.
€ 0 ELeïra ! ange de douceur et de bonté, d'ennemis nos peuples peuvent devenir frères; sois l'épouse chérie du fils du vieux Moussa, de celui dont tu as captivé le cœur et l'esprit et qui ne veut plus vivre que pour te faire oublier, au sein d'un bonheur parfait, les chagrins qui ont couvert ton front si pur du voile de la tristesse. >
Daoud se tut et attendit. Semblable au voyageur altéré qui se prépare à savourer k longs traits le filet d'^eau limpide de la source, il s'apprêtait à recueillir les paroles qui allaient sortir de la bouche de la jeune fille.
La vierge leva les yeux vers le ciel, puis elle baissa vers la terre ses paupières chargées de larmes et elle dit au milieu de ses sanglots :
— 0 Daoud ! quelle fatalité t'a conduit sur mon chemin ? Cœur noble et généreux, garde ton amour pour celle qui pourra te procurer tout le bonheur que tu mérites, mais fuis la fille de Mansour, car la malédiction de Dieu s'est appesantie sur ceux de sa race, et il est écrit qu'après s'être écoulée dans la tristesse, sa vie doit s'éteindre dans le désespoir.
< 0 toi qui fais Torgueil d'un père justement vénéré, je vais aussi t'ouvrir mon cœur : je f ai vu souvent, monté sur ton coursier de race, bondir dans la prairie et j'ai admiré ta noblesse et ta beauté ; j'ai entendu les hommes vanter ton adresse et ton courage ; j'ai entendu les jeunes filles parler de toi avec amour, et tes ennemis eux-mêmes ont dit souvent : Que ne pouvons-nous l'avoir pour chef? Et je me suis réjouie de tes succès.
€ 0 Daoud ! mon cœur s'est ouvert pour toi et un amour immense l'a embrasé ; mais cet amour, qui eût fait la félicité d'une autre, a achevé d'empoisonner mes